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Tchang Tchong-Jen, l’inconnu du Lotus bleu

Par Akira OIKAWA Didier PASAMONIK Favori de la rédaction 10 janvier 2025 
Le 10 janvier 1929, Tintin apparaissait pour la première fois dans Le Petit Vingtième. Depuis, 250 millions d’albums ont été vendus, un nombre qui perd presque son sens, mais qui fait de la série l’une des œuvres les plus connues de la littérature francophone, rivalisant dans son rayonnement avec L’Étranger de Camus ou Le Petit Prince de Saint-Exupéry, Tintin a forgé l’imaginaire de plusieurs générations de (souvent) jeunes lecteurs. Et l’album qui a le plus marqué la série -ne fut-ce que stylistiquement- est sans nul doute Le Lotus bleu. Fruit d’un travail collaboratif entre un jeune auteur jusque là émergent et un étudiant chinois arrivé en Belgique un peu par hasard. Pour les historiens de la BD, c'est le titre qui a conféré à Tintin ses lettres de noblesse. Presque 90 ans après sa première publication en noir et blanc, Le Lotus bleu revient en couleurs, fort de ses 124 planches d'origine.

Le Lotus bleu, c’est l’histoire qui fait passer Les Aventures de Tintin du récit épisodique tiré à la ligne, à la petite semaine, à une intrigue plus complète. C’est la première fois véritablement que le jeune reporter suit une histoire globale du début à la fin du livre. Mais cet album a marqué la série pour bien d’autres raisons. En effet, lorsque Georges Remi, sous son pseudonyme d’Hergé, finit de publier Les Cigares du pharaon en 1934, il pense déjà à envoyer son personnage en Chine. Le geste paraît insignifiant, dans la droite ligne des aventures exotiques de Tintin jouant sur la figure du "globe-trotter", non sans quelques clichés, comme on dit aujourd’hui, « bien d’époque »... s’il n’avait reçu un courrier le mettant en garde.

En effet, un certain abbé Gosset, aumônier des étudiants chinois de Belgique, lecteur du journal, se décide à prendre la plume. En termes francs, il explique à Hergé sa crainte de voir les stéréotypes xénophobes habituels se perpétuer dans les nouvelles aventures de Tintin, et propose même à l’auteur de rencontrer un jeune étudiant chinois, un certain Tchang Tchong-Jen, afin de l’aider dans ses recherches.

Tchang Tchong-Jen, l'inconnu du Lotus bleu
La version colorisée de l’album noir et blanc du Lotus bleu. Un travail respectueux qui fait redécouvrir l’oeuvre.

À l’époque, Tchang est inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles depuis maintenant deux ans, et se passionne pour la sculpture, la peinture, le dessin, bref, tous les arts. Cette rencontre avec Hergé, organisée presque par hasard, va bouleverser leurs vies. Tous les tintinophiles connaissent l’Histoire...

Chose exceptionnelle : dans cette séquence, Hergé déconstruit les stéréotypes entretenus par les Occidentaux sur les Chinois.
Dessin de Hergé, © Ed. Casterman.

Raconter la vie de Tchang, et l’héritage qu’il aura laissé sur Tintin et la bande dessinée belge, telle est la mission que s’est assignée sa fille Tchang Yifei avec la collaboration de l’archiviste de la Fondation Hergé Dominique Maricq. Dans Tchang Tchong-Jen, artiste voyageur, les deux auteurs explorent la vie de cet artiste prolifique et talentueux, qui a participé à faire de Tintin le reporter qu’il est aujourd’hui.

Hergé et Tchang s’entendent à merveille, et la collaboration sur Le Lotus bleu permet de riches et fructueuses discussions. Le jeune Chinois donne beaucoup d’informations utiles à son ami belge, et démythifie beaucoup de clichés que les Occidentaux portent sur leurs homologues orientaux. C’est par exemple lui qui incite Hergé à intégrer de véritables caractères chinois à la place des graphies fantaisistes qui fleurissaient ailleurs. Dans tous les décors de l’album, les calligraphies chinoises sont parfaitement exactes et toujours de la main-même de Tchang.

Décors, détails de la vie quotidienne, calligraphies... Grâce à Tchang, "Le Lotus bleu" est un chef d’oeuvre.
Dessin de Hergé, © Ed. Casterman.

L’anecdote aurait pu s’arrêter là, et Tchang aurait pu mettre de simples mots ou phrases génériques écrites en chinois. Qui de toute façon aurait donc pu les lire ? Mais ce serait oublier le contexte historique de l’œuvre. Le Lotus bleu est en effet écrit dans les années 1930, juste après l’invasion japonaise de la Mandchourie. Tchang, ayant quitté son pays quelques jours avant l’opération militaire, est profondément meurtri par sa propre incapacité à changer les choses. Hergé lui sert alors sur un plateau l’occasion de donner voix à sa frustration.

Planche iconique de l’album. L’influence du dessin chinois est évidente. La version colorisée de l’album met encore mieux en valeur ces apports.
© TintinImaginato

C’est ainsi que nombre d’inscriptions, d’apparence ordinaires, sont reformulées en véritables slogans politiques contre la politique japonaise. Ce détail, en apparence clandestin, est pourtant ce qui va distinguer Le Lotus bleu, et explique pourquoi, aujourd’hui encore, des centaines de milliers d’exemplaires de Tintin s’écoulent en Chine. La bande dessinée est l’une des rares œuvres à parler ouvertement de cet épisode de l’Histoire.

À un officier japonais en Manchourie occupée par les Japonais, Tintin parle le chinois... grâce à Tchang !
© TintinImaginato

Parlant de décors justement, l’influence de Tchang s’est étendue jusque dans l’approche artistique-même du jeune auteur belge. Tchang fait littéralement son éducation artistique (Hergé n’a jamais fréquenté d’école d’art). Il lui montre bon nombre d’œuvres orientales : peintures chinoises, estampes japonaises, ces dernières appliquant une technique qui s’apparente à cette « ligne claire » qui fera sa réputation : le travail des ombres, comme ces feuilles de bambou devant la fenêtre ; ces décors, certes dépouillés, mais finement travaillés et qui vont à l’essentiel ; ce travail sur le végétal et le minéral ; ce remarquable jeu des lumières dans les scènes de nuit... Tout cela reconfigure le dessin hergéen. Modeste, Tchang affirme que l’intégration de tous ces éléments était l’initiative d’Hergé, mais il est cependant évident que les manuels de dessin traditionnels qu’il avait donnés à l’auteur de Tintin n’ont pas été perdus pour tout le monde. Tchang ira même jusqu’à offrir une palette de pinceaux chinois à Hergé, que ce dernier utilisera.

La première biographie du "vrai" Tchang, l’ami de Tintin

Arrive la Seconde Guerre mondiale, Tchang est retourné dans son pays et Hergé perd sa trace... Jusqu’aux retrouvailles avec Hergé en 1981, et sa venue en France grâce à Regis Debray et à Jack Lang, en 1985. Il restera habiter la France, vivant de commandes publiques ou privées (on lui doit entre autres un buste de François Mitterand et le buste d’Hergé qui trône au centre d’Angoulême).

Document très précieux, Tchang tient un journal. Dans cet extrait, il raconte sa visite au Musée du Louvre à Paris en 1933.
© Editions Moulinsart
Sculpteur de talent, Tchang a laissé des oeuvres à Bruxelles, notament sur le fronton du Heyzel.
© Editions Moulinsart
La statue d’Hergé à Angoulême. Elle est signée.. Tchang !
Photo : © ActuaBD

Mais sa véritable histoire nous restait inconnue. Elle tient du film hollywoodien. Il a traversé les grands événements majeurs de l’histoire chinoise moderne, de l’invasion japonaise, à la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à l’arrivée du régime de Mao. Cette figure, presque anonyme aux côtés du légendaire Hergé, a connu une vie quasiment aussi passionnante que le reporter à la houppe.

On découvre surtout un grand artiste dont les oeuvres sont visibles sur certains monuments bruxelllois et à Shangaï, sa ville d’origine. Il laisse en tout cas son prénom à l’un des personnages les plus célèbres et les plus attachants de la saga tintinesque, témoin de l’humanisme et de l’ouverture au monde de son créateur.

Tchang était aussi peintre, comme en témoigne cette superbe aquarelle faite à Venise.
© Editions Moulinsart

Par Akira OIKAWA Didier PASAMONIK

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Code EAN : 9782203293144
Casterman Moulinsart ✏️ Hergé Bruxelles Hergé et Tintin
 
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9 Messages :
  • Tchang Tchong-Jen, l’inconnu du Lotus bleu
    10 janvier 2025 16:02, par Langlois

    Erreur étrange lue ici et là ces jours-ci.Les retrouvailles entre Hergé et Tchang en 1981 à Bruxelles ne doivent rien à Jack Lang et Régis Debray ! C’est Gérard Valet, entre autres intervenants dont Serge Pairoux, qui fit venir Tchang à Bxl pour trois mois puisqu’Hergé n’obtenait pas de visa pour aller à Shanghai. Et c’est en 1985, deux ans après la mort d’Hergé, que Tchang s’installa près de Paris grâce à l’action de Debray et de Lang. Il demeura à Nogent pendant treize années, y mourut et y est enterré.

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    • Répondu par J.Jacques le 10 janvier 2025 à  17:50 :

      Vous avez parfaitement raison Langlois, c’est un raccourci tout à fait faux. Et ce livre donnera l’occasion de relire l’excellent Georges et Chang de Colonnier sorti il y a deux ans.

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    • Répondu par Didier Pasamonik - L’Agence BD le 11 janvier 2025 à  08:26 :

      Eh oui, ActuaBD est lu par les plus grands spécialistes de Tintin et l’urgence de l’information nous laisse parfois passer des erreurs et des imprécisions. Donc résumons : Hergé et Tchang se retrouvent en 1981 et c’est bien Debray et Lang qui le font venir en France en 1985, comme Régis Debray l’avait raconté naguère à ActuaBD. C’est corrigé. Merci pour votre lecture attentive.

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  • Dans votre article, vous avez écrit "Regis Debré" et non pas Régis Debray.

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  • Tchang Tchong-Jen, l’inconnu du Lotus bleu
    11 janvier 2025 06:38, par Vieux reac grincheux

    Est ce la version du Lotus Bleu,colorisée dans les années 70 par le Studio Hergé et donc supervisé par Hergé , ou une autre version ?

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    • Répondu par denis le 11 janvier 2025 à  10:34 :

      Non la version couleur des studios Hergé est une refonte de l’album.
      Ici il s’agit de la version originale N&B colorisée par ordinateur (ce qui lui enlève le charme et la chaleur des colorisations manuelles des studios à mon avis)

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  • Tchang Tchong-Jen, l’inconnu du Lotus bleu
    11 janvier 2025 18:51, par Gina Vanilla

    Hergé, c’était un homme droit dans ses bottes au point qu’il en était devenu rigide, marqué par une éducation et un environnement pesant (le funeste abbé, des lectures et des amis plutôt marqués à droite. Oui, en Belgique comme ailleurs (allez, Espagne, Portugal France, Italie, Allemagne et bien d’autres), on se méfiait des communistes russes qui avaient exécuté le tsar et sa famille), un peu comme les Révolutionnaires chez nous avaient traité Louis XVI et son épouse après 1789 !
    Mais la rencontre avec Tchang est fondamentale, au-delà de la documentation fournie, loin des clichés colonialistes d’avant-guerre, il lui enseigne les qualités d’un encrage efficace et peut-être d’un scénario construit.
    Je ne peux qu’inviter ceux qui en douteraient à comparer Les Cigares du Pharaon et Le lotus bleu !

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    • Répondu par lau le 13 janvier 2025 à  11:25 :

       ????perplexe sur votre intervention ici...est ce un mal d avoir des amis de droite ?

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      • Répondu par RDevelder le 13 janvier 2025 à  12:57 :

        Quand c’est Léon Degrelle, c’est plus qu’à droite, c’est carrément un nazi.

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