Au commencement, il y avait Il s’appelait Ptirou, un one shot dans la collection Spirou & Fantasio vu par…. Mais, visiblement séduits par le personnage féminin de leur album, Yves Sente et Laurent Verron ont décidé d’en faire l’héroïne à part entière d’une série intitulée Mademoiselle J., un projet validé par les éditions Dupuis. Cette héroïne, Juliette de Sainteloi, est une riche héritière, moderne et bien décidée à mener sa vie comme elle l’entend. Elle fume — signe d’indépendance pour une femme en ces temps lointains — et pilote une rutilante Facel Vega. Mais, malgré son aisance financière, son existence n’a pas toujours été rose. Elle est orpheline de mère et souffre d’une insuffisance cardiaque pour laquelle elle doit prendre des médicaments à vie. Juliette n’a pas froid aux yeux ; par son audace et son goût des voyages, elle pourrait se situer quelque part entre Tintin et Lara Croft… Et, à l’instar de grands écrivains-aventuriers comme Kessel ou Hemingway, elle va traverser au fil de ses aventures le XXe siècle et être le témoin de plusieurs moments clés.
Dans Mademoiselle J. 1955 - le bonheur de dire maman, le tome 4 de cette bande dessinée franco-belge de qualité, au dessin soigné et au scénario consistant – ce qui n’est pas si courant dans la production actuelle –, nous retrouvons Mademoiselle J. après la Seconde Guerre mondiale. La quarantaine, élégante, elle entame une brillante carrière de reporter-écrivaine. Lors d’une séance de dédicace dans une librairie parisienne, sa rencontre avec une religieuse vietnamienne poursuivie par un malfrat armé va la mener sur la piste de sa mère… qu’elle croyait morte peu après sa naissance. Quand elle interroge son fidèle médecin de famille, celui-ci lui fait des révélations bouleversantes : sa mère aurait vécu une seconde vie au Vietnam ! Juliette n’a dès lors plus qu’une idée en tête : partir en Asie pour tenter de retrouver sa mère, Solenn de Sainteloi.
Mais l’aventure s’annonce périlleuse, car les agents des services secrets nord-vietnamiens sont à ses trousses… Après avoir gagné Saïgon dans un Constellation d’Air France, elle contacte les sœurs de la congrégation des amantes de la croix, qui lui confient la mission de rejoindre un orphelinat pour y rapatrier vers le sud des enfants métis, nés de l’union de soldats allemands de la légion étrangère et de Vietnamiennes. L’aventure est menée à cent à l’heure, en camion, en avion, en train, en bateau, en triporteur… avec mille ruses pour semer les agents nord-vietnamiens. Aidée par Nang, une audacieuse nonne, et par l’aura bienveillante de Ptirou, Juliette de Sainteloi parviendra, après de nombreuses péripéties, à réussir sa mission, et même à retrouver sa mère… qui tente de la tuer à coups de fusil !
Yves Sente signe un scénario dense et riche en rebondissements, où l’histoire personnelle de Mademoiselle J. s’inscrit habilement dans la grande Histoire, au cœur du crépuscule de l’Indochine française. Seul bémol : l’apparition inopinée de trois personnages croisés dans les albums précédents, qui vont opportunément sauver la demoiselle lors de trois situations périlleuses. Un procédé un peu facile dans un scénario par ailleurs bien construit et documenté. Côté graphisme, bien loin de Boule & Bill, Laurent Verron livre des planches de belle qualité aux dessins contrastés, avec un soin particulier apporté aux décors. Des pages qui bénéficient aussi de la mise en couleurs soignée d’Isabelle Rabarot. Choix volontaire du dessinateur ou hasard ? Le personnage de Nang a parfois des airs de Yoko Tsuno… Quoi qu’il en soit, voici un album de bonne facture, qui ne se lit pas en une demi-heure.
Par Dominique ERNST
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Mademoiselle J. tome 4 – 1955, le bonheur de dire maman – Verron & Sente – Dupuis
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