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Christophe Simon (Chroniques diplomatiques) : « Ce qui se passe aujourd’hui n’arrive pas par hasard... » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 11 août 2026 
De l’Iran de Mossadegh à la Chine de Mao en passant par la Birmanie, Christophe Simon fait revivre dans Chroniques diplomatiques les soubresauts géopolitiques des années 1950 avec un dessin réaliste nourri par la grande tradition franco-belge. À l’occasion de la parution du troisième tome, il revient sur ses influences, sa méthode de travail et ce goût pour l’Histoire qui irrigue une grande partie de son œuvre.

Après l’Iran et la Birmanie, ce troisième tome de Chroniques diplomatiques nous emmène dans la Chine de Mao, en 1955. C’est une période de transition, où coexistent encore les traces de la Chine impériale, les vestiges des concessions étrangères et les signes du nouveau pouvoir communiste. Qu’est-ce qui vous a le plus intéressé, visuellement, dans cette Chine en pleine transformation ?

Christophe Simon : Justement, cette période de transition m’intéressait beaucoup, même si elle a parfois été assez compliquée à documenter, notamment pour les rencontres avec Mao Zedong. À partir de 1958, les rencontres diplomatiques se déroulaient dans un bâtiment que Mao avait fait construire pour les dix ans du régime communiste. Mais en 1955, elles avaient encore lieu dans la Cité interdite. Il a donc fallu retrouver à quoi ressemblaient ces lieux à cette époque. C’était surtout l’occasion de montrer la coexistence de ces deux mondes : la Chine impériale et la nouvelle Chine communiste.

Cet épisode repose en grande partie sur une mission d’infiltration dans une ambassade sous surveillance. Comment avez-vous trouvé le juste équilibre graphique entre le thriller d’espionnage, la reconstitution historique et les moments plus intimistes entre vos héros, Jean d’Arven et Jacques Franchon ?

Le scénario ménage des flash-backs, notamment avec toutes les scènes parisiennes, qui permettent d’alléger un peu la pesanteur de l’atmosphère en Chine, où les personnages sont constamment épiés et surveillés. Il y a aussi Antonin, que je trouve très touchant et qui apporte une autre dimension au récit. Ce que j’aime beaucoup, c’est que le scénario restitue vraiment cette chape de plomb du régime maoïste, où tout le monde surveille et dénonce tout le monde.

Vous représentez Mao en personne. Dessiner une figure historique aussi emblématique constitue-t-il une pression particulière ? Comment avez-vous abordé sa représentation pour éviter à la fois la caricature et l’hagiographie ?

Oui, c’est Tristan Roulot qui avait ajouté ces touches d’humour. Avec Mao, l’avantage du culte de la personnalité, c’est que la documentation ne manque pas ! Je voulais surtout montrer le côté faussement bienveillant du personnage : il apparaît toujours souriant, assez posé, un peu distant, sans jamais laisser transparaître le monstre derrière cette image. Quant à la difficulté de le représenter, ce n’était finalement pas plus compliqué que de dessiner n’importe quel personnage inspiré d’une personne réelle ou d’un acteur.

Jean d’Arven et Jacques Franchon forment un couple, une relation que vous dévoilez par petites touches au fil de la série. D’où est venue l’idée de faire de vos deux protagonistes un couple ? Était-elle présente dès le départ dans le scénario de Tristan Roulot ou est-elle née de vos échanges ?

À la base, l’idée vient de Tristan. C’était intéressant de montrer cette relation de manière très discrète parce qu’à l’époque, contrairement à aujourd’hui, elle ne pouvait pas être affichée ouvertement. Dans le milieu diplomatique en particulier, si leur homosexualité avait été connue, cela aurait posé de sérieux problèmes.

Christophe Simon (Chroniques diplomatiques) : « Ce qui se passe aujourd'hui n'arrive pas par hasard... » [INTERVIEW]
Christophe Simon & Tristan Roulot. Photo prise lors du lancement de la série en septembre 2021
Photo © Christian Missia Dio

Cette idée de faire de vos héros un couple vous a-t-elle séduit dès le départ ?

Oui, étant moi-même concerné, cette idée m’a tout de suite séduit. D’ailleurs, c’est mon compagnon qui réalise les couleurs de la série. Mais ce n’était pas une demande de ma part : l’idée vient de Tristan. Peut-être savait-il que j’étais en couple avec un homme. Il y avait aussi toutes ces plaisanteries autour des grands duos masculins de la BD classique, comme Blake et Mortimer ou Alix et Enak, auxquels on a parfois prêté une relation amoureuse sans que ce soit réellement le cas. Ici, Tristan a repris cette idée, à la différence que Jean et Jacques sont véritablement en couple.

Leur relation reste cependant très discrète, conformément au contexte des années 1950. Dans certains milieux artistiques, on pouvait connaître des couples comme Jean Marais et Jean Cocteau, mais dans le monde diplomatique, afficher une relation homosexuelle aurait été beaucoup plus compliqué.

Votre dessin s’inscrit justement dans la tradition de la ligne claire et évoque les grands duos masculins de la BD classique, de Blake et Mortimer à Tintin et Haddock. Le fait que Jean et Jacques soient réellement en couple permet-il aussi de jouer avec ces codes et de les détourner ?

Je ne sais pas si ces références ont influencé Tristan. Il m’a proposé cette idée et je me suis simplement dit que c’était assez amusant de jouer avec ces codes. Mais leur relation permet surtout d’apporter un peu de douceur dans des récits qui se déroulent souvent dans des contextes très rudes, entre les missions d’infiltration ou, dans les tomes précédents, la révolution en Iran.

Je pense notamment à une scène de ce troisième tome, lorsqu’ils sont sur le bateau : Jean dort et Jacques le regarde. Ce sont des moments de respiration qui permettent de sortir de la tension et de l’action pour montrer quelque chose de plus intime et de plus tendre.

Corentin - Les Trois perles de Sa-Skya | Kivu
Jean Van Hamme & Christophe Simon © Le Lombard

Chaque tome explore un épisode méconnu de l’histoire diplomatique française. En tant que dessinateur, avez-vous le sentiment de participer à une forme de vulgarisation historique, voire de transmission de cette mémoire auprès du grand public ?

Oui, d’autant que ces histoires, notamment celles consacrées à l’Iran et à la Chine, font fortement écho à l’actualité. Tristan effectue tout le travail de recherche historique pour le scénario et, de mon côté, j’essaie vraiment de faire revivre l’époque par le dessin.

Cela passe par la restitution de la tension, par exemple lorsque les personnages subissent le harcèlement des autorités chinoises, mais aussi par tout un travail de documentation sur les détails du quotidien : les voitures, les camions, l’architecture… Il fallait retrouver à quoi ressemblait réellement la Chine de ces années-là, avec ce mélange d’architecture traditionnelle et de vestiges de l’époque coloniale. Pour certaines scènes et certains flash-backs, je me suis également inspiré de gravures d’époque. L’idée est que le dessin permette, au-delà du texte, de replonger véritablement le lecteur dans cette période.

Les événements abordés dans les trois premiers tomes font fortement écho à l’actualité. Cette manière d’éclairer notre époque à travers l’histoire des années 1950 vous a-t-elle particulièrement séduit dans le projet ?

C’est même ce qui m’a le plus séduit dans le projet. Graphiquement, j’avais envie de travailler soit sur les années 1920, soit sur les années 1950. Et après Kivu, je souhaitais rester dans un univers géopolitique. L’après-guerre, sur fond de guerre froide, offre à cet égard une richesse extraordinaire.

Ce qui me plaît surtout, c’est que l’on présente souvent l’Histoire comme une succession d’événements qui surgiraient spontanément. Or, c’est avant tout une dynamique : ce qui se passe aujourd’hui n’arrive pas par hasard. Cela s’inscrit dans un contexte qui s’est construit sur le temps long. Nous sommes toujours, d’une certaine manière, dans la continuité de quelque chose qui a commencé bien avant nous.

Chroniques diplomatiques T. 3 : Chine, 1955
Tristan Roulaut & Christophe Simon © Le Lombard

Le quatrième tome, consacré à la crise du canal de Suez, sera le dernier de la série. Vous n’aurez donc pas exploré l’Afrique subsaharienne, malgré le poids de l’histoire coloniale française et ses nombreux échos contemporains. Avez-vous envisagé d’y envoyer Jean et Jacques ?

Tristan tenait beaucoup à terminer ce cycle avec le quatrième tome. Après, on verra… Je n’ai pas encore reçu l’intégralité du scénario, donc je ne sais pas s’il s’agira d’une véritable conclusion ou d’une fin suffisamment ouverte pour nous permettre de reprendre la série plus tard.

Depuis votre reprise de Corentin avec Jean Van Hamme, vous êtes souvent présenté comme un héritier de dessinateurs tels que Paul Cuvelier ou Jacques Martin. Comment cette filiation graphique s’exprime-t-elle dans Chroniques diplomatiques ? Est-ce votre style naturel ou le fruit d’un apprentissage au fil de votre parcours ?

Dans Chroniques diplomatiques, c’est tout à fait mon style naturel, comme c’était déjà le cas dans Corentin. J’ai travaillé pendant quinze ans dans l’univers de Jacques Martin, avec un dessin davantage marqué par la ligne claire et une certaine forme de synthèse. À un moment, j’ai estimé avoir fait le tour de la question et j’ai eu envie d’aller plus loin dans le réalisme.

Ma première grande référence reste Paul Cuvelier. C’est en lisant Les Nouvelles Aventures de Corentin, vers l’âge de sept ans, que j’ai eu envie de faire de la bande dessinée. J’ai donc été très heureux d’avoir l’occasion de réaliser cet album en hommage à Cuvelier, et que l’on continue ensuite à m’associer à lui. Mais mes influences sont multiples : Jacques Martin pour son sens de la composition et la rigueur de sa documentation, Jacobs pour son côté théâtral et le charme des années 1950, mais aussi des dessinateurs américains comme Hal Foster ou Alex Raymond. J’ai toujours été très attiré par le dessin réaliste.

J’assume d’ailleurs complètement le côté rétro de mon dessin. Il me semble beaucoup plus cohérent lorsqu’il s’exprime dans des récits situés dans les années 1950 que si je devais dessiner, avec le même style, des personnages entourés de smartphones et d’ordinateurs. Kivu constitue une exception, parce que le sujet me tenait particulièrement à cœur.

Chroniques diplomatiques T. 3 : Chine, 1955
Tristan Roulaut & Christophe Simon © Le Lombard

Pourquoi teniez-vous particulièrement à réaliser Kivu ?

Je connaissais le combat du docteur Denis Mukwege et je suis allé sur place, où j’ai passé dix jours à Panzi. J’en suis revenu complètement bouleversé. J’ai rencontré des femmes, des enfants, mais aussi les médecins et les infirmières qui vivent cette réalité au quotidien. On entendait les coups de feu au loin, les ambulances arrivaient constamment et j’ai eu accès aux salles d’opération. J’y ai vu des choses épouvantables.

Il me paraissait important de raconter ce qui se passe là-bas, parce que ces populations subissent les massacres et l’exploitation minière pour des matières premières que nous utilisons notamment dans nos batteries, alors qu’on en parle finalement très peu. J’ai aussi été profondément marqué par la manière dont l’Occident ferme les yeux sur cette situation.

J’avais le sentiment d’assister à une nouvelle forme de colonisation : on exploite les populations, on pille leur sous-sol et on ferme les yeux sur les violences commises pour accéder à ces ressources, parfois derrière des intérêts économiques étrangers, notamment chinois. C’est pour cela que Kivu reste un album très important pour moi. Je n’étais peut-être pas dans ma zone de confort graphique, puisqu’il s’agissait d’un récit contemporain, mais j’avais vraiment besoin de le faire.

Votre dessin réaliste repose sur un important travail de documentation, particulièrement dans Chroniques diplomatiques. Quelle est votre méthode de travail, de la recherche documentaire à la réalisation d’une planche ?

Lorsque je lis le scénario, je ne fais quasiment jamais d’études de personnages ou de dessins préparatoires. Je laisse plutôt le scénario mûrir. Je marche beaucoup et, progressivement, les images me viennent en tête. Lorsque j’ai la page en tête, je la mets sur papier.

Je réalise d’abord un crayonné au format de publication, plus petit que l’original, mais déjà très poussé. Pour la documentation, je fais ensuite des recherches en fonction de mes besoins. Cela peut parfois me prendre une journée entière pour une simple voiture, surtout si je dois en représenter l’intérieur. Dans ce tome, par exemple, je devais dessiner en Chine un modèle russe ancien qui était assez difficile à documenter.

Une fois le crayonné terminé, je le soumets à Tristan. Lorsqu’il est validé, je l’agrandis et, à l’aide d’une table lumineuse, je réalise un nouveau crayonné sur le format définitif, beaucoup plus grand — environ 61 sur 38 cm. C’est à ce stade que je peaufine les détails, les perspectives, puis je passe à l’encrage, en technique mixte, à la plume et au pinceau. En quelque sorte, je dessine donc chaque planche deux fois : une première fois au crayon, en petit format, puis une seconde fois en grand avant de l’encrer.

Cette méthode tient aussi au papier que j’utilise pour les originaux, qui supporte assez mal le gommage. Je peux ainsi travailler, gommer et recommencer autant que nécessaire sur le premier crayonné. Et dessiner d’abord au format de publication me permet de mieux équilibrer la planche : sur un très grand format, on risque plus facilement de multiplier les détails et de finir par la surcharger.

Chroniques diplomatiques T. 3 : Chine, 1955
Tristan Roulaut & Christophe Simon © Le Lombard

Qu’est-ce qui distingue Jean d’Arven et Jacques Franchon des autres héros historiques que vous avez dessinés au cours de votre carrière ? Après trois albums, qu’est-ce qui vous attache particulièrement à ces deux personnages ?

C’est justement leur côté plus réaliste qui les distingue. À l’exception de Kivu, où j’étais déjà dans une approche assez proche de celle de Chroniques diplomatiques, j’avais surtout dessiné jusque-là des héros beaucoup plus romanesques. Lorsque je travaillais dans l’univers de Jacques Martin, il s’agissait de personnages évoluant dans l’Antiquité et vivant des aventures assez extraordinaires. Corentin, lui, mettait en scène des personnages entièrement fictifs dans un récit destiné à la jeunesse. Jean et Jacques sont différents : ce sont des hommes que l’on pourrait réellement croiser dans la rue.

Dernière question : sur quels projets travaillez-vous actuellement, en parallèle de Chroniques diplomatiques ?

Pour le moment, je travaille sur le quatrième tome de Chroniques diplomatiques, que j’ai déjà commencé.

Quand ce quatrième tome devrait-il paraître ?

C’est encore difficile à dire précisément. Il me faut environ un an et demi pour réaliser un album, donc je dirais que ce quatrième tome devrait paraître d’ici un an et demi à deux ans.

On peut donc tabler sur une parution en 2028, voire 2029 ?

Oui, je vais essayer de viser 2028. Ce troisième album a pris un peu plus de temps en raison de circonstances personnelles : j’ai traversé une dépression qui m’a tenu éloigné du travail pendant quelques mois. Mais pour le quatrième tome, cela devrait aller plus vite.

Merci beaucoup, Christophe Simon.

Chroniques diplomatiques T. 3 : Chine, 1955
Tristan Roulaut & Christophe Simon © Le Lombard

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782808212557

En médaillon : Christophe Simon
Photo © Christian Missia Dio

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Chroniques diplomatiques T. 3 : Chine, 1955 - Tristan Roulaut & Christophe Simon – éditions du Lombard. Album paru le 29 mai 2026. 64 pages, format 241 x 318 mm, 16,45 euros.

Le Lombard ✍ Tristan Roulot ✏️ Christophe Simon à partir de 13 ans Aventure Histoire Politique Queer / LGBTQIA+ Action Belgique France
 
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