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Le dernier solo crépusculaire de Jazz Maynard

Par Christian MISSIA Dio Excellent 19 novembre 2019 
Douze ans après avoir imposé Jazz Maynard comme l'un des héros de BD les plus charismatiques du polar européen, Raule et Roger referment définitivement la partition de leur trompettiste-cambrioleur. Avec Live in Barcelona, les auteurs espagnols livrent bien plus qu'un dernier album : une conclusion mélancolique qui termine l'exploration des origines de leur personnage et confirme les influences du roman noir, du cinéma hongkongais et de la pop culture asiatique qui irriguent cette série devenue culte.

Dans la dernière saison de Ballers, Spencer Strasmore [1] résume sa philosophie par une formule qui pourrait parfaitement définir Jazz Maynard : « Il y a deux types d’hommes : ceux qui aiment les problèmes et ceux qui les attirent malgré eux. » Le trompettiste d’El Raval appartient incontestablement à la seconde catégorie.

“Le passé reste”, comme le rappaient Freeman, Oxmo Puccino et Pit Baccardi.

Si les premiers albums présentaient un Jazz Maynard déjà devenu musicien virtuose et cambrioleur d’exception, Raule profite des deux derniers cycles pour poursuivre l’exploration des jeunes années qui ont façonné son héros. À travers une série de flashbacks savamment disséminés, il recompose progressivement une biographie qui éclaire sous un jour nouveau chacun des choix du personnage.

Avant d’être un voleur de haut vol, Jazz était le fils d’Alex Maynard, un trompettiste brillant dont l’appartement barcelonais accueillait régulièrement les plus grands noms du jazz espagnol. Carme Canela, Perico Sambeat ou encore Paco de Lucía s’y retrouvaient pour d’interminables jam sessions. La musique constituait alors l’horizon naturel du jeune garçon.

La mort accidentelle de ses parents vient brutalement interrompre cette enfance heureuse. Devenu orphelin avec sa sœur Laura, Jazz est recueilli par ses grands-parents. Malgré leur affection, ils ne parviennent pas à l’empêcher de glisser vers la violence des rues d’El Raval.

C’est là qu’il rencontre Judas Melchiot et Teo Borlongan. Plus que de simples amis, les trois adolescents deviennent une véritable fratrie. Ensemble, ils apprennent les règles de la rue, gagnent leur réputation dans le Barri Xino puis attirent l’attention de la mafia locale, qui voit rapidement en eux un potentiel exceptionnel.

Le dernier solo crépusculaire de Jazz Maynard
Jazz Maynard T. 6 : Trois corbeaux | Jazz Maynard T. 7 : Live in Barcelona
Raule & Roger © Dargaud

Pourtant, au moment où Lucia entame des études de journalisme, Jazz comprend que son avenir ne peut se résumer à un choix entre « quatre murs ou quatre planches » : la prison ou la mort. Il quitte alors Barcelone pour New York avec l’espoir de rompre définitivement avec son passé.

L’exil ne lui apporte pas immédiatement la liberté espérée. Sans argent, il peine à survivre jusqu’à sa rencontre avec les Temple, une riche famille new-yorkaise qui cache derrière sa respectabilité une organisation de cambrioleurs particulièrement sophistiquée. Les Temple reconnaissent immédiatement les qualités du jeune Catalan. Ils lui offrent bien davantage qu’un métier : ils lui transmettent une méthode, une discipline et lui permettent surtout de renouer avec la musique en finançant sa formation auprès d’un prestigieux bluesman.

C’est auprès d’eux que Jazz devient l’homme que le lecteur découvre au début de la série : un monte-en-l’air aussi remarquable que trompettiste accompli.

Ces révélations prennent tout leur sens dans le tome 6 , où ressurgit également la figure de Max Temple, le fils biologique de cette famille d’adoption. Derrière les affrontements spectaculaires se cache alors une tragédie beaucoup plus intime : celle de deux frères élevés sous le même toit mais devenus ennemis.

Jazz Maynard T.6 - Trois Corbeaux
Raule & Roger © Dargaud

Jazz Funeral à El Raval

Jazz Maynard partage finalement beaucoup avec James « Ghost » St. Patrick [2], héros de la série Power. Tous deux sont des criminels remarquablement doués qui ne rêvent pourtant que d’une existence normale. Tous deux tentent d’échapper à un passé qui refuse obstinément de les laisser partir. Et, comme Ghost, plus Jazz semble approcher cette vie paisible, plus celle-ci paraît lui échapper.

Dans Live in Barcelona, tout semble pourtant enfin rentrer dans l’ordre.

Réconcilié avec Lucia, Jazz vient d’enregistrer son premier disque et s’apprête à inaugurer un Cave Canem entièrement reconstruit grâce au soutien financier de Judas, redevenu entre-temps le parrain d’El Raval. De son côté, Teo s’apprête à devenir père.

Pour la première fois depuis longtemps, les trois amis entrevoient un avenir.

Mais Raule n’a jamais raconté des histoires où le bonheur dure longtemps.

Lorsqu’un braquage tourne au drame et coûte la vie à l’oncle Raimundo, véritable père de substitution des trois compagnons, c’est tout l’équilibre d’El Raval qui vole en éclats. Jazz, Judas et Teo n’ont désormais plus qu’une obsession : obtenir justice.

Cette quête de vengeance constitue le cœur émotionnel de l’album. Plus encore que les fusillades ou les scènes d’action, c’est la manière dont elle met à l’épreuve les liens entre les personnages qui donne à cette conclusion toute sa puissance.

Une série profondément cinématographique

Depuis ses débuts, Jazz Maynard s’est distinguée par une identité visuelle immédiatement reconnaissable.

Le dessin de Roger conjugue l’énergie des mangas à une mise en scène extrêmement cinématographique. Les scènes de combat revendiquent ouvertement l’influence d’Akira de Katsuhiro Ōtomo tandis que le découpage rappelle régulièrement le travail de Masamune Shirow, dont Roger admire la capacité à chorégraphier des séquences d’action aussi complexes que parfaitement lisibles.

Mais l’influence asiatique ne s’arrête pas au dessin. Elle irrigue également l’écriture de Raule. Comme dans les grands polars hongkongais de John Woo ou Johnnie To, la loyauté, la famille choisie, l’amitié virile, la dette morale et le sacrifice occupent une place centrale. Jazz, Judas et Teo évoquent davantage les héros tragiques du cinéma de Hong Kong que les archétypes du polar européen traditionnel.

Cette hybridation entre roman noir espagnol, culture jazz américaine et cinéma asiatique constitue sans doute l’une des plus grandes réussites de la série.

Jazz Maynard T. 7 : Live in Barcelona
Raule & Roger © Dargaud

Le mauvais calcul

Pourquoi mettre un terme à une série aussi solide ?

La question mérite d’être posée.

Récompensé dès son quatrième volume par le Prix Diagonale du meilleur album étranger, Jazz Maynard semblait disposer de tous les atouts pour s’inscrire durablement parmi les grandes séries du catalogue Dargaud.

La réponse tient pourtant moins à des choix artistiques qu’à une réalité éditoriale. Comme nous l’a confié Raule :

« Roger et moi adorons le personnage. Notre éditeur veut plus d’aventures, mais cela prendra encore plusieurs années. Alors pourquoi arrêter une série à succès ? Tout simplement parce qu’elle ne vend plus assez. Lorsque nous avons interrompu Jazz Maynard après le tome 4 pour travailler sur d’autres projets, nous avons cassé une dynamique que Dargaud avait mis des années à construire. Nous avons perdu une partie de nos lecteurs, et nous ne les avons jamais retrouvés avec les tomes 5 et 6. Nous avons donc décidé de conclure avec ce septième volume. »

Cette confidence éclaire rétrospectivement le destin de la série. Ce n’est pas la qualité des albums qui a condamné Jazz Maynard, mais une interruption éditoriale dont les auteurs mesurent aujourd’hui eux-mêmes les conséquences.

C’est d’autant plus regrettable que la qualité narrative n’a jamais véritablement faibli. Bien au contraire, les trois derniers albums enrichissent considérablement le personnage principal en dévoilant enfin son passé et en donnant une profondeur nouvelle aux événements des premiers tomes.

Le dernier rappel

Il existe des séries qui s’essoufflent avant de disparaître.

Jazz Maynard n’en fait pas partie.

En choisissant de conclure leur saga alors que leur héros atteint sans doute sa plus grande maturité, Raule et Roger laissent derrière eux une œuvre singulière, où le polar espagnol dialogue avec le jazz américain, les mangas japonais et le cinéma de Hong Kong.

À l’image d’un grand standard de jazz, Jazz Maynard s’achève sur une dernière note suspendue.

On aurait volontiers écouté un nouveau rappel.

La puissance de l’encrage de Roger nous donne envie de redécouvrir cette série dans une édition en noir et blanc
Raule & Roger © Dargaud

Voir en ligne : Découvrez la série "Jazz Maynard" sur le site des éditions Dargaud

Par Christian MISSIA Dio

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782505070986

Note : Article initialement publié le 19 novembre 2019 et mis à jour le 28 juillet 2026.

À lire sur ActuaBD.com :

Jazz Maynard T. 6 : Trois Corbeaux - Par Raule & Roger - Dargaud, coll. Hors Collection Dargaud. Album paru le 20 octobre 2017. 56 pages, format 241 x 318 mm - Couleur. 17,50 euros.

Jazz Maynard T. 7 : Live in Barcelona - Par Raule & Roger - Dargaud, coll. Hors Collection Dargaud. Album paru 20 septembre 2019. 48 pages, format 241 x 318 mm - Couleur. 17,50 euros.

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[1] C’est le personnage principal de Ballers, une série de genre comédie dramatique, qui suit l’ascension d’une ancienne star du football américain, devenu agent de joueurs puis dirigeant d’une franchise de la NFL, la puissante fédération du foot US. Cette série fut diffusée sur HBO du 21 juin 2015 au 13 octobre 2019. Spencer Strasmore est interprété par l’acteur Dwayne “The Rock” Johnson

[2] La série Power est un polar qui raconte les tentatives répétées de James St. Patrick, le patron d’une boite de nuit new-yorkaise à succès, de quitter définitivement le monde de la pègre pour vivre dans la légalité. Car en réalité, c’est un audacieux trafiquant de drogue connu sous le nom de “Ghost” que le FBI n’a jamais réussi à démasquer. Cette série, coproduite par le rappeur 50 Cent, est diffusée aux USA sur la chaîne privée Starz depuis le 7 juin 2014 et s’achèvera au 1er trimestre 2020. James “Ghost” St. Patrick est interprété par le comédien Omari Hardwick.

Dargaud ✍ Raule ✏️ Roger 🎨 Roger à partir de 16 ans Polar Mafia, gangsters Barcelone New York Reykjavik
 
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3 Messages :
  • Le dernier solo crépusculaire de Jazz Maynard
    19 novembre 2019 22:19, par Richard (Teljem)

    Comme quoi il faut parfois savoir écouter son éditeur !

    Répondre à ce message

  • Le baroud d’honneur de Jazz Maynard
    22 novembre 2019 01:13, par Henry

    J’ai achete ce dernier titre apres quelques hestitations sans savoir que ce serait le dernier. Quelques hesitations car j’avais trouve les deux derniers titres parus, les tomes 5 et 6, tres inferieurs en qualitre compares aux premiers. ajoute a l’interruption de 5 ans, ceci explique peut-etre aussi pourquoi ils se sont moins vendus que les autres.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Henri Khanan le 22 novembre 2019 à  19:04 :

      C’est quand même dommage de voir que l’éditeur de Blake & Mortimer, Lucky Luke, Silex and the city, XIII, ne puiisse continuer à financer ces projets ambitieux et perfectionnastes. Je constate que cette triste annonce vient après celle de l’arret de l’excellente série sur Nostradamus.

      Répondre à ce message

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