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Philippe Goddin était de son époque. Né le 27 mai 1944 à Schaerbeek (commune de Bruxelles), il assista tout jeune à l’éclosion du Journal Tintin (1946) où Hergé faisait une seconde mue dans sa carrière qui finit par le rendre mondialement célèbre.
Étudiant à Saint-Luc à Bruxelles, une école où Hergé initia plus tard avec Eddy Paape le premier cours de bande dessinée d’Europe, en 1968, prémice de l’Atelier R de Claude Renard, Philippe Goddin faisait partie de cette génération de passionnés de bande dessinée qui apprit à lire dans les classiques de l’École franco-belge alors au mitan de leur splendeur.
J’ai bien connu l’homme : nous partagions les mêmes passions et les mêmes admirations : Hergé, Laudy, Cuvelier, Jacobs, le quarteron des fondateurs du Journal Tintin que nous avions l’un et l’autre la chance de fréquenter à l’époque. Philippe Goddin avait publié son premier ouvrage sur Paul Cuvelier, Paul Cuvelier, l’aventure artistique, dans la maison d’édition que j’avais fondée avec mon frère Daniel, Magic Strip. Dans la foulée, il publia une seconde monographie sur cet artiste aux éditions du Lombard et un recueil de correspondances avec Martine Mergeay, Le Mystère Paul Cuvelier, aux Impressions nouvelles voici deux ans encore.
Quelques années plus tard, en 1986, chez le même éditeur, à l’occasion des 40 ans de la maison, il publia L’Aventure du journal Tintin, ce qui lui ouvrit les portes de la Fondation Hergé, sachant qu’il était depuis longtemps en correspondance avec le maître de Bruxelles.
Les balbutiements de la « Tintinologie »
La « tintinologie » en était à ses débuts : Numa Sadoul avait fait avec Tintin et moi, entretiens avec Hergé (Casterman, 1975), un premier ouvrage décisif. François Rivière parlait de L’École d’Hergé, « logicienne du rêve » (Glénat, 1976) après que Jacques Martin ait forgé le vocable d’ « École de Bruxelles ». Benoît Peeters publiait Le Monde d’Hergé (Casterman, 1983) et Les Bijoux ravis (Magic Strip, 1984 [1]). Bruno Lecigne signait Les Héritiers d’Hergé (Magic Strip, 1983)…
Une machine infernale était lancée qui ne s’est jamais arrêtée. Depuis, plus de 700 ouvrages ont été publiés sur l’œuvre d’Hergé, un corpus dont aucun autre auteur de bande dessinée francophone ne peut s’enorgueillir. Philippe Goddin était le Primus inter pares (le premier parmi ses pairs) entre tous ces auteurs…
C’est que ces travaux pionniers que j’évoquais à l’instant incitèrent les éditions Casterman, puis Moulinsart après une brouille entre les ayants droits d’Hergé et l’éditeur tournaisien, à initier une organisation des archives, soigneusement conservées par l’auteur de Tintin, afin de favoriser leur publication d’une manière régulière.
Cela se passa sous la houlette de Philippe Goddin et de Bernard Tordeur qui en connaissaient tous les secrets. Goddin en particulier, en tant que secrétaire général pendant dix ans de la Fondation Hergé, une fonction qui lui a permis de travailler en profondeur sur l’œuvre du dessinateur bruxellois. Il en devint en quelque sorte un « gardien du temple », référent par exemple pour l’adaptation de Tintin dans les dessins animés produits par Ellipsanime Productions dans les années 1990.
« Hergéologue »
Il fut l’auteur d’une série d’ouvrages de référence monumentaux et érudits sur l’œuvre du dessinateur bruxellois : Chronologie d’une œuvre qui compte sept volumes à ce jour [2] richement illustrés. Il a été de ceux qui ont contribué à pérenniser et diffuser l’œuvre d’Hergé en dépit de la gestion fantasque, quelquefois irrespectueuse, erratique et souvent autoritaire de Nick Rodwell, gestionnaire de l’œuvre, l’époux de Fanny, l’ayant droits de Hergé.
On lui doit aussi une biographie « définitive », Hergé, lignes de vie (Moulinsart, 2007), appuyée sur les archives de la Fondation Hergé à l’occasion du centenaire du dessinateur.
Sa relation avec l’ineffable Nick Rodwell et son épouse Fanny a vécu des hauts et des bas, mais toujours Philippe Goddin défendit l’héritage d’Hergé avec constance et fidélité. Il a été, après Stéphane Steeman, l’une des figures majeures de l’Association Les Amis de Hergé dont il dirigea la revue semestrielle pendant des décennies.
Sa disparition hier, dans sa 81e année, laisse un vide immense : son érudition, ses qualités de jugement et d’écriture vont manquer. Une page se tourne, c’est la fin d’une époque.
On glose beaucoup sur les « héritiers d’Hergé ». Mais l’héritage d’Hergé, c’est vous, c’est nous tous. Et c’est notamment grâce à Philippe Goddin que nous en recueillons l’usufruit.
Par Didier PASAMONIK
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