Quelles sont les raisons de cette « Tintinfascinatio » qui alimente chaque saison de nouvelles références sur Tintin et Hergé ? Il y a sans aucun doute une dimension affective. Pour la plupart des amateurs de bande dessinée nés au XXe siècle, Tintin faisait partie des premières lectures de l’enfance : un hebdomadaire empli d’auteurs de talents (Jacobs, Martin, Cuvelier, Laudy…), de beaux albums soigneusement imprimés et au design impeccable, Tintin a longtemps été sur le haut du panier pour les parents, les éducateurs qui appréciaient cet univers ouvert sur les cinq continents et véhiculant les valeurs traditionnelles chrétiennes.
Une œuvre largement connue
Mais il y a mieux. Longtemps Tintin n’a été que la seule référence pour l’université. Dès 1959, une biographie est consacrée à son créateur : « Le Monde de Tintin » de Pol Vandromme. Seulement 16 ans plus tard, deux ouvrages s’ajoutaient à cette bibliographie balbutiante : celui de Numa Sadoul, Tintin et moi. Entretiens avec Hergé (1975, Casterman) et Le Musée imaginaire de Tintin (Casterman), catalogue d’une exposition dont le commissaire est le critique d’art Pierre Sterckx, confrontant Tintin à l’histoire de l’art et aux civilisations, thème qui est un peu le prototype de nombreuses publications ultérieures.
Cela a un impact sur la recherche. En ce temps-là, les directeurs de thèses universitaires étaient de plus en plus sollicités pour travailler sur la bande dessinée, ce « mauvais genre » devenu à la mode. Or, ils ne connaissent pour la plupart que... Tintin. La recherche se dirigea naturellement vers le reporter belge. Cela ouvrait un boulevard à la future « hergéologie ».
La décennie suivante commence avec Le Monde d’Hergé (1983, Casterman) de Benoît Peeters qui avait précisément consacré sa thèse, sous la direction de Roland Barthes, mythologue célèbre, une analyse sémantique des Bijoux de la Castafiore. Cette dernière est publiée aux éditions Magic Strip sous le titre Les Bijoux ravis, une analyse moderne de Tintin avec une autorisation personnelle d’Hergé en ce qui concerne les crayonnés mais avec une interdiction de Casterman de reproduire toutes les vignettes.
Jean-Marie Apostolidès, professeur de littérature française et d’études théâtrales à Stanford, emboîte le pas, dans Les Métamorphoses de Tintin (1984, Seuil) qui confronte le héros belge à la sociologie et la psychanalyse comme le fera, dans ce dernier registre, Serge Tisseron l’année suivante : Tintin chez le psychanalyste (Archimbaud/Aubier).
Philippe Goddin, professeur de dessin et historien de la BD, arrive dans le paysage en 1985 en publiant son premier livre sur le sujet : Hergé et Tintin reporters. Du Petit Vingtième au Journal Tintin (Le Lombard) tandis qu’en 1987, Albert Algoud publie Tintinolâtrie chez Casterman. Enfin, en 1988, Thierry Smolderen & Pierre Sterckx dressent d’Hergé un « portrait biographique » (Casterman) qui commence à fouiller l’intime derrière l’œuvre d’Hergé.
La « légende noire »
Parallèlement, les critiques débusquent les zones d’ombre de la statue du commandeur : Hergé le collabo, l’anticommuniste « d’extrême droite » (comme il qualifie lui-même Le XXe Siècle dans une émission d’Apostrophe…), le raciste… Son succès met Tintin (comme Astérix à la même époque) au centre de toutes les critiques.
Les recherches, lancées par un article pionnier de Pascal Ory (« Tintin au pays de l’ordre noir ». L’Histoire, n° 18, 1979, pp. 83-84) se multiplient qui aboutissent à bâtir la « légende noire » de l’auteur belge, peu ou prou confirmée par la biographie de Hergé par Pierre Assouline (1996, Plon) nourrie de témoignages et d’un accès aux archives inédits. Tous ces travaux sont synthétisés dans la géniale bande dessinée de Stanilas, Jean-Luc Fromental & José-Louis Bocquet parue en 1999 : Les Aventures d’Hergé (Ed. Reporter, aujourd’hui chez Dargaud).
Rodwell le censeur
Casterman, et à sa suite Moulinsart, tente de contenir ces critiques, et de créer, en bons communicants, un flux de « contre-enquêtes », histoire de noyer le poisson, tout en se réservant la priorité sur tous ces textes par une restriction stricte de l’accès aux images pour tout essai concurrent ou critique. Une censure.
Un certain Nick Rodwell saura parfaire sa réputation en révoquant les licences accordées de longue date, réorganisant le marketing de l’univers de la marque, refusant à tour de bras les autorisations de reproduction. Une brouille avec Casterman, alors en difficulté en raison de son passage de la famille d’origine au groupe Flammarion puis au groupe Gallimard, permet le transfert de Didier Platteau, éditeur historique de la maison tournaisienne, sous la bannière de Rodwell/Moulinsart. La collection d’ouvrages de référence sur Tintin, dirigée par Benoît Peeters chez Casterman, s’arrête. L’inflation des ouvrages « officiels » commence…
Cette politique exaspère. Le célèbre critique belge Hugues Dayez, dans Tintin et les héritiers. Chronique de l’après-Hergé (1999, Luc Pire/Le Félin) fait une première enquête au vitriol sur la gestion de l’œuvre depuis la mort de l’auteur en 1983.
C’est qu’entretemps, le nouvel époux de la seconde femme d’Hergé, Fanny, qui a mis en œuvre le rêve de son épouse de créer en 2009 un Musée Hergé à Louvain-la-neuve en Belgique, multiplie expositions et ouvrages d’études sur Hergé sous son propre label, Moulinsart, ou sous licence comme la belle collection parue chez Atlas, celle lancée en kiosque chez Hachette Collections) ou encore celle en cours publiée par Prisma Presse.
Cette inflation d’ouvrages « officiels » parallèlement aux interdictions répétées entraîne une réaction indignée des spécialistes de longue date d’Hergé : Pierre Sterckx, Benoît Peeters, et Serge Algoud, qui se concrétise par une enquête d’Hervé Gattegno intitulée « Tintin et les mutinés de Moulinsart » pour Le Monde (1997). Parallèlement, s’élabore une « érudition de contrebande » qui publie, en évitant soigneusement de reproduire la moindre vignette d’Hergé, entre quatre et dix titres par an jusqu’à aujourd’hui. La bibliographie d’Hergé s’emballe… Ce qui suscite, de la part de Moulinsart, devenu TintinImaginatio, une multitude de procès en contrefaçon pas toujours gagnés par le vétilleux châtelain.
Ces deux courants : la version officielle et la version « pirate » cohabitent désormais. Récemment, Trois nouveaux titres viennent s’ajouter à la bibliographie qui illustrent bien ces deux courants. Un Que Sais-je ? sur Hergé signé par Thierry Groensteen (Presses Universitaires de France, 2025) plutôt respectueux de la ligne officielle et deux ouvrages édités « en contrebande » intitulés « Les Millions Disparus de Tintin : Les secrets des héritiers d’Hergé » d’un certain Jean-Pierre Levée, publié par Just Publishers, un pamphlet contre les ayants droit d’Hergé uniquement disponible sur Amazon. Et puis ce truc, « On n’a pas marché sur la lune – Une théorie du complot » publié par La Cinquième Couche par Sylvain Paris & Xavier Löwenthal, aussi farce sur le sujet que sérieux dans l’approche.
Que sait-on d’Hergé ?
Hergé par Thierry Groensteen s’inscrit parfaitement dans la collection Que Sais-Je ? qui parla de la bande dessinée pour la première fois en 1975 sous la signature d’Annie Baron-Carvais. C’est un ouvrage studieux, bien appuyé sur une documentation correctement sourcée, qui est une bonne synthèse de la vie et de l’œuvre du créateur de Tintin. On passe de sa formation scoute à ses débuts dans la sphère de la presse catholique belge jusque dans l’après-guerre et aux derniers temps de sa carrière. On croise Tchang, « l’éveilleur », ses complicités collaborationnistes (à propos desquelles Groensteen se lance dans un plaidoyer un peu vain) au triomphe de l’après-guerre.
Ensuite Groensteen s’attarde sur ce qu’il sait faire le mieux : la lecture de l’œuvre. Ses sources, sa portée (la fameuse « ligne claire ») et son intemporalité qui en fait « un miroir du siècle ». L’exercice ne serait pas complet sans l’examen des griefs faits à son œuvre, ombre portée à une notoriété toujours plus importante. Il se penche donc comme il se doit sur les tintinologues et les tintinomanes que j’évoquais tout à l’heure. Et il termine sur… la gestion de l’héritage où il met au crédit de M. Rodwell (et pas de Fanny ?) le respect de l’œuvre et notamment du vœu de ne pas continuer les aventures de Tintin, la création du Musée Hergé et un succès qui perdure, même s’il reste contrasté. C’est un livre écrit avec probité qui conviendra à ceux -et ils sont de plus en plus nombreux au fur et à mesure que les générations passent- qui n’ont pas lu son œuvre.
Tintin et le magot de Moulinsart
Ceux qui se pencheront sur Les millions disparus de Tintin : Les secrets des héritiers d’Hergé et qui s’intéressent aux scandales et différents ragots qui alimentent la chronique hergéenne apprendront mille et une choses dans cette synthèse qui ravira ceux qui ne sont pas avertis.
On y parle de ce qu’il s’est passé dans la « tintinosphère » après le décès d’Hergé en 1983 : le chaos d’une succession que la seconde épouse d’Hergé a assumé seule, parfois un peu maladroitement, à la merci d’un entourage un peu opportuniste. Arrive de Londres un jeune homme qui saura séduire l’héritière et la décharger de la gestion de ce lourd tribut. Elle l’a dit souvent : elle n’avait pas épousé Tintin, mais son créateur Georges Remi. Nick Rodwell s’appliqua faire prospérer l’œuvre d’Hergé, avec un certain talent, mais aussi d’une manière qui a beaucoup déplu au cercle des « initiés » du maître de l’Ecole de Bruxelles.
L’ouvrage prend le parti de l’enquête. L’auteur, qui se dit banquier à la retraite, propose une lecture financière de l’héritage et se penche sur la comptabilité de la nébuleuse hergéenne : comptes bancaires en suisse, fiduciaires dans les paradis fiscaux, et une poignée de sociétés aux noms baroques qui opèrent la gestion non seulement de licences d’exploitation de la marque et des dessins, mais aussi d’activités annexes, notamment immobilières, dont le musée qui a sa propre société contrôlée par les ayants droit d’Hergé, en réalité par Nick Rodwell depuis que son épouse, l’âge aidant, lui délègua la gestion de ses intérêts. Nous vous en parlions récemment.
L’intérêt du livre, c’est qu’il constitue une bonne synthèse de l’après-Hergé pour les lecteurs qui s’étaient arrêtés à l’ouvrage d’Hugues Dayez paru en 1999. L’auteur débrouille les différentes sociétés du groupe encore en activité puis se penche sur les comptes. Il constate que ces différentes sociétés font appel à des concours bancaires, examine le chiffre d’affaires et la rentabilité de chacune d’elles.
Il en ressort que l’activité de la « galaxie Tintin » est complexe et, selon son auteur, possiblement moins rentable que prévu. Certaines de ses sociétés perdraient de l’argent ce qui, aux yeux de l’analyste bancaire qu’est l’auteur est péché mortel. On objectera que, un peu comme l’ouvrage de Hugues Dayez qui prédisait voici un quart de siècle le naufrage des entreprises de M. Rodwell et l’oubli à court terme du reporter à la houppe -chose qui, en toute objectivité, ne s’est pas réalisée- l’enquête est ici à charge.
Certains comptes sont certes en déficit, ce qui, pour un financier sourcilleux en passe de prêter de l’argent est un signe sérieux d’inquiétude. Mais dans une holding comportant plusieurs entreprises, certaines pertes peuvent avoir fiscalement une vertu. Et comme l’ouvrage de M. Jean-Pierre Levée ne cite ni ne détaille ses sources, ses arguments perdent un peu de leur force. On peut donc résumer en disant que l’enquête soulève des questions intéressantes mais que ses conclusions relèvent le plus souvent de la conjecture.
Ce qui est sûr, c’est que la question de l’après-Hergé pertinente il y a trente ans, se résume aujourd’hui à celle de « l’après-Rodwell », et qu’il arrivera sans doute dans pas trop longtemps, au moment où retentira le sifflet du Grand Arbitre. Et là, aucune boule de cristal, fussent-elle au nombre de sept, ne saura prédire ce qu’il adviendra.
« Fake News ! »
Le dernier titre publié par Sylvain Paris et Xavier Löwenthal est une amuserie. Le préfacier Arnaud de la Croix, qui s’y connaît en interprétations ésotériques et templières, parle de cet ouvrage, On n’a pas marché sur la lune – Une théorie du complot comme « un texte d’une ingéniosité consommée ». Car de deux choses l’une : soit la NASA a bien réussi à faire marcher Neil Amstrong sur la Lune soit, si c’est un horrible complot mystificateur, Hergé avec ses deux albums qui ont précédé l’équipée étasunienne, nous a construit une « Fake News » destinée à abuser les enfants-lecteurs que nous étions.
On ne sera surpris de rien venant des sphères scoutes catholiques, mais quand même : toute l’œuvre d’Hergé ne serait qu’une entreprise de propagande ? Oui, si l’on suit le fil des théories complotistes de l’écrivain américain Bill Kaysing dans We Never Went to the Moon : America’s Thirty Billion Dollar Swindle (1974). Mais pour quoi faire, bon sang de bois ? Pour redonner du prestige et de l’unité au peuple américain interloqué par les dépenses énormes de la NASA, prétexte à un détournement d’argent destiné à de sombres destinataires.
Ne serait-ce pas la source du développement futur de la Tech qui permit aux États-Unis de se renforcer comme leader incontesté du monde libre ? Hergé complice posthume de Musk et de Trump avec l’aide de Nick Rodwell ? Caramba, on ne nous l’avait pas encore inventée celle-là !
Par Didier PASAMONIK
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