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Favori de la rédaction
14 août 2026
Que cela soit clair : Benoît Bonte n’est pas la première personne à écrire sur les éditions Artima-Arédit. Des passionnés, des auteurs et des collectionneurs ont d’ores et déjà écrit sur le sujet, tandis que Gérard Thomassian nourrit régulièrement une encyclopédie de référence sur la bande dessinée de petit format.
Dans cet ouvrage, Benoît Bonte retrace avec moult précisions et de délicieuses anecdotes l’histoire de la structure, tout en s’appuyant sur des archives inédites et des témoignages qu’il confronte aux sources. Il apporte de précieux détails sur le processus de fabrication auquel il a lui-même participé. Si bien qu’au fil des pages émerge la vive impression d’avoir été soi-même recruté par Émile Keirsbilk, un fils d’ouvrier devenu grand patron, figure complexe autour de laquelle s’est bâtie une légende noire quelque peu méritée.
Planète Arédit est organisé en quatre parties : l’Âge d’or d’Artima (1919-1960), l’Âge d’argent d’Arédit (1960-1970), l’Âge de bronze et du déclin (1970-1990) et l’Usine à BD. Cette dernière partie étudie tout le processus de fabrication d’une bande dessinée à partir de matériaux étrangers au sein de l’entreprise, lorsque Benoît Bonte y était lui-même employé, notamment la phase durant laquelle intervenaient les dessinateurs de compléments, ces « ouvriers spécialisés de la BD » (Benoît Bonte).
En ouverture de l’ouvrage, l’auteur revient sur les difficultés inhérentes à toute étude consacrée à Artima-Arédit : « La majeure partie des archives a été détruite lors de sa faillite en 1989 […] Pire encore, la famille n’a rien conservé de l’œuvre du patriarche […] Dès lors, difficile de se montrer en tous points factuel. […] S’il a été possible de produire dans ces pages de nouveaux éléments à verser au dossier Artima, les pièces manquantes et les interrogations restent encore si nombreuses que ce premier défrichage demeure en l’état – provisoirement peut-on l’espérer – incomplet ».
« Le souvenir que l’on garde d’Artima et d’Arédit reste majoritairement lié à des publications bon marché aux couvertures percutantes et bariolées proposant des bandes dessinées de pure distraction qui ne recueilleront jamais les faveurs d’une certaine intelligentsia » (Benoît Bonte).
Les éditions Artima (devenues Arédit en 1965) constituent durant des décennies une machine de guerre éditoriale. À certaines périodes, 40 à 45 titres sont publiés chaque mois, pour un total de plus de 70 titres, chacun ayant un rythme de parution bimestriel ou trimestriel. Les tirages sont extrêmement élevés comparativement à ceux d’aujourd’hui, allant de 30 000 à 70 000 exemplaires, et jusqu’à 100 000 pour certains titres à grand succès. « Une machine à vendre du papier » plus qu’une « machine à rêver », qui participa néanmoins à cette qualification de littérature de seconde zone.
Sa mauvaise réputation, Arédit la doit notamment aux choix économiques souvent à courte vue de son patron, qui ne dirigeait pas l’entreprise comme un éditeur doté d’une politique d’auteurs, mais comme un capitaine d’industrie, obsédé notamment par le souci de l’enrichissement, « d’entreprendre, de diriger et de parvenir à ses fins ». Si celui-ci possédait un indéniable sens des affaires, la surproduction, la médiocrité régulière du papier, la publication de titres et de séries dénués de toute cohérence, les interruptions inattendues avant des reprises sous d’autres formats, ainsi qu’une numérotation sibylline, ont fini par favoriser ses concurrents directs, tels que Lug, l’éditeur lyonnais connu entre autres pour le célébrissime magazine Strange.
« On a trop dit qu’une génération fut bercée par Tintin, une autre par Spirou, etc. En vérité, je vous le dis, rien n’est plus faux. Pour un lecteur de [Tintin], il y avait dix lecteurs des petits fascicules édités par Marijac, vingt fanatiques des Artima : il fallait être fou pour acheter Spirou alors que pour le même prix, on avait trois ou quatre magazines à la carte ; western, pirates, guerre ou […] science-fiction ». (Jean-Pierre Dionnet, « Artima, qu’est-ce que c’est Artima ? », Univers 01 – J’ai Lu n°598 – Juin 1975)
Les éditions Artima : une création sous l’Occupation
Émile Keirsbilk (1919-2012) est né à Tourcoing, fils d’un rattacheur [1], militant du PCF (parti honni par Émile), et d’une mère sans profession, dans une ville ouvrière où « la consommation de bière est alors de 300 litres par an et par habitant ». Décrit par Benoît Bonte comme « de petite taille, roux de cheveux, aveugle d’un œil et binoclard », l’homme obtient son certificat d’études et part en Bretagne pour devenir commis dans l’imprimerie Oberthur de Rennes. Celle-ci publie L’Almanach des Postes, des calendriers, des manuels scolaires et des agendas.
Un jour, il s’étonne de constater que des stocks de calendriers invendus, encore valables, sont envoyés au pilon plutôt que d’être proposés en solde. On lui rétorque qu’il n’a qu’à s’y employer. Inutile de le lui répéter. Il s’exécute et parvient à écouler le stock avec un bénéfice satisfaisant. Ainsi, tout commence. Son sens des affaires lui vaut un poste de représentant au département des ventes, avant qu’il ne gravisse les échelons et ne se lance, en parallèle, dans le commerce de ses propres calendriers.
La rencontre déterminante est celle de Fernand Hanselin (1893-1973), qui exerce alors la profession de marchand d’images (« la réalisation et la vente de petits cahiers illustrés de contes ou de comptines, de coloriages, de bons points ou d’images à collectionner à destination des enfants ») et avec lequel Émile Keirsbilk fusionne ses activités. En 1943, Artima (acronyme d’« Artisan en imagerie ») publie ses premières productions, qui ne sont pas encore des bandes dessinées. Tous deux sont rejoints par René Deflandre, marchand de jouets. Le premier siège officiel de l’entreprise est installé par Fernand Hanselin à Tourcoing, au 194, rue du Général-Souham.
Émile Keirsbilk propose dans la foulée de créer des produits intégralement Artima dans l’esprit de ce que publient les éditions René Touret, à savoir des illustrés pour la jeunesse, notamment des contes, mais aussi des récits en cases comme Le Journal de Francette et Riquet de Frans Piët. Il débauche alors chez la concurrence le tandem Matéja (Marie-Thérèse Jallon) et Christian-Edward Riou afin de leur commander des contes illustrés comme Maman Les p’tits bateaux ou La Nef d’or. Les albums ne sont pas d’une grande qualité matérielle, avec une « couverture au cartonnage souple dans laquelle les cahiers sont juste agrafés ».
Avec deux questions en tête (« Combien ça coûte ? Combien ça rapporte ? ») et modérément intéressé par la bande dessinée, qu’il considère, à l’image de son époque, comme un produit industriel pour les enfants, il engage une collaboration avec de nombreux auteurs français, parmi lesquels Roger Melliès (1901-1969), Robert Dansler (1900-1972), alias Bob Dan, Jean Trubert (1909-1983), Jean-Augustin Dupuich (1904-1984) – créateur de Wonderman –, Maurice Cuvillier (1897-1957) – connu pour la création de Perlin et Pinpin en 1940, puis de Sylvain et Sylvette en 1941 – et René André Jolly (1912-1974), alias Erik.
Pour ce dernier, bien que sa collaboration avec Artima soit anecdotique, il est important de préciser qu’il était une vedette de l’avant-guerre. Son nom était présent dans de nombreux illustrés, mais il s’est compromis dans la Collaboration en créant pour Le Téméraire, revue illustrée pour la jeunesse, collaborationniste et antisémite, la bande dessinée Dr Fuminate et Pr Vorax (voir Le Petit Nazi illustré - Propagande et BD - Le Téméraire (1943-1944) de Pascal Ory, historien et académicien français, aux éditions Locus Solus).
Artima, du tâtonnement à l’essor d’un éditeur récréatif
À l’époque, ainsi que l’explique Benoît Bonte, dans les catalogues de présentation destinés aux points de vente (kiosques à journaux…), on ne recourt pas à la terminologie de « bande dessinée », mais à celle de récits complets illustrés avec des « légendes ballons ». Dans ces catalogues, on découvre à quel point les éditions Artima s’essaient à de nombreux formats et genres de récits afin de trouver leur public. Mais ce n’est qu’en 1947, avec la collection Une aventure de…, qu’émergent des héros récurrents censés contribuer à fidéliser le public.
Les publications sont proposées dans des formats moyens et grands, en huit pages. On y trouve « le Texas Ranger Tex Bill, l’aviateur Toni Cyclone et l’aventurier Luc Hardy », trois créations de Roger Melliès, mais aussi Fulguros de René Lortac et René Brantonne, Bill Tornade de Bob Dan et Wonderman d’Augustin Dupuich. Tous ces héros sont publiés dans Audax présente et Dynamic présente.
André Gosselin fut également un pilier de ces titres d’Artima avec Jack Hilson, Moha (relatant les aventures d’un tarzanide, écrit par Robert Lortac en 1949), Dany, publié dans Sylvie (1954, sur un scénario de François Joly), ou encore Red Canyon (de 1954 à 1960), sur un scénario de Guy Forez.
Cette nouvelle collection permet à Artima de se créer une identité visuelle plus affirmée, avec un format standardisé et une périodicité renforcée. En 1952, Artima adopte le format à la française, c’est-à-dire un format dont la hauteur est supérieure à la largeur, par opposition au format à l’italienne, et fait passer ses titres de 8 à 36 pages. Toutes ces décisions, portant à la fois sur la forme et le fond, valent aux éditions Artima un succès qui leur apporte une solide rentabilité : le chiffre d’affaires passe de 5,5 millions de francs, pour un bénéfice de 140 000 francs en 1944, à 18 millions de francs et des bénéfices de l’ordre de 630 000 francs en 1947.
« Faute de pouvoir se baser sur des dépôts légaux à la Bibliothèque nationale, les collectionneurs se sont accordés sur un classement qui repose sur les numéros d’homologation figurant au dos des titres. Il s’agit des séries dites 2000, 2100, 2200, 3000 et 4000. Cette classification relève de l’arbitraire, car jamais l’éditeur ne classera ou répertoriera ses productions sur cette base […] Plusieurs retirages, effectués sur plusieurs années et sous des présentations ou façonnages différents, conservent le même numéro. Épineux dès lors, de déterminer l’antériorité de tel ou tel ». (Benoît Bonte)
– LIRE LE 2e PARTIE DE LA CHRONIQUE : Les super-héros et la censure
– LIRE LA 3e ET DERNIERE PARTIE DE LA CHRONIQUE : Vie et mort d’une « usine à BD »
Par Romain GARNIER
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Planète Arédit, L’aventure d’Artima-Arédit vécue de l’intérieur - Par Benoît Bonte - Éd. PLG et Neofelis Éditions - 432 pages - 16 x 3 x 24 cm - 22 novembre 2024 - 32 euros.
[1] « consiste à renouer les mèches ou fils cassés des métiers à tisser »