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Quand est-il né, et où ? On n’en sait rien. Dans le Brabant, sans doute, au milieu des années 1950. Cela faisait partie de ses petites cachotteries, comme ses origines yougoslaves. Ceux qui en savent davantage peuvent nous apporter des précisions dans les commentaires.
Le passeur passionné de bande dessinée
Ce qui est sûr, c’est qu’il est le produit de son époque, celle où la bande dessinée s’était constitué un fandom autour des fanzines. Le sien s’appelait Tip-Top et s’intéressait déjà aux jeunes talents de son temps. Ils avaient pour nom Yslaire, Geerts, Bosse ou Darasse. Sous le label des éditions Crocodile, il publie deux albums de leur chef de file, Marc Wasterlain, en 1979, puis le premier album d’André Geerts, Gens de la lune, en 1981.
Il découvre à la même époque la vitalité de la nouvelle bande dessinée française, et notamment Moebius, dont le critique d’art Pierre Sterckx faisait alors une intense promotion. Parallèlement à une activité de chroniqueur pour Spirou, avec Thierry Smolderen à la plume, il édite Les Carnets volés du Major (1983), puis Le Mystère d’Urbicande, de François Schuiten et Benoît Peeters, sous son label Schlirf Book, et enfin le monumental Et Franquin créa Lagaffe, de Numa Sadoul, chez Distri-BD, le label d’André Leborgne (1986).
Schlirfbook, la librairie-laboratoire
Nous sommes encore là dans le partage d’une passion, mais il va très vite au-delà de la transmission. Il crée la librairie Schlirfbook, qu’il va tenir pendant trente ans. Située dans le quartier aisé d’Uccle, elle devient l’un des hauts lieux de la bande dessinée bruxelloise. Bon nombre d’auteurs et d’éditeurs belges viendront y faire leurs universités.
Il est l’un des premiers à diffuser des mangas en Belgique (nous sommes alors dans les années 1970) et essuie même, à cette occasion, une descente de police en raison de publications qui avaient alors la réputation de transgresser les bonnes mœurs. Cet épisode lui vaudra quelques articles de presse qui se révéleront bien utiles lorsqu’il faudra négocier avec les grands acteurs japonais du secteur, comme Shueisha ou Kodansha.
Le stratège de Dargaud Benelux
Cet activisme lui vaut de longues et solides amitiés, notamment avec Jean Van Hamme, qui tente dans un premier temps de le placer chez Dupuis, avant qu’il ne soit invité à prendre en charge les dossiers des classiques belges de la maison pour Dargaud Benelux. Mais très vite, l’éditeur s’affirme dans le costume de directeur de collection : il invite au catalogue de la maison des auteurs comme Grzegorz Rosinski, Philippe Berthet, Philippe Delaby, Enrico Marini, Ralph Meyer, Jean Dufaux, Stephen Desberg…
Il a plusieurs fois sauvé la mise aux éditions Dargaud. Rappelons-nous : en 1998, Dargaud perd Astérix. Le séisme est de taille. Comment combler un tel trou dans le chiffre d’affaires ? C’est là que se révèle toute l’habileté de Claude de Saint-Vincent, qui parvient à récupérer les éditions Blake et Mortimer auprès de Claude Lefrancq en 1992. À partir de 1996, l’éditeur publie de nouveaux albums de Blake et Mortimer à un rythme régulier. Yves Schlirf en est le stratège et l’artisan. Avec Jean Van Hamme et Ted Benoit, il relance la série et organise plusieurs équipes parallèles afin que la publication conserve un rythme soutenu.
Même stratégie pour la série XIII, de son ami Jean Van Hamme. Au treizième album, le concept s’essouffle. Il invite Jean Giraud à en dessiner une histoire, tandis que William Vance et Van Hamme reprennent leur souffle. Vient ensuite l’invention de la série XIII Mystery, où il invite à la table du succès nombre des dessinateurs et scénaristes qui comptent alors. Une brillante OPA éditoriale !
Shogun du manga et éditeur de Naruto
Mais son coup de maître est sans conteste la création des éditions Kana. Depuis 1990, grâce notamment à Dominique Burdot et Laurent Muller, Jacques Glénat avait développé un secteur manga extrêmement profitable. Vendue à quelque 12 000 exemplaires par numéro en kiosque, la série Akira passe rapidement la barre des 50 000 exemplaires vendus en volume. À sa suite, Glénat publie Dragon Ball. Il en écoulera plus de 30 millions d’exemplaires en France. Casterman avait rejoint le mouvement en publiant notamment les œuvres de Jirô Taniguchi.
Le groupe Média-Participations se devait de réagir. C’est Schlirf qui va en être l’artisan. Kana lui vaudra son bâton de maréchal. Dès 1997, connaissant bien l’univers du manga, avec l’aide du traducteur Thibaud Desbief et de l’éditrice Christel Hoolans (aujourd’hui directrice de Dargaud-Lombard Belgique), il crée le label Kana, grâce auquel la francophonie découvrira Slam Dunk, Détective Conan, Naruto, Death Note, Monster, Blue Spring Ride, Shirayuki aux cheveux rouges, Black Butler, Assassination Classroom, Fire Force, Bonne nuit Punpun et Yū Yū Hakusho, ou encore les déclinaisons franco-belges de Saint Seiya, Goldorak ou Albator. Quasiment tous des best-sellers, et une sacrée machine à cash pour le groupe.
Contrairement à Dupuis, qui passa totalement à côté de la vague manga, ce qui lui valut d’être racheté par Média-Participations, avec Schlirf et Van Hamme en embuscade, Dargaud-Lombard Belgique devint l’un des épicentres du phénomène manga dans l’espace francophone.
Sans Yves Schlirf, le visage de la bande dessinée franco-belge n’aurait pas été le même. N’hésitez pas à nous faire partager vos souvenirs.
Par Didier PASAMONIK
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