Il venait de publier, sous la houlette de Christelle Pissavy-Yvernault, son ouvrage de réflexion sur le dessin : Dessine ! et tu connaîtras l’univers et les dieux (Éditions Glénat), un recueil de conseils érudits sur la création de bande dessinée, appuyé sur sa profonde connaissance des œuvres et des techniques des grands anciens qui l’avaient inspiré.
Cela m’avait rappelé les longues conversations que nous avions eues à Bruxelles, parlant dessin, typographie, ou commentant les « grandes machines », les peintures monumentales du Musée Wiertz ou les iguanodons de Bernissart du Muséum d’histoire naturelle de Bruxelles, dont il était proche.
Il n’était pas né loin, dans la commune bruxelloise d’Ixelles, le 15 juillet 1956. Après des études à Saint-Luc, il entre dans Spirou en 1973, commençant par une « carte blanche » et des animations du journal. C’était le temps où Thierry Martens régnait sur le journal et où les grands anciens — Jijé, Franquin, Roba, Will… — commençaient à s’effacer tout doucement, juste avant le « baroud d’honneur » du Trombone Illustré. Il faisait partie d’une génération constituée de Tome & Janry, Yslaire, Frank Le Gall, André Geerts, Philippe Berthet, Jannin, Yann & Conrad, Dodier et quelques autres qui assurèrent la relève du Journal de la Bonne Humeur.
J’étais alors un tout jeune éditeur (les éditions Magic Strip) convoitant de publier L’Élan, une BD animalière qu’il dispensait sous forme de strips d’animation dans le Journal de Spirou. J’ambitionnais d’en faire un petit livre : « Jamais Dupuis ne te fera un album avec cela », argumentai-je. Je me trompais. Charles Dupuis, couvant ce jeune talent, méfiant de cette concurrence — certes minuscule mais rapace — préféra publier l’album lui-même, le premier album de Frank publié chez Dupuis : L’Élan n’aura jamais d’album (1984). Frank eut la gentillesse de me remercier dans l’album d’avoir ainsi forcé la main à Dupuis.
C’est à ce moment que Thierry Martens, associé à Jean-Marie Brouyère et Jean-Claude Smit-le-Benedict, lui proposa son premier scénario sous le pseudonyme de Terence, où les thèmes de la protection animale et de l’écologie sont déjà présents, en dépit de l’aventure « virile » dont Martens était coutumier. On découvre alors la puissance de son dessin.
Heureusement, il rencontre Bom dans la foulée, qui va lui écrire la série Broussaille, où le plaisir de dessiner des animaux se déploie pleinement dans des scénarios d’une poésie sans égale.
Broussaille compte trois tomes scénarisés par Bom : Les Baleines publiques, La Nuit du chat et Les Sculpteurs de lumière. On y suit un adolescent rêveur confronté à des mystères urbains mêlant écologie, fantastique léger et introspection. Chaque album explore la nature, la ville et l’éveil émotionnel, porté par le dessin sensible de Frank Pé, où poésie, science et quotidien s’entrelacent.
S’ensuit Zoo, une trilogie qu’il signe avec Philippe Bonifay entre 1994 et 2006 pour la collection « Aire Libre » (Le Silence de la jungle, Le Diable et le Bon Dieu, Le Paradis terrestre), où la frêle et gracile Manon, jeune orpheline recueillie dans un jardin zoologique au début du XXᵉ siècle, vit dans un zoo un peu retiré d’une guerre qui se déroule à l’extérieur. Dans ce huis clos intime, servi par un dessin somptueux d’une intensité unique, il se montre comme l’un des meilleurs dessinateurs animaliers de sa génération, rendant notamment hommage à l’Art nouveau.
En 1996, la Warner lui offre d’opérer comme character designer sur Excalibur, puis viennent Berlin, Cartoon-Film, L’Ours Plume, Dodo, Robinson Crusoe… Autant d’incursions animées qui n’étaient pas des échappées, mais d’autres manières d’explorer le mouvement, le souffle, la matière du vivant. On lui doit quelques amuseries comme Portraits héroïques ou encore Little Nemo, revisité avec une élégance rare, et sa version de Spirou, La Lumière de Bornéo, écrit par Zidrou, prélude à leur collaboration majeure : La Bête, inaugurée en 2020.
C’était non seulement un dessinateur prodige, mais aussi un érudit curieux de tout. Au moment où la maladie l’a emporté, il travaillait à un troisième tome de La Bête, plongée viennoise au tournant du XXᵉ siècle où se croisent Klimt, Schiele, Freud… et un Marsupilami. Il caressait depuis des années un projet fou : l’Animalium, un parc situé dans une ancienne carrière, consacré à l’art animalier qui aurait été la synthèse ultime de son art.
Son sourire, son intelligence, la fougue de son dessin sensible et vibrionnant nous manqueront. Nos pensées vont à sa famille et à ses proches.
On peut le réécouter :
Par Didier PASAMONIK
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– Une interview de régis Duqué en 2024 pour ActuaBD : "On doit se donner la permission de bousculer les codes".
– Un podcast avec Charles-Louis Detournay en 2023
– Une interview avec Christian Missia Dio en 2016 : "Mon métier, c’est d’enchanter le monde..."
– Une double interview de Charles-Louis Detournay en 2011 :
Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.
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