Hazara blues - Par Reza Sahibdad et Yann Damezin - Ed. Sarbacane

Par Philippe LEBAS Favori de la rédaction 9 septembre 2025 
Minorité chiite afghane, les Hazaras sont partout maltraités, que ce soit dans l'Afghanistan sunnite ou chez le voisin iranien chiite. Hazara blues raconte l'histoire de l'un d'entre eux, Reza Sahibdad, co-auteur de ce roman graphique parfaitement mis en récit et en images par Yann Damezin. De quoi nous ouvrir les horizons et nous plonger dans un univers culturel, mais aussi graphique, plein d'étrangetés.

À moins que vous soyez féru de cette partie du monde, peu de gens connaissent l’existence de la minorité Hazara. C’est l’intérêt premier que de lire ce copieux roman graphique, qui nous permet de suivre le parcours de Reza Sahibdad. Né en Iran, R. Sahibdad n’a pourtant pas de papiers de ce pays, qui ne le reconnaît pas, car « aucun Afghan ne devrait naître en Iran ». Évidemment, les choses commencent mal et l’expliquer à l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides), pour obtenir l’asile, est un vrai défi, surtout quand on ne maîtrise pas le français...

Nous voici donc confrontés à un parcours de vie et de migration particulièrement heurté. Mais ce récit n’est pas uniquement autobiographique, car c’est aussi l’histoire d’une famille (et notamment du frère, très engagé politiquement contre le régime des mollahs) et de tout un peuple qui nous est contée. Cela nous permet d’en apprendre beaucoup sur cette partie du monde, sur les religions musulmanes (car il n’y en a donc pas qu’une, le chiisme, à lui seul, étant une merveille de complexité !), sur la guerre Iran-Irak ou sur la guerre d’Afghanistan (expliquée en un seul dessin !).

Hazara blues - Par Reza Sahibdad et Yann Damezin - Ed. Sarbacane

R. Sahebdad ne nous passe rien, ni l’Afghanistan dont son peuple est issu (le commandant Massoud en est pour ses frais), ni sa propre vie (et ses addictions diverses durant sa jeunesse). Finalement, c’est son goût pour le cinéma qui va le sortir, et d’Iran, et de lui-même.

L’arrivée en France, en 2008, ne sera pas plus facile pour autant. Et là, on entre dans les dédales d’un parcours migratoire concret. De quoi avoir le blues en effet, comme le dit le titre, qui ne résume pourtant pas tout ce récit, marqué aussi par un certain humour, un grand sens de la débrouille, comme le montre la scène avec Kiarostami, ou encore sa rencontre avec le pape !

Au-delà de ce parcours, particulièrement saisissant, cet ouvrage se distingue aussi par sa narration qui entrelace habilement les époques et met l’histoire en abyme, puisque les auteurs se mettent eux-mêmes en scène. Le récit se déploie à la façon d’un conte des Mille et une Nuits (et commence d’ailleurs par la réplique de la juge de l’OFPRA qu’il tente de convaincre) : « On est comme Shéhérazade, on doit raconter notre histoire si on veut s’en sortir...Les histoires, parfois, c’est une question de vie et de mort » (p.8).

Surtout, cette histoire est portée par un graphisme d’exception, assuré par Yann Damezin, déjà bien connu pour ses deux premiers ouvrages, Concerto pour main gauche et Majnoun et Leïli
Très bon choix, car Damezin est un bon connaisseur de ces cultures orientales (il parle le persan), de leurs images et de leur musique (il joue d’ailleurs d’un instrument à cordes iranien). Ce faisant, il sait nous restituer à merveille cet univers avec son dessin proche de la miniature persane. Pour nous aider à nous repérer dans cette histoire qui mêle les temporalités, Damezin utilise, pour le dessin et pour le texte, quatre couleurs, une par période (le bleu pour aujourd’hui, le rouge pour la rencontre avec la "gardienne du château", c’est-à-dire la dame de l’OFPRA, etc...), et cela fonctionne parfaitement.

Il sait aussi rendre les pensées et les sentiments par son dessin onirique et de brillantes métaphores visuelles qui sont un régal pour l’œil. On est, à ce titre, pas très loin de David BLes Meilleurs Ennemis ou de Zeina AbirachedLe Piano oriental->https://www.actuabd.com/Le-Piano-oriental-Par-Zeina]. Il y a pire comme comparaison.

Au final, tout cela nous emporte en territoire inconnu. Ce titre, doté d’une très belle couverture noire, d’où ressortent des dessins en surbrillance, fait une nouvelle fois honneur aux éditions Sarbacane.

Par Philippe LEBAS

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Code EAN : 9782377319855
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