Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html

Al Coutelis ("Sargasses / Tanguy et Laverdure / A.D Grand-Rivière / Cecil Sander") : « Une idée appartient à celui qui s’en sert »

Par Jean-Sébastien CHABANNES 18 septembre 2026 
Que ce soit auprès des auteurs ou des lecteurs, chaque fois que l'on parle du dessinateur Al Coutelis (Alexandre de son vrai prénom), tout le monde répond qu'il le connaît très bien et qu'il apprécie son travail. Pourtant, il continue de régner l'impression qu'Al Coutelis a toujours été un artiste sous-évalué. Peut-être que la qualité de son trait aurait pu être mieux valorisée... Peut-être que son dessin aurait pu être mis à profit plus souvent... Depuis toutes ces années, et alors que l'auteur est toujours aussi actif dans le dessin, qu'est-ce qui pourrait encore justifier ce sentiment ? Pour tenter d'éclaircir la situation, il nous a semblé important d'aller le rencontrer chez lui afin de lui poser quelques questions. Al Coutelis nous a alors ouvert bien volontiers les portes de son atelier et a accepté de commenter pour nous l'ensemble de ses albums de BD, publiés depuis plus de 40 ans. Al Coutelis est resté tel que nous l'avons toujours connu... et il nous fait partager ses souvenirs.

"La Dame de Singapour (Cecil Sander)" est l’album par lequel les lecteurs vous ont connu. Aventure, scénario, dessins… c’était très réussi.

C’est sorti d’abord dans Charlie Mensuel en 1982, racheté par Dargaud. Ce qui a amené cette aventure, ça a été l’arrivée au cinéma des Aventuriers de l’Arche perdue, qui avait relancé la mode de la grande aventure.

Al Coutelis ("Sargasses / Tanguy et Laverdure / A.D Grand-Rivière / Cecil Sander") : « Une idée appartient à celui qui s'en sert »
Cecil Sander

En rachetant Charlie Mensuel, Dargaud avait confié au regretté Mandryka (un type doté du don de susciter les choses) la direction du journal pour en faire un journal d’aventure, volontairement moins enfantin que le Journal de Spirou. Il leur fallait donc de l’aventure, et bien construite.

La Dame de Singapour est sorti après Le Cimetière des fous, publié lui aussi auparavant dans Charlie Mensuel. Mandryka m’avait alors dit : « J’ai un scénario de grande aventure écrit par Francis Lambert. C’est un ancien journaliste et un garçon charmant, est-ce que ça te dirait de l’illustrer ? » Je lui ai répondu ok et je l’ai fait. Malheureusement, il y avait déjà pas mal d’autres albums d’aventure. Et donc faire encore et encore de la grande aventure en usant et en sur-usant des clichés, ça ne peut pas faire une bonne histoire sur la durée. Or ça, Francis Lambert ne l’avait pas compris ! C’est pour ça que j’ai arrêté. Pour moi, le scénario du second tome de Cecil Sander n’était ni fait ni à faire. Le tome deux qui était prévu était à nouveau une accumulation de clichés sans qu’il y ait le moindre fond scénaristique. C’était dommage.

Alors même si pour les lecteurs, le premier album semblait prometteur, en réalité, je le trouvais déjà assez faiblard et je n’ai pas eu envie de continuer. D’autant plus que Jean-Michel Charlier m’avait contacté (via Jean Giraud) pour reprendre Tanguy & Laverdure. Ce que me promettait alors Charlier était quand même beaucoup plus intéressant ! Quarante ans après, on m’en parle encore, sauf qu’à l’époque, les étoiles n’étaient pas alignées pour continuer les aventures de Cecil Sander. Ceci dit, peut-être que je dessinerai bientôt une aventure qui se passera dans la Chine occupée par le Japon et qui, je l’espère, sera peut-être un peu plus profonde que ce que m’avait proposé Francis Lambert à l’époque. La grande aventure avec des pirates ou telle qu’on la publiait avec un auteur comme Alex Raymond et son Flash Gordon (Guy l’Éclair), c’était sympathique, mais c’était les années 1930.

Extrait - La Dame de Singapour

La démarche de Dargaud et de Mandryka, qui consistait à vouloir ressusciter ce genre d’aventures, était en effet intéressante à l’époque. Mais il fallait y intégrer les acquis et les bénéfices de l’évolution intellectuelle qu’avait connue la bande dessinée depuis ! Pour que, justement, on ne vienne pas nous dire que la BD est quelque chose de primaire et sans qualité narrative. Le neuvième art est un formidable médium pour raconter des histoires, mais à condition qu’on se donne la peine et les moyens de bien les raconter. Pour moi, la bande dessinée peut aborder tous les sujets ! Sauf peut-être les sujets de réflexion philosophique où là, mieux vaut écrire un livre…

Greg et Charlier avaient énormément de talent pour tout raconter en BD. Charlier avait une culture immense : il avait lu tout Ponson du Terrail, tout Alexandre Dumas, Théophile Gautier ou Eugène Sue, Paul Féval et plein d’autres. Il avait fait des études classiques avec le grec ancien et le latin et, comme je suis d’origine grecque, je me souviens bien de Charlier s’amusant à me balancer des citations en grec classique et moi, de lui répondre en grec démotique. Il n’y avait qu’à voir la tête des gens qui nous écoutaient parler, c’était formidable ! (Rires)

Comme Charlier avait lu toutes ces œuvres littéraires, ses scénarios transpiraient la grande aventure. On peut d’ailleurs toujours lire aujourd’hui des albums de Charlier, ça marche encore. J’ai encore relu récemment le tout premier album de Barbe-Rouge, Le Démon des Caraïbes, il y a là tous les ingrédients de la grande aventure. On a un fils de famille spolié qui, dévoyé, se fait pirate, qui attaque un navire, assassine les parents d’un gamin d’essence noble qu’il va ensuite élever et qui deviendra ainsi l’instrument de sa vengeance contre la société qui l’a rejeté... Il y a, pour moi, tous les ingrédients du grand feuilleton. Alors, ce n’est peut-être pas L’Île au trésor de Stevenson, mais on n’en est pas loin !

Dampierre & Morrisson

Vous savez, j’aimais beaucoup Charlier ! Même s’il était très pénible parce qu’il faisait tout le temps plein de choses à la fois et qu’on n’arrivait jamais à avoir un scénario à l’heure. Mais j’ai vraiment passé des moments formidables avec lui parce que c’était un type d’une immense culture et un conteur qui aurait renvoyé Alain Decaux aux causettes de patronage. Charlier, c’est Alain Decaux à la puissance dix.

Par exemple, j’ai un souvenir de Charlier dans un restau à cinq heures de l’après-midi, racontant devant quinze personnes l’assassinat de Martin Luther King en haussant sacrément le niveau sonore parce qu’il aimait bien quand il y avait du public. (Rires) Charlier avait un sens de la narration incroyable ! De 1985 à 1989, je me souviens aussi que je mangeais souvent avec lui dans les plus grands restaurants et qu’il ne réservait jamais ! Mais on lui trouvait toujours de la place.

Comment a réagi Francis Lambert quand il a su que vous n’alliez pas poursuivre avec le tome deux annoncé, « La Baie des Lunes rouges » ?

J’ai appris que ça l’avait un petit peu fâché. Il a alors lancé une agence de mise en page pour des journaux, et comme ça a bien marché pour lui, il a abandonné la BD. Il n’avait rien fait d’autre d’ailleurs avant La Dame de Singapour.

Avec l’autre album « Le Cimetière des fous » qui correspondait à une autre série et avec tous les titres annoncés au verso, on pouvait s’y perdre…

Je peux le comprendre et vous n’êtes d’ailleurs pas le premier à me le dire ! Non seulement il devait y avoir une suite après Le Cimetière des fous, mais surtout, l’histoire inventée par Rodolphe pour ce premier tome de la série (Dampierre et Morrisson) était bien plus longue que celle imposée par la pagination de Dargaud à l’époque.

Rodolphe est un excellent scénariste et, en plus, c’est quelqu’un qui est toujours à l’écoute du dessinateur. Il essaye toujours de faire au mieux pour que ça « matche » bien à chaque fois. Mais l’extension du Cimetière des fous, c’était minimum 80 pages. Or Dargaud n’était pas certain à cette époque que son magazine Charlie Mensuel marche. Et en plus, ils n’envisageaient les albums de BD qu’avec une quarantaine de pages, alors qu’aujourd’hui, un album de BD de 150 pages, ça ne gêne plus personne.

Extrait - Le Cimetière des fous

Mais je dois avouer, là aussi, que comme Charlier m’avait sollicité pour reprendre Tanguy & Laverdure et qu’à cette même époque, il y avait un peu de « frottements » chez Dargaud, je m’étais dit : « Allez ok, j’arrête et je fais Tanguy & Laverdure ».

Ce en quoi j’ai eu totalement tort — non pas de faire Tanguy, mais de ne pas continuer Le Cimetière des fous pour en faire une vraie série. Mais bon, on s’est finalement retrouvés avec Rodolphe en ressuscitant Sargasses, quarante ans après.

Concernant tous les titres annoncés au dos des deux premiers albums, c’est pour moi une grosse erreur de l’éditeur. Ils ont confondu La Dame de Singapour (Cecil Sander) avec Le Cimetière des fous (Dampierre et Morrisson). Il y a carrément eu un transfert du quatrième de couverture sur l’autre album, qui n’avait rien à voir. Il y avait en effet de quoi perdre les lecteurs.

Franchement, à cette époque, il existait un certain « flottement » chez Dargaud. Certains ne connaissaient pas leur boulot, tandis que d’autres venaient travailler en dilettante. Je n’ai rien contre la légèreté, mais à la condition qu’on fasse bien son travail. Or ce n’était pas le cas !

Je vous donne un autre exemple : au verso de l’album La Dame de Singapour, il y a un idéogramme chinois qu’ils ont imprimé à l’envers ! Et pourtant, on leur avait tout indiqué. Alors pour les gens qui parlent chinois, je peux vous dire que ça les a bien fait rigoler ! D’autant plus que, quand on avait fait l’album avec Francis Lambert, on avait rencontré un Chinois très sympa qui faisait ses études en France. C’est lui qui nous avait justement écrit tous les idéogrammes… dont celui repris à l’envers par Dargaud ! Enfin, c’est comme ça…

Photos : JS Chabannes

Une suite, avec pour titre « La Dernière Lune », a finalement été réalisée par Antonio Parras ? Vous ne deviez pas le dessiner vous-même ?

En fait, Rodolphe a modifié et réarrangé la suite du Cimetière des fous et il l’a fait dessiner par Parras, qui avait justement besoin d’un scénario à l’époque. Je me souviens que Rodolphe avait très mal vécu ma… désertion (si j’ose dire). Je peux le comprendre !

Mais s’agissant du scénario de La Dernière Lune, on sent que Rodolphe avait été pas mal désarçonné à cause de moi. À cette époque, Rodolphe démarrait dans le métier, alors qu’aujourd’hui, il est devenu un scénariste reconnu et de grande qualité. Mais je reconnais ma faute : il aurait peut-être eu besoin de ce tremplin à l’époque. Mais bon, c’est la vie, c’est comme ça.

Heureusement, on a su se retrouver des années après, et avec grand plaisir, pour reprendre et surtout mener à bien son scénario original du Cimetière des fous. Rodolphe a enfin pu mettre les éléments qu’il n’avait pas pu intégrer à son histoire à l’époque de Charlie Mensuel. Et comme j’avais aussi un caractère plus sale à cette époque que maintenant, je dois reconnaître que je m’étais, en plus, braqué contre Dargaud. Mais franchement, il y avait beaucoup de « bras cassés » chez Dargaud à cette époque. Or le travail d’un éditeur, ça doit être bien fait et par de vrais professionnels.

Les 13 transgressions

Les deux tomes de Sargasses, qui sont devenus ensuite Le Cimetière des Sargasses chez Idées Plus en 2022, ont finalement donné un très bel album. J’ai eu beaucoup de plaisir à pouvoir enfin aller au bout de cette histoire. Malheureusement, l’album a été tiré à trop peu d’exemplaires pour qu’il puisse s’en vendre beaucoup. C’est dommage parce que beaucoup de gens qui ont relu ces aventures de Dampierre et Morrisson m’en ont dit du bien.

Il y a eu aussi « Les 13 Transgressions », un album surprenant et un peu moins connu.

Ça, c’est une erreur de jeunesse ! C’était une série démarrée en parallèle du Vagabond des Limbes et lancée quand Godard-Ribera ont pu récupérer les droits de leur série. Godard avait été contacté par Laurent-Frédéric Bollée, qui n’avait que vingt ans à l’époque, mais qui était fan de leur série. Il leur avait proposé alors le scénario des 13 Transgressions. Mais au lieu de continuer leur série à leur propre bénéfice, Godard et Ribera ont décidé de se lancer aussi dans l’édition. Dans leur tête, croyaient-ils que le Vaisseau d’Argent allait pouvoir racheter Dargaud ? (Rires)

Comme j’avais un peu d’argent et que moi aussi j’avais l’idée de monter une boîte d’édition, Godard m’avait alors dit : « Joins-toi à nous si tu veux ». L’idée me paraissait bonne au début, sauf qu’eux voulaient seulement multiplier les séries dérivées du Vagabond des Limbes. Alors j’ai quand même dit oui à Godard pour dessiner Les 13 Transgressions, mais j’ai regretté après car, franchement, cet album, c’est une vraie merde. Je le dis vraiment, n’hésitez pas à le marquer dans l’interview ! (Rires)

Et en plus, le scénario écrit par Laurent-Frédéric Bollée, et corrigé ensuite par Godard pour respecter l’esprit de la série, commençait vraiment à me lasser. Je traversais des événements personnels difficiles à ce moment-là, et ce n’était vraiment pas les meilleures conditions pour commencer ce genre de nouveau travail. Je me suis vraiment emmerdé à faire cet album. (Rires)

Extrait - Les 13 Transgressions

Il me faut avouer aussi que j’ai toujours eu des difficultés à communiquer avec Christian Godard. Ribera était vraiment un type talentueux et ouvert, mais trop soumis à Godard et à ses scénaristes en général. Ribera dessinait-il en pensant qu’il réalisait une œuvre éternelle ? (Rires) Personnellement, la science-fiction, je n’aime pas ça, exceptée celle de Moebius car il y met une certaine distance comique, de l’humour et de la dérision. Moebius ne se prenait pas au sérieux quand il faisait de la SF. Alors que Godard et Ribera donnaient l’impression de réaliser l’œuvre définitive qui allait marquer les siècles avec Le Vagabond des Limbes. Or on sait très bien qu’à part deux ou trois livres, il n’y a pas grand-chose qui ait marqué les civilisations de manière éternelle. Pour moi, ça se résumerait à La Bible, Victor Hugo, Cervantès et, éventuellement, on peut trouver un ou deux autres livres... mais pas tant que ça. Et même La Bible, je ne suis pas si sûr ! (Rires)

« Carnaval sanglant » n’est donc jamais sorti, ce qui nous fait trois séries démarrées et trois premiers tomes sans suites...

Carnaval sanglant, je n’avais absolument pas envie de le dessiner ! Ça m’emmerdait plus qu’autre chose. Je ne me rappelle même plus de quoi ça retournait. En fait, la SF que me présentaient Godard et Bollée, c’était des solutions faciles à des problèmes de scénario. Je veux dire par là que quand le héros se trouvait dans une situation délicate, il se produisait alors une espèce de miracle scénaristique qui faisait que le héros s’en sortait. Ça, ce n’est pas du scénario à mon sens, mais des échappatoires faciles. Je préférais largement ceux de Charlier ou d’Alexandre Dumas où le héros se sort de situations parce qu’il trouve par lui-même une solution matérielle.

Coutelis à sa table à dessins

Dit autrement, la science-fiction, qui cherche à élaborer une ambition, m’emmerde. Vraiment ! Je préfère la science-fiction rigolote comme le faisait très bien Moebius. Le Arzach qu’il avait fait dans le premier numéro de Métal Hurlant était un pur chef-d’œuvre. Le Major Fatal, c’est comme un poème inventif, plein de retenue et de drôlerie. Il est important de lire Le Major Fatal tel que Moebius l’a conçu, c’est-à-dire sans se prendre au sérieux. Mois après mois, il glissait toujours une petite connerie ou une pirouette drolatique. Je me souviens par exemple du Major Fatal qui se prenait des plumes sur la tête, et on devinait que Moebius cherchait à rappeler les histoires du goudron et des plumes du Far West. C’est ça que j’aime !

Je sais pourtant que Le Vagabond des Limbes est une série qui plaisait beaucoup aux amateurs de science-fiction car les histoires et l’univers avaient une autre dimension que la SF classique. Valérian, j’adorais, il y avait pour moi une vraie inventivité. Et ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Mézières a été pillé par Hollywood. Christin et Mézières inventaient un monde ! De plus, j’étais très potes avec eux. Mézières était un type charmant, gentil et talentueux. Avec Mézières, c’était une invention permanente : ses objets, ses animaux… Druillet aussi a été pillé par Hollywood. Une fois, Druillet avait fait un voyage en Amérique, il avait visité un studio de cinéma et il avait vu les animateurs qui dessinaient avec ses albums de BD — et ceux de Mézières — ouverts pour reproduire des décors de cinéma. Allez voir Druillet, il pourrait vous en parler bien mieux que moi !

Comment vous êtes-vous retrouvé à dessiner un album de Tanguy ? Patrice Serres avait arrêté la série en cours de route ?

Patrice Serres avait plein de qualités, il est mort — paix à son âme —, mais il est de notoriété publique qu’il était passablement mythomane. (Rires) Et justement, sa collaboration avec Charlier s’est arrêtée parce qu’il racontait plein d’histoires pour essayer de justifier les retards dans son travail. Charlier n’en pouvait plus !

Le fameux tome 25

Par conséquent, Charlier avait demandé à Giraud s’il connaissait quelqu’un pour reprendre sa série Tanguy & Laverdure. Giraud lui avait répondu : « On peut demander à Alexandre », parce que j’étais ami avec lui. Moi, je sortais justement d’une période difficile, j’étais dans une période de tangage. Charlier m’a téléphoné, ça a fonctionné tout de suite. C’est comme ça qu’on a pu démarrer.

À mon sens, le premier album historique de Tanguy, L’École des Aigles, ainsi que le premier album de Barbe-Rouge, Le Démon des Caraïbes, c’est l’essence même du feuilleton dans la BD. Il y a tout ! On y retrouve tous les éléments des feuilletons du XIXe siècle. Si le dessin de Hubinon était un peu statique, Uderzo a su, quant à lui, prendre assez vite son autonomie. Tanguy (mis à part les tartes à la crème du début), c’est l’histoire d’un gars bien sous tous rapports et qui va devenir un militaire exemplaire.

Et c’est aussi pour moi l’histoire de Saint-Hélier, fils de famille, militaire de père en fils qui ne peut pas se pardonner d’avoir été la cause de la mort d’un de ses ailiers dans une autre garnison et qui en a conçu une peur maladive. Il se rachète alors en se sacrifiant, dans une rédemption tragique pour éviter que son avion ne tombe sur la ville de Casablanca. C’est le feuilleton dans toute sa splendeur, quoi ! (Rires) Franchement, j’étais très fan de Tanguy & Laverdure. Beaucoup ! Dessiner Tanguy, j’avais l’impression de retrouver ma famille. Vraiment !

Le seul problème, c’est qu’à cette époque-là, Charlier commençait à être malade ! Il donnait donc la priorité à ses reportages et le scénario venait après. Or moi, j’élevais déjà deux enfants, je payais la maison, j’avais des frais et des crédits. Je n’avais pas le temps d’attendre et je prenais donc, en parallèle, toutes les commandes qui venaient pour faire des illustrations. Par nécessité économique. Et donc ça ajoutait au retard. Ce qui explique que l’album Survol Interdit ait pris autant de temps avant d’être totalement abouti : deux ans, si je me souviens bien… Pourtant, on était partis pour faire plusieurs albums ensemble, mais Charlier est mort. Il en faisait trop. Charlier est mort jeune parce qu’il ne dormait que quatre heures par nuit. Il ne pensait qu’à bosser.

Extrait - Tanguy & Laverdure

Je lui avais demandé que Tanguy & Laverdure reviennent dans l’armée de l’air et il m’avait donné les quatre premières pages du nouvel album. Les histoires d’espions, ça n’était pas ce que j’avais aimé dans Le Grand Cirque de Clostermann ou dans L’Équipage de Joseph Kessel par exemple. Je préfère l’aventure pure et dure aux histoires de barbouzes.

Encore qu’aujourd’hui, je ne sais pas si c’est toujours possible car, avec les jets modernes, la seule pièce en surplus, c’est le pilote. (Rires) C’est moins humain, alors que du temps de l’aviation « en bois », les aviateurs pilotaient réellement leurs engins. Un pilote de Mirage a déjà un plan de vol et c’est presque l’ordinateur de bord qui pilote l’avion. De nos jours, c’est même devenu de la très, très haute technologie. Les avions actuels peuvent même imposer trop de G au pilote et donc le tuer. La machine peut tuer son propre pilote !

Li-Ling

Je n’ai aucune critique à faire sur le scénario de Survol Interdit, c’était bien. D’ailleurs, un scénario de Charlier, c’est toujours carré et impeccable. Pour la suite, je voulais vraiment qu’on arrête les histoires de barbouzes et que les héros retournent dans l’armée de l’air. Mais ça reste quand même un album réussi parce qu’il est bien dans la lignée des autres. Je regrette juste qu’on n’ait pas eu le temps de moderniser la série.

Par la suite, on m’avait proposé de continuer la série seul. J’avais donc écrit un scénario vraiment sympa, mais les conditions étaient telles que je n’ai pas pu les accepter. Par exemple, dans le contrat qui me fut proposé, j’ai cru comprendre que les héritiers Charlier étaient auteurs. Et moi, j’étais fournisseur ! Ah bon ? Alors s’ils sont auteurs, ils vont faire quoi ? Le scénario, le dessin, les décors ? Philippe Charlier m’a téléphoné un jour : « – Comment ? Tu refuses ? » Je lui ai répondu : « Je ne refuse pas de continuer, mais les conditions ne me conviennent pas ! Que tu sois ayant droit, parfait… mais tu n’es ni scénariste, ni dessinateur ni auteur ! » J’avais justement écrit un scénario que je trouvais intéressant où je ressuscitais Darnier et le Vampire. Je profitais de l’ouverture avec les pays de l’Est et, dans mon idée, le Vampire faisait tout pour essayer de saboter cette ouverture. J’ajoutais ainsi une dimension géopolitique à mon scénario. Mais, n’ayant pas envie de me battre avec les Charlier pour imposer ma suite à Tanguy & Laverdure, j’ai laissé tomber. C’est dommage parce que le Vampire, c’était pour moi un très bon personnage de feuilleton. Pour ça aussi, Charlier avait de bonnes idées.

Je pense que j’aurais très bien pu continuer Tanguy tout seul. D’ailleurs, ils ont mis du temps pour relancer la série ! Ça n’a plus rien à voir avec le trait léger et aérien d’un Uderzo. Pour l’anecdote, c’est mon album Survol Interdit qui m’a permis de faire la connaissance d’Albert Uderzo…

Extrait - Survol interdit

On entend dire que l’album aurait été pilonné et que vous n’auriez jamais été payé ?

Ah ? Non, non, il n’a pas été pilonné ! C’est un peu différent, en fait. La première édition de l’album avait été publiée par Novedi, une maison d’édition dirigée par Joseph De Kezel. Il avait basé toute son édition sur les œuvres de Charlier. À la mort de Charlier, ils ont arrêté toute activité. Là, moi, j’ai usé d’une disposition du droit d’auteur français et j’ai délibérément retiré mon album. J’ai interdit sa reparution ! La vraie histoire, c’est celle-ci et je n’ai ainsi touché qu’une avance ridicule à la signature, c’est tout ! De Kezel m’avait dit au téléphone que mon album s’était vendu à 115 000 exemplaires. Ça représentait des sous, si tant est que cela soit vrai. Auquel cas, ils sont passés où, ces sous ? Chez qui ?

Dargaud a repris le flambeau pour la réédition de la série en intégrales. À force de discuter, Dargaud a fini par m’envoyer un type très bien, très conciliant et très bon négociateur, Nicolas Thibaudin. On a fini par trouver un accord. Ils m’ont versé une petite somme, à mes yeux symbolique, et c’est comme ça que Survol Interdit a pu ressortir.

Au fond, j’en avais marre de ces histoires de fric et d’impayés. Dans l’intégrale, il y a l’album de Patrice Serres et derrière, il y a le mien. Pour la continuité du dessin, j’aurais dû demander de redessiner l’album de Serres.

Inédit Charlier

Avec Charlier, il y a aussi eu un album inédit appelé « Le Privé » ou « L’Ange de la mort »...

Oui, en effet, j’avais travaillé avec Charlier sur Le Privé en 1984 et c’était avant de faire l’album de Tanguy & Laverdure ! Il devrait ressortir d’ailleurs. À cette époque, Jean-Michel Charlier avait une idée qui lui courait dans la tête depuis très, très longtemps : faire des albums de BD sponsorisés par de grandes marques pour réduire les coûts. Il s’agissait d’inclure de la publicité dans les pages. À cette époque, il connaissait un agent publicitaire. Avec l’accord de Charlier, cet agent était entré en contact avec Canada Dry. Et contre cinq citations de la marque dans l’histoire, Canada Dry s’engageait à acheter un certain nombre d’albums qui seraient distribués à ses clients. L’album devait aussi, si je me souviens bien, participer à la fabrication de gadgets rigolos autour de la marque, et Canada Dry nous proposait ainsi un « pont d’or ». Entre auteurs de BD et éditeurs, à cette époque, on se mettait d’accord sur un simple coup de fil et on se mettait au boulot. C’est le tort qu’on a eu : ne pas avoir signé de contrat avant de nous mettre au travail ! Et une fois que l’album est paru intégralement dans L’Écho des Savanes, en quatre ou cinq fois et avec toutes les citations de la marque, l’agence de pub de Canada Dry nous a dit : « Oh ben nous, ça ne nous intéresse plus finalement, on arrête ».

Pourtant, le projet était intéressant, il fallait juste bétonner les conditions. J’ai fait cet album parce que c’était Charlier (on s’amusait bien) et parce que ça paraissait vraiment intéressant financièrement. Mais les promesses n’ont pas été tenues.

L’Ange de la mort était le titre de l’album. Je me souviens qu’avant de commencer, on était allés manger ensemble — une fois de plus — avec Charlier et on s’était dit : « C’est marrant, l’histoire doit se passer à San Francisco et c’est une ville où il y a une grosse communauté chinoise. On pourrait en profiter pour mettre plein de Chinois, un peu comme l’avait fait Milton Caniff dans ses histoires ». Et Charlier était d’accord parce que, dès qu’il y avait une connerie rigolote à faire, il marchait ! C’était son côté sympa de belge rigolard. Voilà, nous on a fait notre travail, mais les publicitaires se sont carapatés ! Dans ces agences, les équipes tournent très vite et celle qui a suivi nous a bien expliqué que ça ne les concernait plus. Que c’était leurs prédécesseurs et qu’en plus, il n’y avait pas de contrat !

Extrait Noir & Blanc - Le Privé

En revanche, Albin Michel a toujours été très, très « réglo » avec la publication dans L’Écho des Savanes. Ils payaient rubis sur l’ongle ! C’est Hervé Desinge qui, en reprenant le dossier (après Thierry Souccar, qui n’était pas encore le grand éditeur qu’il est devenu aujourd’hui), nous avait expliqué qu’on l’avait dans l’os, puisqu’il n’existait aucun contrat avec Canada Dry. Et pire, ils auraient même pu nous attaquer pour avoir utilisé le nom de leur marque dans le magazine parce que j’avais dessiné le logo Canada Dry sans avoir d’accord écrit. Ça aurait pu être perçu comme une utilisation abusive. Quand l’album a été réédité par Casterman, j’ai tout gouaché !

Avec Le Privé, Charlier voulait être le témoin de son époque, mais les histoires de drogue et de junkies, ce n’était pas son truc. Il croyait que les gens prenaient de la drogue pour s’exciter, alors que ce n’est pas ça du tout. À bien y réfléchir, j’aurais préféré que l’histoire du Privé soit plutôt un bon gros polar bien « classicos » et qu’on explore davantage la société chinoise de San Francisco, ainsi que les arcanes de ses sociétés secrètes, car il y en a beaucoup !

La parution dans le magazine, c’était en 1984 ou 1985. Il y a eu une édition chez Albin Michel, qui avait aussi été traduite en néerlandais ou en danois. On a par la suite récupéré les droits et l’album a enfin pu être réédité en 2002. Et ça devrait être à nouveau réédité, mais en noir et blanc cette fois, c’est plus intéressant.

La technique du Sèche-Cheveux révélée par l’auteur

Car aujourd’hui, ce genre d’histoire n’a surtout de valeur que comme une sorte de pièce d’antiquité. Un éditeur comme Mosquito ferait du très bon travail en noir et blanc. Serait-il possible que Le Privé soit republié chez eux ? Ce serait bien car ce fut le dernier scénario original écrit par Charlier avant de décéder. Personnellement, n’ayant plus de famille nombreuse à nourrir, je ne ferai pas ça pour l’argent car on touche des clopinettes dans ce genre de projet de réédition ! (Rires)

Vous souvenez-vous avoir participé à l’album « Parodies » chez Soleil ?

Oui, oui. J’avais fait deux pages de Tanguy en travelo. (Rires) Ah ! Faut pas hésiter dans ces cas-là ! Je connais Mourad Boudjellal depuis 1986 ou 1987, c’est un ami et je ne pouvais pas passer à côté de sa proposition. Mais c’est vrai que je l’ai fait à ma manière. Chaque auteur devait parodier sa propre série mais, en aucun cas, je n’ai cité Tanguy ni Laverdure, même si, d’un commun accord, il était bien question que ce soit une parodie de Tanguy. Ce devait être en 1987, c’était peu de temps après que mon album était sorti.

Sincèrement, je pense que je ne suis pas mauvais comme dessinateur comique. Pour s’en convaincre, il faut aller voir toutes les planches que j’ai faites pour Fluide Glacial pour lequel j’ai fait là aussi une parodie, mais celle-là du film Les Chevaliers du Ciel sorti en 2005.

A.D Grand-Rivière, c’est le grand retour de Coutelis pour une série hyper politisée, mais avec des dessins un peu moins léchés.

A.D Grand-Rivière

J’avais commencé par écrire et dessiner une histoire courte d’une dizaine de pages qui s’arrêtait sur la scène de la voiture désossée. Et comme j’avais fait la connaissance de Laurent-Frédéric Bollée par l’intermédiaire de Godard et Ribera dont on parlait précédemment, et que je le voyais dans l’expectative, avec l’envie de publier et en pleine interrogation, je lui ai proposé de travailler ensemble sur la suite du scénario d’A.D Grand-Rivière. On a démarré comme ça, tout simplement. J’ai voulu coller à l’actualité politique du moment. Comme je le disais, pour moi, la BD peut raconter tous les sujets, mais à condition de s’en donner les moyens. Bernard Ciccolini, qui bossait précédemment à (À Suivre), nous a proposé de le publier, merci à lui.

Le trait est peut-être « moins léché » comme vous l’affirmez, ce que je conteste, mais c’est peut-être parce que pour moi, l’histoire s’y prêtait. Et puis l’accumulation de traits, c’est souvent pour masquer des erreurs de construction ou cacher un dessin qui serait un peu bancal. Quand on a le sentiment d’avoir un dessin solide, ce n’est plus la peine de vouloir ajouter des traits à l’infini. Je pense que bien souvent, il n’est pas utile d’en mettre plus dans un dessin que ce qui est nécessaire.

Avant de dessiner A.D Grand-Rivière, si vous trouvez que je mettais plus de traits dans mon dessin, c’est certainement parce que j’étais moins mature à cette époque. On progresse, vous savez. Ce que je fais aujourd’hui n’a plus rien à voir avec mon travail d’avant.

Je travaille sur un format plus petit aujourd’hui, ce qui m’oblige à maîtriser l’image — pas le dessin, hein, mais bien l’image. Et ensuite… bon, c’est vrai que je mets beaucoup moins de traits qu’avant ! Mais le dessin se tient quand même car je pense surtout à l’histoire que j’ai à raconter. Vous savez, je ne suis pas payé au kilo ! (Rires)

Car ce qui est bien dans le dessin — et c’est pour ça que j’aime beaucoup Hugo Pratt —, c’est de savoir faire respirer une page. Ribera savait merveilleusement faire des pages comme ça. Il travaillait sur un grand format et ça respirait. Hugo Pratt a livré aussi des planches magnifiques en termes de respiration. On se sentait dans l’océan, les premiers Corto Maltese étaient fabuleux ! Corto Maltese, c’est pour moi l’essence même du dessin d’aventures. Et même si Hugo Pratt a bien lu les histoires de Stevenson ou de Joseph Kessel, il a eu raison de le faire car une idée appartient à celui qui s’en sert.

Extrait Tome 2

Hugo Pratt était très imprégné de la littérature d’aventure, et Robert Louis Stevenson comme Joseph Kessel correspondent particulièrement bien à son univers : le voyage, l’exotisme, les personnages libres, les paysages lointains et une certaine mélancolie. On retrouve notamment chez Pratt une parenté avec Stevenson dans le goût du récit d’aventure et du destin, tandis que Kessel partage avec lui cette fascination pour les hommes confrontés à des mondes éloignés et à des choix personnels. Pour Pratt, la lecture n’était pas seulement une source d’intrigues : elle nourrissait aussi sa manière de construire ses personnages et son imaginaire. Corto Maltese est justement un personnage qui semble pouvoir sortir d’un roman d’aventure autant que d’une bande dessinée.

Je profite de la question pour parler aussi un peu des couleurs de Philippe Aymond car je les trouve remarquables. Philippe Aymond est un vrai et talentueux dessinateur, donc il sait bien rendre les volumes et les lumières. Je travaillais en bonne coordination avec lui. Par exemple, je savais que parfois, je pouvais laisser dans mes planches des parties blanches parce qu’il allait pouvoir les sublimer à la couleur. Et ça a été le cas ! Un vrai talent il a.

La fin du tome trois reste un peu floue et le quatrième album n’apporte pas d’autres réponses. La série devait vraiment continuer ?

Il y a même un cinquième tome que j’ai écrit ! Oui, on devait faire plus d’albums. Vous noterez tout de même qu’avec le quatrième tome, qui parle de l’infiltration des talibans en France, j’étais un peu prophétique quand même ! Ça a vingt-cinq ans, c’était bien avant les problèmes liés à l’islamisme dans notre pays. Et l’intérêt de faire un héros de BD flic, c’est qu’il peut infiltrer tous les aspects de la société. Il peut aller dans chaque recoin de notre société grâce à son métier. Quand on veut faire une série sociétale pour parler des tares et des travers de notre monde actuel, rien de mieux qu’un héros flic, quoi ! Et en plus, c’était sympa de faire un héros noir, je trouvais qu’il n’y en avait pas en BD.

Le problème qui s’est posé avec les scénarios, c’est que Bollée, un garçon très instruit et très cultivé et qui connaît très bien Alexandre Dumas, n’a, en revanche, pas la même culture politique, alors que, de mon côté, je m’intéresse beaucoup à l’Histoire et à la politique. Avec A.D Grand-Rivière, j’ai par exemple beaucoup pensé au général Boulanger.

Dessin de l’auteur

Ce qui s’est passé avec le général Boulanger il y a plus d’un siècle, c’est ce qui est en train de se passer maintenant. Boulanger a d’abord participé à la répression de la Commune de Paris en 1871, puis a tenté un coup d’État légal pour imposer un régime autoritaire en France en 1889 en réunissant la réaction de tous les mécontents ! Si nos politiques connaissaient un peu l’Histoire, ils ne feraient pas toutes ces erreurs qu’ils répètent à longueur de temps. Il me semble que je m’égare là...

Notre série A.D Grand-Rivière a été bien accueillie par la critique... Jusqu’à l’arrivée de Louis Delas chez Casterman ! La série ne lui plaisait pas, il l’a virée. C’est dommage, je trouvais que le calibre de ces albums correspondait bien à Casterman, mais c’est vrai que les ventes n’avaient pas tellement suivi. Louis Delas, qui semblait ne pas avoir compris mes intentions dans AD, m’a dit qu’ils en vendaient trop peu, que ça ne suffisait pas et qu’on arrêtait !

Que signifie A.D ? Vous savez certainement qu’il existe une commune en Martinique qui s’appelle Grand-Rivière ?

Oui, mais Grand-Rivière n’a pas vraiment de lien avec nos histoires, en réalité. C’était surtout pour trouver un nom curieux au personnage. Nous avons considéré en effet que le héros était bien martiniquais et pas un Noir d’origine africaine. Mais en réalité, ce n’est pas si clair que ça car à un moment donné, l’Afrique est quand même évoquée...

Et A.D, ça ne veut rien dire du tout ! (Rires) C’est fait pour que les gens nous posent la question ! Dans un des albums, quelqu’un lui pose la question justement et le héros dit : « Je ne réponds pas ». C’est fait exprès, bien évidemment ! C’est une facétie qui n’a aucun sens, mais qui laisse toutes les possibilités aux lecteurs d’inventer... Il peut chercher et se demander si ça veut dire « Auguste Démétrius », par exemple. (Rires) On pourrait lancer un concours pour essayer de trouver un véritable prénom qui correspondrait le mieux à ses initiales ! Mais c’est vrai que le personnage étant d’origine martiniquaise, on aurait pu lui trouver un véritable prénom bien français qui commencerait par Auguste ou par Algernon... (Rires) Ah non, Algernon, c’est plutôt irlandais, je crois…

Extrait - Le Grec - Tome 2

La série « Le Grec » a donc fait suite à « A.D Grand-Rivière ». On voit même ce dernier intervenir dans une ou deux pages...

Le Grec n’a rien à voir avec A.D Grand-Rivière et, si ce dernier apparaît dans une scène, c’est que, pour moi, il y a une espèce de passation qui m’a amené à travailler seul.

J’avais encore dans ma tête quelques histoires policières qui continuent à sentir bon le pavé parisien. Étant d’origine grecque, je me suis dit que j’allais appeler le personnage principal Théophanos Papoutsonoukadar, ce qui signifie « Tête de pantoufle »… Bon, seuls les hellénistes peuvent comprendre ! (Rires)

Pour moi, Théo Pap alias Le Grec devenait alors un personnage un peu miroir, de par mes origines et aussi parce que je suis né à Paris. J’ai proposé la série à Didier Convard, qui a dit oui tout de suite. Mais j’ai pris trop de retard — d’abord des raisons personnelles assez difficiles à vivre à l’époque, et parce que je traversais quelques turbulences avec la création de ma boîte d’édition et la parution du magazine Cargo Zone — pour que le projet puisse continuer. C’est dommage. Et puis, la série est restée relativement discrète. Chez Glénat, pensaient-ils que j’allais faire une sorte de Largo Winch ? Je souhaite que mes histoires sentent la sueur, la boue, le zinc, le pavé parisien et qu’elles explorent le sous-monde.

Glénat - Tome 1

Entre « Le Grec » et « A.D Grand-Rivière », on a en effet l’impression que vous aimez dessiner la zone.

Oui, c’est plaisant à faire ! Le héros qui sort avec un imper tout neuf et qui se le fait taguer dans le métro, c’est sympa, je trouve ! (Rires) Tout ce que je dessine au travers de ces séries, ce sont des quartiers où j’ai été élevé enfant. Les Batignolles, c’était la zone avant. Ce n’était ni violent, ni dangereux, mais il n’y avait qu’une majorité de pouilleux qui y habitaient.

C’était des quartiers de pauvres jouxtant des rues plus riches, c’était très mélangé. Aujourd’hui, il y a des constructions modernes. Le bas de la rue Saussure, qui débouchait sur une porte d’Asnières déserte à l’époque, personne n’y allait. Il n’y avait que des ateliers de mécanique et des marchands de vélos. Aujourd’hui, des immeubles dernier cri ont poussé de partout. On ne voit plus le ciel. Je suis né dans le 18e arrondissement et j’ai été élevé dans le 17e, dans le quartier des Batignolles, alors je peux vous assurer qu’il n’y avait pratiquement que des pouilleux qui y habitaient, côtoyant le boulevard Pereire ou la rue Jouffroy, où habitaient des gens plus aisés.

C’est tout ça que je voulais montrer dans mon dessin. Je veux faire respirer dans mes planches le Paris populaire que j’ai connu et qui était très divers. À l’école où j’allais, rue de Saussure, il y avait les fils de pouilleux de la rue Saussure et les fils de bourgeois de la rue Jouffroy, et tout ça se mélangeait parfaitement. Les Batignolles, c’était un quartier très mélangé. Ce n’est plus le cas maintenant. L’immeuble pourri où je vivais enfant a maintenant un digicode, alors que de mon temps, les clochards venaient pisser dans les couloirs. (Rires)

Fluide Glacial

Vous considérez vraiment votre travail sur « Welcome Land » comme une œuvre mineure ?

Je ne crois pas avoir dit ça ! J’aime bien Welcome Land, mais ça s’est fait très bizarrement. À l’époque, j’habitais à Paris, pas très loin de chez Tronchet. Un jour, Tronchet vient me voir en me disant : « Voilà, j’aimerais faire ce truc-là », et il avait appelé ça Z-je-ne-sais-plus-quoi-avant que cela ne devienne finalement Welcome Land.

Les premiers scénarios de Tronchet étaient vraiment formidables ! C’est quand il a commencé à devenir connu que ses scénarios ont commencé à être moins bons. On pourrait conjecturer qu’il a dû choper la grosse tête, lui aussi, mais je pense qu’il est trop intelligent pour tomber dans ce travers. J’ai donc refusé de faire la suite de Welcome Land.

J’ai fait partie de l’équipe Fluide Glacial depuis le numéro quatre ou cinq. J’y ai dessiné des épisodes de Superdupont avec Lob et Gotlib. Lob, un type d’un talent fou, qui est mort jeune, c’est terrible... On était très, très amis. Je suis ensuite retourné chez Fluide Glacial, j’ai renoué avec l’équipe quand Tronchet m’a proposé ses excellents scénarios de Welcome Land. Depuis, j’y ai conservé quelques très bons amis, mais je trouve qu’il n’y a pas toujours eu là-bas une ambiance qui me soit favorable. Avec le retour de Jean-Christophe Delpierre, j’avais pensé que ça aurait changé, mais ce ne fut pas le cas.

Couverture originale

Pour l’anecdote, il faut savoir que quand Olivier Sulpice, chez Bamboo, que je connais et apprécie depuis très longtemps, a racheté Fluide, il cherchait un rédacteur en chef et m’avait demandé : « Mais toi, tu verrais qui à la tête de Fluide ? » Je lui ai répondu qu’il faudrait un type comme Delpierre, qui était parti chez Dargaud à l’époque et qui s’était très, très bien débrouillé. Je n’y suis pour rien, mais Sulpice a donc engagé Delpierre pour rediriger Fluide. Ce qui était une bonne chose.

Auparavant, durant les quelques années où il a officié à la tête du journal, Thierry Tinlot m’a pris quelques pages, notamment des parodies. Il lui arrive désormais de m’écrire de temps à autre du bout du monde puisqu’il voyage beaucoup.

Christophe Goffette, qui lui a succédé, m’avait dit apprécier ce que je faisais et m’avait demandé de lui fournir des pages. J’en ai donc produit un bon paquet, avec la naïveté de celui qui croit encore aux lendemains éditoriaux. Elles sont pratiquement toutes restées inédites ! Un « pronunciamiento » s’est alors abattu sur Goffette, qui a fini par partir. Mes pages, elles, sont restées fidèlement à leur poste chez moi. À défaut d’avoir trouvé preneur, elles auront au moins appris la patience.

Finalement « Sargasses » est arrivé vingt ans après, chez Albiana. C’est assez incroyable et inédit en BD ! Qu’est-ce qui a motivé ce retour ?

Quand on a commencé Le Cimetière des fous, en 1982 ou 1983, on n’avait pas pu mettre tout ce que Rodolphe avait prévu dans son scénario : on était limités à une quarantaine de pages, c’était le format standard obligé de l’époque. Cette frustration nous est donc restée plus de quarante ans. Et puis, un jour, les éditions Albiana en Corse nous ont demandé si nous voulions publier quelque chose chez eux. On s’est regardés avec Rodolphe et on s’est dit : « Et si on refaisait Le Cimetière des fous ? » Rodolphe a alors repris son histoire et l’a magnifiquement et considérablement nourrie. De mon côté, j’ai refait un tas de dessins, redessiné une cinquantaine de planches — peut-être davantage. C’était du pur feeling : l’idée était d’arriver à un ensemble de 90 planches ou plus qui tienne vraiment debout. Pour la première fois, nous pouvions raconter l’histoire telle que nous l’avions imaginée quarante ans auparavant.

Sargasses - Tomes 1, 2 et Intégrale

On s’est très bien retrouvés avec Rodolphe. On s’est même beaucoup amusés. Et puis les choses se sont compliquées du côté de l’édition. Nous avons donc repris nos droits et proposé les planches à Idées Plus, qui en a fait un beau one-shot. Pour ma part, j’ai eu énormément de plaisir à retrouver les deux personnages, Dampierre et Morrisson, ainsi que la qualité d’écriture de Rodolphe. En quarante ans, il avait évidemment beaucoup progressé dans son métier. J’ai également refait les couleurs, mais sur ordinateur cette fois. Avec l’ordinateur, on peut essayer des choses vraiment extraordinaires ! C’est Albiana qui était venu nous chercher lorsque nous étions au festival BD d’Ajaccio. En 2006, j’avais même reçu le grand prix Méditerranée pour Le Grec. Albiana est une grande maison d’édition corse, qui publie de beaux et bons livres. Leurs bouquins, j’en ai lu quelques-uns, sont formidables.

C’est eux, par exemple, qui ont découvert Jérôme Ferrari, qui a ensuite reçu le prestigieux prix Goncourt. J’imagine qu’à un moment, chez Albiana, quelqu’un s’est dit que la BD avait l’air de bien marcher et qu’il y avait peut-être là beaucoup à gagner. Enfin, c’est mon interprétation personnelle. Mais j’ai surtout l’impression qu’ils ont (re)découvert à cette occasion une vérité assez élémentaire : un livre, même excellent, ne se vend pas tout seul. Il faut s’en occuper, le défendre, le faire connaître. La BD n’échappe pas à la règle.

Planche et histoire inédite d’Al Coutelis

C’est marrant de voir les effets que ce retour a pu produire chez certains lecteurs. C’était leur lecture d’enfance. Olivier Delcroix, par exemple, rédacteur en chef au Figaro, qui avait lu ça dans Charlie étant jeune, avait eu ce même réflexe en disant que c’était formidable de revoir ça. Moi-même, quand j’avais dix ans, ce qui me faisait rêver, c’était les aventures de Mirko le petit Duc dans Kiwi. C’était à la suite des aventures de Blek le Roc. C’était un monde que j’adorais ! Mais quand je les ai revus, adulte, je me suis dit : « Mais quoi ? Ça, ça m’a fait rêver ? Mais c’est une daube innommable. » (Rires)

Donc dans un sens comme dans l’autre, ce sont des sentiments que je peux comprendre. Quand je relis la réédition de Barbe-Rouge en fac-similé chez Dargaud, ça marche encore du « tonnerre de dieu » aujourd’hui. Je retrouve l’émotion de l’époque où je le lisais dans Pilote, il y a plus de 60 ans. Les textes restent formidables, il n’y a pas une virgule à jeter dans les scénarios de Charlier ! Ni un trait superflu chez Uderzo ou chez Hubinon !

Le premier tome de « Sargasses » est sorti avec une préface d’Uderzo, c’est la grande classe. C’est un ami à vous ?

Ah oui ! J’ai eu ce privilège ! Avant tout, il faut savoir que c’est Uderzo qui a déterminé mon choix de carrière. Dès les premières pages d’Oumpah-Pah, je sentais qu’il y avait entre son dessin et moi des atomes crochus. C’était exactement le dessin que j’aimais, celui que j’aurais rêvé de faire. Vers 1962 ou 1963, Uderzo m’avait même signé mon carnet de bord Pilote lors des « Jeudis de Pilote » au cinéma L’Eldorado à Paris.

Uderzo pour la Préface

Et puis, en 1988, lorsque mon album de Tanguy est paru, je lui avais dédié le livre. J’avais écrit : « Cet album est dédié à Gillain et à Uderzo ». Jijé, parce que c’est le dessinateur qui m’a donné envie de dessiner, et Uderzo, parce que c’est celui qui m’a donné envie d’en faire mon métier. À la suite de cela, Uderzo m’a téléphoné et m’a invité au restaurant. Au Fouquet’s ! Nous étions tous les deux fils d’immigrés et ça a immédiatement accroché entre nous. Nous sommes devenus amis, et même très proches.

Avant cela, je ne le connaissais pas personnellement. Je l’admirais, c’est tout. Pour moi, Uderzo, c’était une idole. Et derrière cette immense réputation, j’ai découvert un homme d’une grande gentillesse et d’une grande simplicité. Un brave homme, vraiment, doublé d’un dessinateur au talent phénoménal, quelqu’un qui aimait admirer les autres, entre autres Franquin pour qui il débordait d’admiration. J’appelais Uderzo de temps en temps pour bavarder. On parlait plumes, papier, pinceaux… des choses qui n’intéressent probablement pas grand monde, mais qui peuvent nous tenir en parlotte des heures. Et un jour, il m’a dit : « – Tu sais, Alexandre, tu es l’un des rares à m’appeler. » « – Ah bon ? » « – Oui. Pas grand monde ne m’appelle. »

Il m’a fait cette préface, et lorsqu’il m’arrivait ensuite de recevoir un coup de fil de sa part, il me répétait encore que peu de monde l’appelait. Cela lui pesait vraiment, il avait besoin de parler. C’est assez dingue quand on y pense : cet homme que tout le monde connaissait, dont le nom était devenu mondialement célèbre, se retrouvait finalement assez seul et éprouvait le besoin de causer. Ses anciens amis, je veux dire ceux de sa génération, ne l’appelaient plus. Peut-être parce qu’il avait eu la chance de connaître le succès, de devenir millionnaire ? Comme si la réussite avait dressé une sorte de mur autour de lui. Pourtant, le confort et l’argent ne l’avaient absolument pas changé. Uderzo était resté Uderzo : simple, gentil, accessible, ouvert, bienveillant. Il avait certes gagné beaucoup d’argent, mais il n’avait pas gagné pour autant beaucoup de coups de téléphone.

Je peux vous dire que c’était un type qui avait su rester simple. Je pense que beaucoup de gens ont mal compris sa réussite. Uderzo était riche, mais jamais hautain. À chaque fois que je montais à Paris, j’allais le voir chez lui à Neuilly où il habitait. Il regardait mes planches, il était toujours curieux. On buvait un coup, on parlait des morts, bien sûr, et Charlier était aussi un de nos sujets de conversation. On s’amusait, par exemple, du fait que Charlier en faisait toujours trop et qu’il en arrivait à sortir les mêmes mensonges à ses dessinateurs pour justifier ses retards. Du genre : il avait perdu sa machine, ou il l’avait oubliée dans un taxi… (Rires)

Un jour, Charlier m’en avait fait une ! Si ça avait été n’importe qui d’autre, je pense que je l’aurais frappé. À l’époque, j’habitais à Villiers-sur-Marne et Charlier montait son film sur le pétrole à Paris, rue de l’Université. Mon père venait de mourir et je gardais ma mère avec moi. Charlier m’appelle un jour et me dit : « Viens à Paris, j’ai du scénario à te donner ». J’emmène ma mère et on se tape en bagnole tout le trajet de Villiers-sur-Marne jusqu’au 7e arrondissement. Je me gare — gros coup de bol, je trouve une place juste devant — et je dis : « Bonjour Jean-Michel, essayons de faire vite parce que j’ai ma mère dans la voiture ». Charlier me répond : « Pas de problème, juste je finis ça et je donne deux-trois ordres à ma monteuse ». J’attends, il me demande comment vont les enfants, tout ça et tout ça… Bon... Il ouvre ensuite son cartable, il regarde, il en sort deux feuillets roses et me dit : « Ah merde, je pensais avoir pris le scénario mais, en fait, j’ai pris une facture ». Il n’avait pas de scénario pour moi ! (Rires)

Alberto Eli

Je venais de faire une heure et demie de bagnole aller et une heure et demie de bagnole retour, pour rien ! Ça, c’était tout Charlier, ça, mais il avait un charme fou. Il est mort à temps car avec l’arrivée du fax, il aurait été piégé à chaque fois qu’on lui aurait dit « OK, envoie donc par fax ». Et encore plus avec Internet ! (Rires)

Une fois, je me souviens qu’on était allés au restaurant avec le dessinateur Jacques Armand, un auteur particulièrement talentueux, qui s’est malheureusement tué à moto à 33 ans. Là aussi, c’était un très bon restaurant. Et Charlier avait fait tellement de charme à la serveuse qu’elle avait littéralement fondu devant lui. Il savait y faire et je pense que, jeune, il avait dû pas mal emballer. (Rires) Comme il lui avait fait un charme terrible, elle lui avait ramené une bonne bouteille de Bordeaux laissée sur une table voisine, en chuchotant à Charlier : « Ils ne l’ont pas terminée, c’est pour vous ». C’était trop marrant à voir et on s’est fait un plaisir de vider la bouteille sur place, bien sûr. Des anecdotes sur Charlier, je pourrais vous en raconter une tonne. Jacques Armand, c’est le dessinateur qui avait fait une adaptation en BD des chansons de Renaud, Les aventures de Gérard Lambert, il était comme mon petit frère, je le pleure encore.

Puisque vous avez refait « Sargasses », vous n’avez jamais été tenté de faire la suite de « Cecil Sander » ?

La projection que j’aurais aimé développer avec Cecil Sander, c’était d’en faire un ouvrage plus historique, dans les années 1930 et sur les bouleversements terribles qui eurent lieu à cette période. J’aurais aimé lui faire explorer l’Asie dans l’ébullition de l’époque, montrer l’impérialisme japonais et faire connaître le massacre de Nankin en Chine, en 1937, par les Japonais. C’était une horreur. Les Japonais avaient des ordres qu’ils appelaient « Les Trois Tout » : tout tuer, tout détruire, tout brûler. C’était leur devise. C’était des nazis ! Hirohito, empereur sous le règne duquel furent commises les pires exactions et les pires crimes en Asie, aurait dû, en bonne justice, être jugé lui aussi comme criminel de guerre, mais MacArthur s’en est servi pour stabiliser le Japon d’après-guerre.

Goimbax le VRP masqué, feuilleton à reparaitre

Donc oui, à l’époque, j’aurais volontiers continué à explorer la Chine et le Japon avec le personnage de Cecil Sander. Par exemple, qui connaît l’Unité 731 en Mandchourie ? Il y avait là le général Shiro Ishii, une sorte de Mengele japonais — et il n’était pas le seul dans ce cas —, qui a fait pratiquer les pires expériences sur les prisonniers et les populations chinoises.

Vous êtes un féru de vélo depuis des années ?

De sport en général, pas seulement de vélo ! J’ai fait quelques illustrations pour des magazines de vélo, mais je ne vais pas faire une BD sur le vélo. Ça n’intéresserait personne, mis à part deux ou trois cyclistes. J’adore le vélo, mais ça n’aurait aucun sens de montrer ça en BD, que ce soit d’une manière ou d’une autre. Quand on fait de la BD, on est obligé de contenir ses envies dans le cadre du sujet qu’on a choisi. Mais c’est vrai que, quand vous m’avez appelé, j’étais en train de rouler à vélo car la région s’y prête très bien ! (Rires) Mais vous savez, j’ai toujours adoré le sport, j’ai aussi fait de la boxe et du karaté — je suis gant d’argent technique et compétition en boxe française et ceinture noire en karaté — et j’ai gardé mes maillots de champion de France. J’ai adoré jouer au rugby même si je ne voyais rien de clair sur le terrain. (Rires)

Bulletin d’abonnement pour Fluide

J’en suis justement arrivé à penser que le vélo, c’est le dernier espace de liberté qui nous reste parce que la voiture, qui a été pendant longtemps synonyme de liberté, ne l’est plus du tout ! La bagnole, c’est devenu un instrument de coercition maintenant. On n’ose plus sortir de peur de se prendre une prune si on dépasse de trois kilomètres-heure.

Mais j’y repense... Dans Fluide, j’ai quand même fait une page sur le Tour de France, du temps où Delpierre me prenait encore mes planches. Ce devait être vers 1995 ou 96. On voit un type en train de faire du vélo et on entend, en fond, les commentaires d’une étape du Tour. Mais à la dernière case, on voit que le type tombe d’une chaise et qu’il ne faisait que regarder la télé. Ah oui, c’est vrai, je l’ai fait, ça !

« Deux passantes dans la nuit » a été aussi un moment marquant dans votre carrière !

Ah, ça, c’est bien ! Je suis ami avec Patrice Leconte depuis 55 ans, un cinéaste hyper talentueux, ayant un sens prodigieux de la répartie, un gars que j’adore. Un jour où on discutait, il me dit : « Voilà, il y a ce scénario co-écrit avec Jérôme Tonnerre pour un film qu’on n’arrive pas à faire financer. Est-ce que tu penses qu’on pourrait en faire une BD ? » Il m’envoie alors le scénario, je le lis et je lui réponds qu’en effet, ça pourrait éventuellement faire une BD, mais à condition qu’on centre l’intérêt de l’histoire sur les deux filles et qu’on laisse tomber tout le reste de la vie sous l’Occupation. L’Occupation a déjà été traitée dans plein d’ouvrages, et bien mieux que je n’aurais pu le faire. On a donc démarré comme ça. Je suis très content et très fier de ces deux albums. C’est équilibré et dessiné, à mon sens, assez justement, sans faux effets. Et il me semble qu’il y a aussi une certaine humanité dedans.

Arlette Tome 1

Les albums ont pas mal marché, mais vous savez, je n’ai jamais été un très gros vendeur. Je n’ai pas un dessin pour ça. Je n’ai, par exemple, jamais fait de vrai héros de BD ou de héros qui aurait pu être un peu rigolo. On m’a souvent demandé aussi des gags en une planche, mais ça, je ne sais pas faire ! Pourtant, j’adorerais dessiner un personnage à la manière de Gaston Lagaffe. Franquin l’a fait génialement, bien mieux que ce que je pourrais faire, et si j’avais le génie de Franquin, ça se saurait ! (Rires)

Est-ce que vous estimez être un auteur sous-évalué ou un peu oublié ?

Je m’en fous. (Rires) J’ai une belle carrière maintenant et, pour autant, je ne pense pas qu’on m’ait oublié. On pense souvent à moi pour faire des signatures, et vous aussi, du coup, pour raconter mes souvenirs ! (Rires) Ceci dit, je n’ai pas le sentiment non plus d’avoir mystifié ma vie comme ont pu le faire certains mythomanes. Je ne me suis pas réinventé ma vie ! Certains en ont quand même beaucoup rajouté. J’ai aussi adoré travailler sur des scénarios de Jacques Rampal, l’inoubliable auteur aujourd’hui disparu de Célimène et le Cardinal — la suite pleine d’audace du Tartuffe de Molière —, qui m’aura écrit des parodies, les meilleures possibles, pour L’Allumé. J’ai aimé cette période ! Mon tort, c’est peut-être en effet de ne pas avoir créé de héros de BD. C’est ce que me disait Moebius, d’ailleurs ! Lui s’est appuyé sur Blueberry pour pouvoir faire tout le reste.

Il avait d’abord commencé par faire du Moebius dans Hara-Kiri avant de démarrer Blueberry, qui a ensuite été une BD révolutionnaire — il faut dire ce qui est — et ça lui a permis de déconner à côté et de se laisser aller. À mon sens, c’est là que Giraud a été le plus fort, même s’il a été au sommet de sa carrière avec ses albums comme La Mine de l’Allemand perdu et Le Spectre aux balles d’or. Personnellement, j’adore le Major Grubert et son garage hermétique, je trouve que c’est un chef-d’œuvre d’impro. Un vrai poème ! Giraud était devenu un ami depuis 1971 à Pilote.

Avant qu’on ne déménage dans le sud, j’avais donné une fête pour mes 51 ans, à Suresnes où on habitait, et il était venu. Il a vu que mon album Le Bout de la piste était déjà dédicacé par Charlier et, gentiment, il m’a dessiné un Blueberry dans l’album… Un pur chef-d’œuvre ! Ce livre est presque un collector maintenant.

Peinture de l’auteur

Vous voyez, j’ai l’impression d’avoir connu beaucoup de grands noms de la BD. Mais ça me fait un peu peur, ils sont presque tous morts ! (Rires) C’est vrai que dans ce métier, j’ai eu la chance de croiser les plus grandes signatures. À l’époque, je ne le savais pas, c’étaient juste des collègues de bureau. C’est cinquante ans après que je réalise qu’ils étaient des légendes.

Des auteurs comme Ribera, Parras, Uderzo, ça « matchait » tout de suite entre nous, on parlait le même langage. J’ai très bien connu aussi, par exemple, Victor De La Fuente. C’était un dessinateur incroyable, un génie virtuose. On était devenus amis grâce à Ribera. Je me souviens qu’il n’était pas très grand. Et d’ailleurs, à Angoulême, en 1984 ou 1985, ou peut-être plus tard, ils avaient monté un mur blanc et les dessinateurs devaient dessiner dessus. C’était des pointures, à cette époque. Et là, De La Fuente arrive avec son 1,60 m, il prend un gros feutre et saute pour faire l’encolure d’un cheval. Et de là, il se met à dessiner un cheval avec son cavalier, au point que même Giraud, qui était là, en avait les yeux qui brillaient. Victor De La Fuente était également un très grand peintre, un super illustrateur. Chez lui, au Mesnil-Saint-Denis, il y avait des illustrations qu’il dessinait en grand format qui étaient à tomber par terre.

De mon côté, je regrette un peu de ne pas avoir pu continuer Tanguy & Laverdure. J’aimais bien l’aspect quasi homérique de cette série ainsi que toute la partie géopolitique. Mais ce que j’aime avant tout, ce sont les héros de BD, libres et déterminés. Et c’est ce que j’ai un peu fait avec A.D et avec Le Grec. Ils ont la même vision de la société que moi car, forcément, il y a une forme de bovarysme entre ce qu’on est et ce qu’on dessine.

Projet et Planche inédite

Vous avez un nouveau projet BD actuellement ?

J’ai même deux projets. Un qui est prêt et l’autre presque prêt. D’abord, Goimbax le VRP masqué, dont j’ai redessiné et réécrit les 151 épisodes. J’attends qu’un éditeur assez courageux — ou totalement inconscient — veuille bien me les publier. C’est un feuilleton dessiné avec du texte et ça se passe à notre époque, dans le quartier de La Défense, sur le ton des grands feuilletons du XIXe siècle. J’ai d’ailleurs aussi un tas d’histoires réalistes courtes qui pourraient faire un excellent recueil. Je fais là ma publicité à l’attention d’un éditeur courageux... (Rires)

Je suis aussi en train de dessiner une magnifique histoire écrite par Rodolphe et vraiment bien fichue. Je ne sais pas si les éditeurs seront capables de se projeter dans ce qu’il y a dans le scénario. La difficulté d’un projet, c’est que, comme au cinéma, si le producteur n’arrive pas à imaginer ce que cela donnera à la fin, il ne se risquera pas à le financer. Au cinéma, ce sont le réalisateur et les dialoguistes qui nourrissent le scénario du film et qui en font une œuvre. En BD, c’est un peu pareil. Rodolphe a écrit un très, très bon scénario, un bon one-shot. Mais comme je n’ai pas fini de le dessiner, j’ai l’impression que les gens qui lisent la proposition n’arrivent pas encore à concevoir ce que ça va donner.

L’histoire part de l’époque de l’Occupation jusqu’aux années 60. Actuellement, le projet n’est donc signé chez personne, mais je finirai le bouquin quand même car c’est une histoire qui me plaît beaucoup. Et j’espère qu’elle plaira aussi, bientôt, à un éditeur car je ne suis ni vieillot ni démodé. (Rires) Vous savez, je ne suis pas fatigué de dessiner, je continue à faire du sport, je suis en pleine forme.

Arlette

Qu’est-ce que vous aimeriez ajouter alors pour conclure ?

Que je suis heureux d’être en bonne santé et que je suis heureux de pouvoir continuer à dessiner ! Tout va bien dans ma vie. Dessinateur, c’est un métier où on ne vit que grâce aux projets et, donc, je suis heureux aussi de continuer à avoir des projets. J’en avais parlé une fois avec la regrettée Claire Brétecher, une fille adorable, qui habitait pas loin de chez moi à Montmartre quand on habitait encore Paris et que tout le monde aimait beaucoup. Je lui avais demandé comment elle envisageait, elle, le moment où elle ne dessinerait plus. Elle m’avait répondu avec une simplicité désarmante : « Moi, si j’arrêtais, dessiner ne me manquerait pas ». J’avais trouvé ça assez extraordinaire.

Pour beaucoup d’auteurs BD, le dessin finit par devenir tellement lié à leur identité qu’on ne sait plus très bien où s’arrête le métier et où commence la personne. On continue parce qu’on a toujours continué, parfois même quand on n’en a plus vraiment envie. Elle pouvait aimer profondément son métier sans pour autant lui être condamnée. Il y avait chez elle une forme de liberté que je trouvais assez enviable. Elle ne semblait pas avoir besoin de se prouver qu’elle était encore dessinatrice. Si un jour elle décidait d’arrêter, eh bien elle arrêterait. Et elle passerait à autre chose. Dit comme ça, ça paraît tout simple. Mais pour quelqu’un qui a passé sa vie à dessiner, ça ne l’est probablement pas du tout. Certains dessinateurs sont des dessinateurs compulsifs qui ressentent, s’ils arrêtent de dessiner, qu’ils n’existent plus. Eh bien elle, non !

Je me souviens très bien d’elle. Elle avait les yeux clairs, elle était d’une beauté hallucinante, elle avait un regard hypnotisant, une vraie narcose. En fait, elle ne voyait pas à deux mètres et ça lui donnait un regard qui faisait flancher tout le monde, un regard d’une rare profondeur qui vous hypnotisait. Elle semblait avoir cette capacité à faire la part des choses. (Rires) Franchement, je le répète, j’ai eu la chance de me lier d’une réelle amitié avec pas mal de monde.

Je pense là à mon camarade Christian Rossi ou au grand Uderzo, à Moebius, à Cabanes, à Rodolphe, à Kraehn, à ma petite sœur Annie Goetzinger, à Pellerin, à Druillet, à Fred, à Pétillon, à Ribera, à Tardi, à Parras, à Edika, à Gotlib, à Margerin, à Rodrigue, à Mézières, à Mulatier, à Éric Puech, à Mandryka, à F’Murrr, à Coucho... et à tant, tant, tant et tant d’autres. La liste serait si longue. Je réalise que beaucoup de ceux dont je vous ai parlé sont devenus des légendes aujourd’hui. Mais tout ça, ce n’est pas fini, je compte bien continuer !

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes
http://pabd.free.fr/ACTUABD.HTM

Illustration pour Fluide
Photos : J-S Chabannes

Voir en ligne : Al Coutelis pour ActuaBD

Par Jean-Sébastien CHABANNES

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN :
✏️ Alexandre Coutelis Marché de la BD : Faits & chiffres
 
Participez à la discussion
10 Messages :
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Jean-Sébastien CHABANNES  
A LIRE AUSSI  
Interviews