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Vie et mort du Trombone illustré

Par Didier PASAMONIK Favori de la rédaction 23 août 2026 
Le 17 mars 1977, dans le numéro 2031 du vénérable hebdomadaire belge « Le Journal de Spirou » paraissait un étrange supplément nommé « Le Trombone illustré ». Dans une administration bien rangée, le trombone est un objet qui permet de rattacher un document à un dossier ; c’est aussi, dans un orchestre, un instrument tonitruant. Illustré, parce qu’il y a plein de dessins dedans. Ici commence l’une des plus improbables aventures éditoriales de la bande dessinée francophone de la fin du XXe siècle, une aberration marketing : la naissance d’un supplément pour adultes dans un hebdomadaire pour la jeunesse… Mais, en réalité, le Trombone est surtout un acte de révolte contre une direction éditoriale qui n’avait pas vu le monde changer. On vous raconte…

1977 n’est pas une année anodine. On ne le sait pas encore, mais, en novembre de cette année-là, René Goscinny déposera définitivement le stylo, emporté par une crise cardiaque et, quelques semaines plus tard, en janvier 1978, Maurice Tillieux trouvera la mort dans un accident de voiture. Ils étaient l’un et l’autre parmi les scénaristes d’humour les plus doués de leur génération.

Moins d’une décennie auparavant, Mai 68 avait laissé des traces. Pilote avait été contraint à une forme de cogestion avec la nouvelle génération d’auteurs et, dès février 1969, paraissent, le même mois, une réplique du mensuel italien Linus, nommée Charlie Mensuel, cornaquée par l’équipe d’Hara-Kiri (1960), et une feuille coup de poing, Hara-Kiri Hebdo. Des revues de BD « pour adultes » commencent alors à dynamiter le système répressif mis en place par la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.
Quelques années plus tard paraît L’Écho des Savanes (mai 1972), fondé par Bretécher, Gotlib et Mandryka, moment clé de l’éclosion de la BD adulte, suivi de Métal Hurlant, Fluide Glacial et Gomme !. Un nouveau ton, de nouveaux talents, mais aussi de nouveaux acteurs éditoriaux – Pif Gadget, Glénat… – font leur apparition. Ils viennent surtout de France.

Vie et mort du Trombone illustré

On ne rigole plus

Économiquement aussi, le monde de la bande dessinée est en train de changer. En expansion depuis les années 1950, le marché des albums prend de l’ampleur. À la fin des années 1960, le succès d’Astérix avait ouvert à la bande dessinée les portes des librairies généralistes et, plus tard, celles de la grande distribution. Les albums de BD deviennent à la mode, la bande dessinée passe à la télévision et les festivals, véritables usines à dédicaces, commencent à se multiplier. La génération du baby-boom s’y reconnaît : la bande dessinée devient le 9e art.

Le syndicaliste Roland Garel a jadis bien expliqué à ActuaBD comment le déclin de la presse de bande dessinée a fini par réduire à néant les acquis syndicaux gagnés de haute lutte dans les années 1970.
La suite de l’histoire, on la connaît. Elle vous est racontée, si vous avez besoin que l’on vous la remette en mémoire, par Michel-Édouard Leclerc sur ActuaBD, en ce qui concerne les années 1990 à aujourd’hui.

La fin d’un âge d’or pour la BD belge

Pour l’heure, cette révolution qui a lieu en France n’inquiète pas les éditeurs belges, dont l’âge d’or culmine précisément dans ces années-là. Au fond, avec leurs revendications syndicales, les auteurs français, analysent-ils, se sont tiré une balle dans le pied. D’ailleurs, Dargaud arrête Pilote sans beaucoup d’états d’âme et crée une filiale belge.

Le calcul des grands éditeurs de l’époque est à très court terme : les hommes d’affaires créateurs du Lombard, de Dargaud, de Dupuis et bientôt de Casterman arrivent à l’âge de la retraite et le moment est venu pour eux de se retirer de la table de jeu. Ils ne vont pas tarder à vendre leurs entreprises…

Les auteurs belges en sont conscients. Les plus notoires d’entre eux viennent d’accéder à une certaine aisance grâce à l’explosion de leurs ventes : Franquin, Morris, Peyo, Roba… ou encore Jean-Michel Charlier, Jean Graton ou Tibet, publiés chez « Jules-de-chez-Smith-en-face », chez Dargaud ou au Lombard. Ils voient leurs éditeurs s’enrichir sans trop se poser la question de la relève. Que font-ils pour dénicher les nouveaux talents qui leur succéderont lorsque leur temps sera révolu ? Pas grand-chose.

Thierry Martens
Photo de Didier Pasamonik

Pourtant, chez Spirou, on se souvient trop bien des atermoiements des éditeurs face aux revendications sociales et surtout du limogeage de Goscinny à la World Press quelque vingt ans plus tôt. Le contraste avec Le Lombard, qui s’active pour internationaliser Le Journal de Tintin sous la houlette de Greg et de Jack De Kezel, s’accompagne d’une politique d’albums cohérente, suivie également par Casterman.

Un autre souvenir cuisant pour les auteurs de Dupuis : Yvan Delporte, « réacteur en chef » historique et figure culte de Spirou, est viré par ses patrons en 1968. La crise est aiguë : Lucky Luke et Morris quittent Dupuis pour Dargaud cette année-là.

René Hausman, Loup, Alexis, Franquin, Gotlib et Yvan Delporte par Alexis/
© Alexis

Une reprise en main…

Delporte est remplacé l’année suivante par un jeune universitaire aux dents longues, un colosse au regard fuyant, grand connaisseur des littératures populaires et passablement réac : Thierry Martens. Celui-ci rationalise la gestion de Delporte et recrute à tour de bras une génération d’auteurs dans le but de renouveler les stars du journal. Raoul Cauvin comble le vide laissé par Tillieux. Entre Martens et l’ancienne génération des vedettes du journal, les rapports deviennent vite électriques.

Franquin et Delporte, avec un certain esprit de revanche, veulent peser sur les choix éditoriaux de « leur » journal. Ils apprécient peu les opinions politiques, pas très à gauche, du nouveau rédacteur en chef, avec lequel ils refusent de travailler. Ils demandent à Charles Dupuis – qui ne peut rien refuser à des auteurs qui l’ont rendu millionnaire – de créer un supplément où ils seraient les maîtres à bord. « Monsieur Dupuis » accepte.

… contrariée par un organe clandestin

Dès lors, on va assister pendant près d’un an à cette chose incroyable : alors que Spirou se remplit peu à peu de séries à l’humour bon enfant « gros nez », dont le dessin s’inscrit – parfois jusqu’au plagiat dans le cas de Seron – dans le sillage de l’école belge de bande dessinée, ainsi que de récits d’aventure bodybuildés, les timoniers du « supplément pirate » installé « dans la cave » créent un journal avec les plus grandes stars de l’époque ou celles qui sont en passe de le devenir.

Jugez du casting : côté belge, les grands classiques Franquin, Peyo, Roba, Jijé, Will, Sirius, Macherot, Hausman, Azara, Follet, Dany, et les nouveaux, Wasterlain, Comès, Jannin… ; côté français, Gotlib, Bretécher, Moebius, Mézières, Alexis, Tardi, F’murrr, et même Serge Clerc ! Glanons au passage quelques noms plus internationaux : le Suisse Derib, le Polonais Rosinski, le Néerlandais Martin Lodewijk, et même l’écrivain américain de science-fiction Fredric Brown !

Des échanges musclés

Martens est furax et, entre Franquin et lui, on ne se parle plus : on s’écrit, parfois par éditeur interposé. Dès juillet, Martens élabore des plans pour évacuer Le Trombone de Spirou. Auprès de ses patrons, mettant en avant les bons résultats de Spirou – qu’il n’attribue pas à la présence du Trombone –, il propose soit de faire du Trombone un mensuel indépendant, soit de l’adjoindre au magazine belge de télévision Télémoustique, soit de le noyer dans une politique d’autres suppléments – posters, gadgets, etc. –, soit de le supprimer tout simplement.

Dans une lettre à Franquin et Delporte datée du 17 juillet 1977, après des circonvolutions où il remercie le duo de lui avoir « piqué les fesses » pour le sortir de la routine, il pointe du doigt ce qui le dérange : « …je crois que, sans même le vouloir, vous êtes la cause d’une mini-guerre civile entre le public Spirou et ceux du Trombone [sic], entre la rédaction Spirou et Le Trombone… » Il leur reproche de faire passer la maison Dupuis pour «  un camp de concentration hystérique où le seul havre de rigolade, de génie et de calme est la cave, petit paradis du Trombone  ». « Tous les collaborateurs de Spirou (et d’ailleurs) y défilent… » remarque-t-il.

Lettre de Thierry Martens à Franquin
DR

Ce qui ne passe pas, c’est qu’on le traite de « fasciste ». À ce moment, il se laisse emporter par sa logorrhée et, dans cette lettre adressée, rappelons-le, à Franquin et à Delporte, se déclare « anarchiste » : « Je suis contre les pacifistes qui veulent m’imposer leur paix, contre les militaires qui veulent faire la guerre, contre les velléitaires qui [ne] veulent pas faire la guerre quand elle est là, contre les bouffeurs de curés, contre les curés qui cherchent à s’imposer, contre les pédés prosélytes ou les alcooliques anonymes, contre ceux qui boivent et qui veulent vous faire boire quand vous ne le voulez pas, contre les politiciens, les techniciens et les écologistes qui veulent tous imposer leur monde en négligeant les autres, etc. […] » Et de conclure sa diatribe par : «  Peut-être suis-je plus un homme d’action que de réflexion. Est-ce cela être fasciste ?  » On imagine la tête de Delporte et Franquin lisant ces lignes.

Ensuite, il détaille les raisons pour lesquelles il est hostile au Trombone :

1/ Il détourne les talents de Spirou, mais surtout distrait les stars de leurs séries d’albums : « Il n’est pas heureux, par exemple, écrit-il, que Roba consacre quatre pages au Trombone alors que je suis harcelé par les admirateurs de Boule et Bill… »

2/ Il lui reproche un contenu trop « corrosif », où la sexualité est montrée librement, ainsi que des accents anticléricaux : « J’avoue que je reste réticent devant l’évêque [de Franquin. NDLR.] Non que je sois religieux mais l’Église est déchirée… Ce qui accroît, de part et d’autre la foi et la sensibilité. Ce clodo mitré peut choquer nombre de gens simples et je crois que, dans notre métier, il faut essentiellement chercher à rester gentils, gais, à ne choquer personne…  »

3/ Ses griefs portent aussi sur « l’irresponsabilité de l’artiste » : « L’auteur ne prend guère de risque. Si on le publie, c’est que la Rédaction [de Spirou] est d’accord, donc que c’est le journal entier qui pourrit. »

4/ Face à un public de Spirou qui est âgé – il l’estime à 40-50 % de l’audience –, il voit d’un mauvais œil un supplément qui va dans son sens et ne recrute pas de nouveaux lecteurs, plus jeunes. Le Trombone, ce « mini-journal pour évolués » [sic], passe selon lui au-dessus de la tête des plus jeunes : « N’oubliez pas qu’un journal ne se fait pas pour les Q.I. les plus hauts, ils ne sont qu’une minorité, mais bien pour un public le plus large de Q.I. moyen… »

5/ Le Trombone nuit à l’économie des suppléments de l’hebdomadaire : Martens rêve de goodies à offrir à ses jeunes lecteurs à la manière de Pif Gadget. Il espère qu’ils soient éventuellement conçus par Franquin et Delporte. Cette concurrence le dessert autant qu’elle sape son autorité sur le journal.

C’est tout Martens, ce courrier. Certains de ses arguments sont fondés, mais cela part dans tous les sens, avec des provocations maladroites envers des auteurs qui sont les stars de la maison et, donc, sa principale source de revenus.

Lettre de Thierry Martens à Franquin
DR

Franquin lui répond sèchement le 21 juillet 1977 : « Soyons sérieux. En commençant votre lettre, vous saviez très bien que nous avons mis fin à l’existence du “trombone”. […] Vous, quand vous enfoncez une porte ouverte, ça vous mène loin et vous vous étalez sur un nombre de pages étonnant… »

Il rappelle que, s’il ne répond plus avec la même assiduité à la fourniture d’une page hebdomadaire de Gaston et aux sollicitations de dessins d’animation pour le journal, c’est «  parce qu’un dessinateur de quarante-cinq, cinquante ans n’est plus aussi productif qu’à trente… » Il ajoute que, s’il s’est toujours bien entendu avec son rédacteur en chef, leur relation n’était que « superficielle  » : « Pour faire ensemble un journal, pour se sentir une équipe, il faut une complicité profonde. Elle n’existe pas, et c’est une raison supplémentaire de l’insuffisance de ma collaboration. Pendant toutes ces années, je ne suis pas encore arrivé à localiser votre humour, et pour nos goûts en matière de graphisme, un gouffre nous sépare… »

Plus loin, il se montre définitif : « Vous produisez, Martens, un Spirou qui est un musée des horreurs. […] Je peux mettre le doigt sur une série qui a certainement fait perdre des milliers de lecteurs et une autre qui fera de même et à laquelle ne manquent que quelques viols pour faire une parfaite B.D. porno-action à vendre dans les gares. Nos bonnes Editions Dupuis, qui rougissent d’un gros mot, supportent sans broncher ces mélanges poisseux de laideur et de violence… »

Lettre de Franquin à Thierry martens
DR

Et, après avoir rappelé à Martens son goût pour les maquettes d’avions allemands de la Seconde Guerre mondiale, il conclut, péremptoire : « Charles Dupuis rêve, avec une nostalgie naïve, qu’on lui refasse un Spirou comme il y a vingt ans. Il a tort, évidemment. Sauf sur un point : parmi beaucoup de niaiseries, il y avait de la fraîcheur et un certain charme… »

S’il arrête Le Trombone – « il n’avait pas sa place chez Dupuis  », reconnaît-il –, il ne réclame pas pour autant la tête de Martens, dont il apprécie l’action : « Vous devez être important pour certains jeunes à qui vous avez donné leur chance – la façon dont on les paie est un autre problème… »

Sur la qualification de « fasciste », il précise qu’il n’utilise jamais ce genre de vocabulaire mais que, quand même, il l’a entendu dire « qu’il fallait nous suralimenter pour que notre merde soit riche et qu’on l’expédie aux pouilleux du Tiers-Monde pour qu’ils s’en nourrissent… » Il le dit clairement : « Je vous sais raciste, j’essaie de ne pas vous croire antisémite, mais c’est difficile. […] mais honnêtement, je ne crois pas vous avoir traité de fasciste.  »

Il conclut : « Quant à l’avenir à Spirou, il se résume pour moi à un peu plus d’une dizaine de planches de Gaston qui permettront de boucler un dernier album. Ensuite, je verrai. Vos projets pour le journal ne me regardent pas. »

Franquin poursuit alors ses Idées noires, nées dans Le Trombone illustré, dans les pages de Fluide Glacial, tandis qu’il continue à livrer, à un rythme progressivement moins soutenu, les gags de Gaston à Spirou. Dix ans plus tard, en 1987, Marsu Productions lance les aventures autonomes du Marsupilami, dessinées d’abord par Franquin puis par Batem sous la supervision de Franquin. Si l’aventure du Trombone s’achève, elle marque donc moins une rupture immédiate avec Dupuis que le début d’une émancipation progressive de Franquin et, surtout, l’affirmation d’une veine plus sombre et plus adulte de son œuvre. Une page de l’histoire de la BD se tourne.

Par Didier PASAMONIK

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782800142791

POUR ALLER PLUS LOIN :

– Denis Saint-Amand, « Torpiller Spirou ? Le Trombone illustré, hebdomadaire pirate », Recherches & Travaux [En ligne], 103

– Le Trombone sur "Tout Spiou"

© Editions Dupuis

Un merci tout particulier à mon ami Jean-Pierre Verheyleweghen.
– 

✍ Yvan Delporte ✏️ André Franquin Etude sur la BD Belgique Marché de la BD : Faits & chiffres
 
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2 Messages :
  • Vie et mort du Trombone illustré
    23 août 23:31, par Laurent Colonnier

    René Delporte, Loup, Alexis, Franquin, Gotlib et Yvan Delporte par Alexis/

    Pas René Delporte,René Hausman...

    Répondre à ce message

  • Vie et mort du Trombone illustré
    24 août 17:48, par DUCHENE

    Le trombonne illustré fut vraiement un choc dans Spirou et le plus drome de l’histoire c’est que Dupuis en a fait un album avec les Spirou invendus en 1980 et la réédités en 2009. Je l’ai relu dernierement et je dois reconnaitre qu’il a prix un serieux coup de vieux et moi aussi

    Répondre à ce message

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