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10 janvier 2025
Le Lotus bleu, c’est l’histoire qui fait passer Les Aventures de Tintin du récit épisodique tiré à la ligne, à la petite semaine, à une intrigue plus complète. C’est la première fois véritablement que le jeune reporter suit une histoire globale du début à la fin du livre. Mais cet album a marqué la série pour bien d’autres raisons. En effet, lorsque Georges Remi, sous son pseudonyme d’Hergé, finit de publier Les Cigares du pharaon en 1934, il pense déjà à envoyer son personnage en Chine. Le geste paraît insignifiant, dans la droite ligne des aventures exotiques de Tintin jouant sur la figure du "globe-trotter", non sans quelques clichés, comme on dit aujourd’hui, « bien d’époque »... s’il n’avait reçu un courrier le mettant en garde.
En effet, un certain abbé Gosset, aumônier des étudiants chinois de Belgique, lecteur du journal, se décide à prendre la plume. En termes francs, il explique à Hergé sa crainte de voir les stéréotypes xénophobes habituels se perpétuer dans les nouvelles aventures de Tintin, et propose même à l’auteur de rencontrer un jeune étudiant chinois, un certain Tchang Tchong-Jen, afin de l’aider dans ses recherches.
À l’époque, Tchang est inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles depuis maintenant deux ans, et se passionne pour la sculpture, la peinture, le dessin, bref, tous les arts. Cette rencontre avec Hergé, organisée presque par hasard, va bouleverser leurs vies. Tous les tintinophiles connaissent l’Histoire...
Raconter la vie de Tchang, et l’héritage qu’il aura laissé sur Tintin et la bande dessinée belge, telle est la mission que s’est assignée sa fille Tchang Yifei avec la collaboration de l’archiviste de la Fondation Hergé Dominique Maricq. Dans Tchang Tchong-Jen, artiste voyageur, les deux auteurs explorent la vie de cet artiste prolifique et talentueux, qui a participé à faire de Tintin le reporter qu’il est aujourd’hui.
Hergé et Tchang s’entendent à merveille, et la collaboration sur Le Lotus bleu permet de riches et fructueuses discussions. Le jeune Chinois donne beaucoup d’informations utiles à son ami belge, et démythifie beaucoup de clichés que les Occidentaux portent sur leurs homologues orientaux. C’est par exemple lui qui incite Hergé à intégrer de véritables caractères chinois à la place des graphies fantaisistes qui fleurissaient ailleurs. Dans tous les décors de l’album, les calligraphies chinoises sont parfaitement exactes et toujours de la main-même de Tchang.
L’anecdote aurait pu s’arrêter là, et Tchang aurait pu mettre de simples mots ou phrases génériques écrites en chinois. Qui de toute façon aurait donc pu les lire ? Mais ce serait oublier le contexte historique de l’œuvre. Le Lotus bleu est en effet écrit dans les années 1930, juste après l’invasion japonaise de la Mandchourie. Tchang, ayant quitté son pays quelques jours avant l’opération militaire, est profondément meurtri par sa propre incapacité à changer les choses. Hergé lui sert alors sur un plateau l’occasion de donner voix à sa frustration.
C’est ainsi que nombre d’inscriptions, d’apparence ordinaires, sont reformulées en véritables slogans politiques contre la politique japonaise. Ce détail, en apparence clandestin, est pourtant ce qui va distinguer Le Lotus bleu, et explique pourquoi, aujourd’hui encore, des centaines de milliers d’exemplaires de Tintin s’écoulent en Chine. La bande dessinée est l’une des rares œuvres à parler ouvertement de cet épisode de l’Histoire.
Parlant de décors justement, l’influence de Tchang s’est étendue jusque dans l’approche artistique-même du jeune auteur belge. Tchang fait littéralement son éducation artistique (Hergé n’a jamais fréquenté d’école d’art). Il lui montre bon nombre d’œuvres orientales : peintures chinoises, estampes japonaises, ces dernières appliquant une technique qui s’apparente à cette « ligne claire » qui fera sa réputation : le travail des ombres, comme ces feuilles de bambou devant la fenêtre ; ces décors, certes dépouillés, mais finement travaillés et qui vont à l’essentiel ; ce travail sur le végétal et le minéral ; ce remarquable jeu des lumières dans les scènes de nuit... Tout cela reconfigure le dessin hergéen. Modeste, Tchang affirme que l’intégration de tous ces éléments était l’initiative d’Hergé, mais il est cependant évident que les manuels de dessin traditionnels qu’il avait donnés à l’auteur de Tintin n’ont pas été perdus pour tout le monde. Tchang ira même jusqu’à offrir une palette de pinceaux chinois à Hergé, que ce dernier utilisera.
Arrive la Seconde Guerre mondiale, Tchang est retourné dans son pays et Hergé perd sa trace... Jusqu’aux retrouvailles avec Hergé en 1981, et sa venue en France grâce à Regis Debray et à Jack Lang, en 1985. Il restera habiter la France, vivant de commandes publiques ou privées (on lui doit entre autres un buste de François Mitterand et le buste d’Hergé qui trône au centre d’Angoulême).
Mais sa véritable histoire nous restait inconnue. Elle tient du film hollywoodien. Il a traversé les grands événements majeurs de l’histoire chinoise moderne, de l’invasion japonaise, à la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à l’arrivée du régime de Mao. Cette figure, presque anonyme aux côtés du légendaire Hergé, a connu une vie quasiment aussi passionnante que le reporter à la houppe.
On découvre surtout un grand artiste dont les oeuvres sont visibles sur certains monuments bruxelllois et à Shangaï, sa ville d’origine. Il laisse en tout cas son prénom à l’un des personnages les plus célèbres et les plus attachants de la saga tintinesque, témoin de l’humanisme et de l’ouverture au monde de son créateur.
Par Akira OIKAWA Didier PASAMONIK
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