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Hermentaire Truc : comment ses descendants ont redonné vie à un héros oublié de l’Histoire

Par Christian MISSIA Dio Très bon 27 juillet 2026 
Comment un professeur d'ophtalmologie du début du XXᵉ siècle devient-il le héros d'une bande dessinée plus de cent ans après sa disparition ? C'est le pari relevé par Jean-Laurent et Olivier Truc avec La Danseuse aux dents noires, un thriller historique inspiré des mémoires de leur arrière-grand-père Hermentaire Truc. Envoyé au Cambodge en 1912 pour opérer le roi Sisowath, ce médecin hors du commun renaît sous les traits d'un héros d'aventure. Rencontre avec Jean-Laurent Truc, journaliste et scénariste, qui revient sur la genèse de son deuxième album en tant qu'auteur.

Lors de la parution de La Danseuse aux dents noires, nous avions rencontré Jean-Laurent Truc, journaliste, ancien rédacteur en chef de Midi Libre, chroniqueur spécialisé en bande dessinée sur Ligne Claire et Zoo, devenu scénariste avec Non-retour : Algérie, juillet 1962 avant de signer ici son deuxième album. Au cours de cet entretien, il est revenu sur la genèse de ce roman graphique réalisé avec son cousin Olivier Truc et dessiné par Éric Stalner. Derrière ce récit d’aventure se cache avant tout une histoire familiale : celle d’Hermentaire Truc, leur arrière-grand-père, dont les mémoires ont inspiré cette plongée dans le Cambodge de 1912. Pendant plus d’un siècle, cette histoire est restée confinée au cercle familial. Avec cet album publié dans la collection Aire Libre, elle franchit pour la première fois les frontières de l’intime pour devenir un véritable récit d’aventure.

Pourtant, rien ne destinait cet ophtalmologiste montpelliérain à devenir le héros d’un roman graphique. Né dans un milieu modeste, Hermentaire Truc gravit progressivement tous les échelons de la médecine française jusqu’à occuper la chaire d’ophtalmologie de la faculté de Montpellier. Son parcours scientifique est exceptionnel : fondateur d’une clinique d’ophtalmologie, pionnier dans son domaine et futur spécialiste du traitement des blessés de la Première Guerre mondiale, il s’impose comme l’une des grandes figures médicales de son époque. Mais derrière le professeur reconnu apparaît également un homme animé par une curiosité insatiable.

« Plus j’ai travaillé sur son parcours, plus je me suis dit qu’il avait quelque chose d’un aventurier, presque d’un Indiana Jones de la médecine. »

Hermentaire Truc : comment ses descendants ont redonné vie à un héros oublié de l'Histoire
Jean-Laurent Truc
Photo © Christian Missia Dio

L’épisode qui va toutefois marquer durablement la mémoire familiale survient en 1912. Le gouvernement français lui confie une mission particulièrement délicate : se rendre au Cambodge afin d’opérer de la cataracte le roi Sisowath. Au-delà de l’exploit médical, l’opération revêt une dimension diplomatique majeure. Dans un protectorat français encore fragile, l’état de santé du souverain conditionne la stabilité politique du royaume, tandis que rivalités de cour, ambitions allemandes, influences siamoises et tensions coloniales se mêlent aux intérêts de l’administration française.

Cette mission constitue aussi un pari personnel considérable. À une époque où les grands professeurs de médecine jouissent d’un immense prestige, un échec aurait pu anéantir une carrière bâtie au prix de décennies de travail.

« Il ne risquait pas d’être exécuté ou publiquement humilié, mais il mettait en jeu toute sa réputation (...) Si l’opération avait échoué, notamment en coûtant la vue au roi Preah Bat Sisowath, sa carrière aurait pu être brisée. »

À partir de ce fait historique parfaitement documenté, les deux scénaristes entreprennent un véritable travail de reconstruction narrative. Les mémoires d’Hermentaire Truc constituent leur principal fil conducteur, mais elles ne suffisent pas à bâtir un récit de près de 130 pages. Il leur faut combler les silences, imaginer les zones d’ombre et transformer un témoignage personnel en une œuvre de fiction capable de captiver le lecteur contemporain. C’est dans cet espace laissé vacant par l’Histoire que naît La Danseuse aux dents noires.

Plutôt que de produire une biographie illustrée, Jean-Laurent et Olivier Truc choisissent d’emprunter les codes du roman d’espionnage et du thriller historique.

« Pour qu’un récit de ce type captive le lecteur, il faut une dimension de suspense. La partie espionnage remplit précisément ce rôle. »

La Danseuse aux dents noires
Jean-Laurent Truc, Olivier Truc & Éric Stalner © éditions Dupuis Coll. Aire Libre

Les intrigues de palais, les services de renseignement, les ambitions allemandes ou encore les rivalités religieuses deviennent autant de moteurs dramatiques qui viennent s’articuler autour d’événements authentiques. L’objectif n’est jamais de réécrire l’Histoire, mais d’en restituer les tensions, les incertitudes et les enjeux à travers un récit romanesque.

Cette liberté narrative se retrouve notamment dans le personnage de Simala, la jeune danseuse qui donne son titre à l’album. Si les danseuses du Ballet royal sont bien présentes dans les souvenirs d’Hermentaire Truc, leur rôle est largement réinventé afin d’incarner le Cambodge, sa culture et son patrimoine.

« Il ne s’agit pas d’une histoire d’amour, mais d’une rencontre entre deux univers : celui d’un chirurgien venu sauver un roi et celui d’une jeune danseuse porteuse de toute la beauté et de l’héritage culturel khmers. »

À travers ce personnage fictif, les auteurs donnent un visage humain à un pays que leur ancêtre découvrait alors au gré de sa mission médicale.

Cette construction romanesque n’efface pourtant jamais le contexte colonial dans lequel s’inscrit le récit. Sans éluder les rapports de domination inhérents au protectorat français, Jean-Laurent et Olivier Truc s’attachent à restituer la complexité d’une période où s’entrecroisent enjeux politiques, intérêts économiques, ambitions impériales et premières aspirations indépendantistes. Le monopole français sur le commerce de l’opium, les rivalités de puissances ou encore les fractures internes du royaume rappellent que l’opération menée par Hermentaire Truc dépasse largement le seul cadre médical. Plutôt que de porter un jugement anachronique, les auteurs choisissent de replacer ces événements dans les réalités de leur époque, laissant apparaître toute l’ambivalence d’un système colonial dont ils n’occultent ni les mécanismes de domination ni les contradictions.

La Danseuse aux dents noires
Jean-Laurent Truc, Olivier Truc & Éric Stalner © éditions Dupuis Coll. Aire Libre

Cette volonté de faire revivre un monde disparu se prolonge naturellement dans le travail graphique d’Éric Stalner. Habitué à d’autres univers, le dessinateur a dû reconstituer un Cambodge dont la documentation iconographique demeure relativement rare, notamment pour les quartiers populaires de Phnom Penh au début du XXᵉ siècle. L’atmosphère tropicale, les paysages, les architectures et même la sensation de chaleur humide deviennent ainsi des éléments narratifs à part entière, participant pleinement à l’immersion du lecteur.

Au fil des pages, le véritable héros de l’histoire apparaît alors moins comme un médecin que comme un homme confronté à un univers totalement inconnu. Derrière le professeur respecté se dessine progressivement un voyageur infatigable, un scientifique prêt à engager sa réputation au service de ses convictions, mais aussi un observateur curieux des cultures qu’il découvre.

« Ce n’était pas un homme prétentieux, mais un homme de conviction qui mettait toute son énergie et tout son savoir au service de la médecine. Il a véritablement mis son bistouri au bout de ses idées. »

En refermant La Danseuse aux dents noires, on comprend finalement que les auteurs ne se sont pas contentés d’adapter des mémoires anciennes. Ils ont surtout transformé une légende familiale en personnage de fiction, sans jamais rompre le lien avec la réalité historique. Plus d’un siècle après son voyage au Cambodge, Hermentaire Truc quitte ainsi les archives familiales pour entrer, à son tour, dans l’imaginaire de la BD.

« Je crois que cet album nous a permis de donner une forme concrète à une figure qui a toujours occupé une place importante dans notre histoire familiale. Depuis notre enfance, Hermentaire Truc était une présence presque mythique. En racontant son parcours, nous avons matérialisé cette mémoire et laissé un témoignage que les générations futures pourront s’approprier. Au fond, notre démarche est avant tout un travail de transmission. »

La Danseuse aux dents noires
Jean-Laurent Truc, Olivier Truc & Éric Stalner © éditions Dupuis Coll. Aire Libre

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782808508087

À lire sur ActuaBD :

La Danseuse aux dents noires - Jean-Laurent Truc, Olivier Truc & Éric Stalner – éditions Dupuis Coll. Aire Libre. Album paru le 19 septembre 2025. 128 pages, format 310mm (H) / 237mm (L), 21,95 euros.

Dupuis Aire Libre ✍ Jean-Laurent Truc ✍ Olivier Truc ✏️ Éric Stalner à partir de 16 ans Aventure Histoire Biopic colonialisme France
 
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