Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains

Par Didier PASAMONIK 29 novembre 2025 
La nouvelle nous afflige, car c’était un de nos amis. Le dessinateur belge Frank Pé s’est éteint aujourd’hui, le 29 novembre 2025, à l’âge de 69 ans. Il faisait partie de ces talents belges nés dans l’ombre de géants comme Hergé, Jacobs et Franquin. Il avait su, à sa façon, à la fois leur succéder et leur rendre hommage.

Il venait de publier, sous la houlette de Christelle Pissavy-Yvernault, son ouvrage de réflexion sur le dessin : Dessine ! et tu connaîtras l’univers et les dieux (Éditions Glénat), un recueil de conseils érudits sur la création de bande dessinée, appuyé sur sa profonde connaissance des œuvres et des techniques des grands anciens qui l’avaient inspiré.

Cela m’avait rappelé les longues conversations que nous avions eues à Bruxelles, parlant dessin, typographie, ou commentant les « grandes machines », les peintures monumentales du Musée Wiertz ou les iguanodons de Bernissart du Muséum d’histoire naturelle de Bruxelles, dont il était proche.

Il n’était pas né loin, dans la commune bruxelloise d’Ixelles, le 15 juillet 1956. Après des études à Saint-Luc, il entre dans Spirou en 1973, commençant par une « carte blanche » et des animations du journal. C’était le temps où Thierry Martens régnait sur le journal et où les grands anciens — Jijé, Franquin, Roba, Will… — commençaient à s’effacer tout doucement, juste avant le « baroud d’honneur » du Trombone Illustré. Il faisait partie d’une génération constituée de Tome & Janry, Yslaire, Frank Le Gall, André Geerts, Philippe Berthet, Jannin, Yann & Conrad, Dodier et quelques autres qui assurèrent la relève du Journal de la Bonne Humeur.

J’étais alors un tout jeune éditeur (les éditions Magic Strip) convoitant de publier L’Élan, une BD animalière qu’il dispensait sous forme de strips d’animation dans le Journal de Spirou. J’ambitionnais d’en faire un petit livre : «  Jamais Dupuis ne te fera un album avec cela », argumentai-je. Je me trompais. Charles Dupuis, couvant ce jeune talent, méfiant de cette concurrence — certes minuscule mais rapace — préféra publier l’album lui-même, le premier album de Frank publié chez Dupuis : L’Élan n’aura jamais d’album (1984). Frank eut la gentillesse de me remercier dans l’album d’avoir ainsi forcé la main à Dupuis.

C’est à ce moment que Thierry Martens, associé à Jean-Marie Brouyère et Jean-Claude Smit-le-Benedict, lui proposa son premier scénario sous le pseudonyme de Terence, où les thèmes de la protection animale et de l’écologie sont déjà présents, en dépit de l’aventure « virile » dont Martens était coutumier. On découvre alors la puissance de son dessin.

Heureusement, il rencontre Bom dans la foulée, qui va lui écrire la série Broussaille, où le plaisir de dessiner des animaux se déploie pleinement dans des scénarios d’une poésie sans égale.

Broussaille compte trois tomes scénarisés par Bom : Les Baleines publiques, La Nuit du chat et Les Sculpteurs de lumière. On y suit un adolescent rêveur confronté à des mystères urbains mêlant écologie, fantastique léger et introspection. Chaque album explore la nature, la ville et l’éveil émotionnel, porté par le dessin sensible de Frank Pé, où poésie, science et quotidien s’entrelacent.

S’ensuit Zoo, une trilogie qu’il signe avec Philippe Bonifay entre 1994 et 2006 pour la collection « Aire Libre » (Le Silence de la jungle, Le Diable et le Bon Dieu, Le Paradis terrestre), où la frêle et gracile Manon, jeune orpheline recueillie dans un jardin zoologique au début du XXᵉ siècle, vit dans un zoo un peu retiré d’une guerre qui se déroule à l’extérieur. Dans ce huis clos intime, servi par un dessin somptueux d’une intensité unique, il se montre comme l’un des meilleurs dessinateurs animaliers de sa génération, rendant notamment hommage à l’Art nouveau.

En 1996, la Warner lui offre d’opérer comme character designer sur Excalibur, puis viennent Berlin, Cartoon-Film, L’Ours Plume, Dodo, Robinson Crusoe… Autant d’incursions animées qui n’étaient pas des échappées, mais d’autres manières d’explorer le mouvement, le souffle, la matière du vivant. On lui doit quelques amuseries comme Portraits héroïques ou encore Little Nemo, revisité avec une élégance rare, et sa version de Spirou, La Lumière de Bornéo, écrit par Zidrou, prélude à leur collaboration majeure : La Bête, inaugurée en 2020.

C’était non seulement un dessinateur prodige, mais aussi un érudit curieux de tout. Au moment où la maladie l’a emporté, il travaillait à un troisième tome de La Bête, plongée viennoise au tournant du XXᵉ siècle où se croisent Klimt, Schiele, Freud… et un Marsupilami. Il caressait depuis des années un projet fou : l’Animalium, un parc situé dans une ancienne carrière, consacré à l’art animalier qui aurait été la synthèse ultime de son art.

Son sourire, son intelligence, la fougue de son dessin sensible et vibrionnant nous manqueront. Nos pensées vont à sa famille et à ses proches.

On peut le réécouter :

Par Didier PASAMONIK

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9782344065518
✏️ Frank Pé Bruxelles Berlin Décès 2025
 
Participez à la discussion
15 Messages :
  • Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains
    29 novembre 2025 19:25, par Laurent Colonnier

    C’est horrible, j’ai l’impression que c’est une partie de moi qui disparait avec lui, tellement son oeuvre, son talent m’avait imprégné.

    Répondre à ce message

  • Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains
    29 novembre 2025 19:29, par erratum

    Ce sont (les 3 premiers Broussaille) Les Baleines publiques, Les SCULPTEURS de lumière et La Nuit du chat.

    Répondre à ce message

  • Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains
    29 novembre 2025 21:52, par Gilles

    Le 2eme Broussaille n’est pas les Voleurs de lumière mais les Sculpteurs de lumière.

    Il y’eu aussi un 4eme et un 5eme Broussaille (Respectivement Sous deux soleils et Un Fauve sur l’épaule.)
    Il scenarisa la première partie du 4eme (Le discret pouvoir de Jizo ainsi que le 5eme.)

    Répondre à ce message

  • Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains
    29 novembre 2025 22:04, par bearboz

    ... mais noooon... c’est la pire nouvelle de l’année. Condoléances à ses proches. Nous sommes nombreux à sentir un faune triste sur notre épaule.

    Répondre à ce message

  • Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains
    30 novembre 2025 09:20, par Arthur Lempereur

    Incroyable ou plutôt horrible. J’avais acheté son dernier ouvrage (Dessine ! chez Glénat) un peu anti-woke qui fustigeait à raison les dessins moches genre roman graphique. Un trés bon dessinateur qui s’en va. Et dommage pour les albums du Marsupilami qu’on ne verra jamais et ils sont perdus à jamais vu qu’aucun autre dessinateur ne peut reprendre le travail de Frank Pé..

    Répondre à ce message

    • Répondu le 1er décembre 2025 à  14:04 :

      C’est pas vraiment le sujet ses opinions politiques ou graphiques, un peu de respect quelques jours, quoi. RIP.

      Répondre à ce message

      • Répondu le 2 décembre 2025 à  18:18 :

        Si. C’est un artiste donc on parle de son oeuvre et la façon dont il concevait son métier.

        Répondre à ce message

        • Répondu le 6 décembre 2025 à  15:14 :

          Qui êtes-vous pour en parler et le résumer en deux mots comme un slogan ?

          Répondre à ce message

    • Répondu par Philippe Dachouffe le 1er décembre 2025 à  18:32 :

      Détrompez-vous, les éditions Dupuis sont déjà depuis quelques temps à la recherche d’un repreneur..

      Répondre à ce message

      • Répondu par Arthur Lempereur le 2 décembre 2025 à  18:02 :

        Un repreneur pour le Marsupilami mais pas celui de Frank Pé.

        Répondre à ce message

  • Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains
    1er décembre 2025 09:59, par Robert

    Ah zut alors ! L’article est un bel hommage à cet auteur.

    Répondre à ce message

  • Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains
    1er décembre 2025 14:24, par Bb69bd

    Quelle terrible nouvelle !
    C’est un grand de la BD qui s’en va. Son talent et son humanisme va nous manquer.
    Sincères condoléance à ses proches.

    Répondre à ce message

  • Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains
    1er décembre 2025 17:55, par FAIVRE

    UN CHOC !
    Je découvre à l’instant cette nouvelle. Je connaissais ses BD depuis leurs publications dans les pages du journal Spirou. Son talent n’a fait que se bonifier avec le temps ! Quel auteur ! sa disparition m’attriste terriblement, et d’autant plus que je ne m’y attendais pas. La BD franco-belge perd un des ses Maîtres.

    Répondre à ce message

  • Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains
    3 décembre 2025 10:48, par jc99

    Comme beaucoup, j’ai découvert Frank dans Spirou, avec l’Elan et Broussaille. Pour moi, il a toujours été à part : un poète, un grand dessinateur, un grand créateur. J’ai aimé tout ce qu’il a fait. Sa perte me rend très triste. C’est une très mauvaise nouvelle.

    Répondre à ce message

  • Mort de Frank Pé, l’ami des bêtes et des humains
    5 décembre 2025 19:01, par David B.

    Voilà une bien triste nouvelle...
    Découvert au milieu des années 80 dans le journal de Spirou, l’univers de Frank (comme il signait à l’époque) m’a tout de suite fasciné. Comme beaucoup, j’ai été happé par Broussaille, ce personnage si attachant, dans lequel Frank Pé mettait tant de lui-même. C’est au travers des « Sculpteurs de lumière » que j’ai découvert ce graphisme reconnaissable entre tous, ce maniement expert des ombres et des lumières, cet encrage si dynamique, si vivant, et que m’ont été révélées les prémices d’une vision moins univoque de notre civilisation occidentale destructrice de la beauté et peu soucieuse de poésie.
    Frank Pé savait évoquer comme personne, par son trait d’une sensibilité hors normes, le frémissement invisible qui entoure tout être vivant, du brin d’herbe aux animaux en cage, de « La Bête » aux orangs-outans créateurs de génie... Un immense artiste.
    Toutes mes pensées à sa famille.

    Répondre à ce message

CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Didier PASAMONIK  
A LIRE AUSSI  
Actualité