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Gunnar le vampire : L’immortel couturier et la mélancolie des mondes qui s’effondrent

Par Jessy LEMESLE Favori de la rédaction 15 mai 2026 
En 1910, en Bourgogne rurale, Gunnar Gunnarson, vampire aristocratique de 600 printemps, maître couturier inoffensif et esthète amateur de Titien, voit son pacte villageois voler en éclats lorsque des bêtes de ferme se font dévorer. Entre soupçons, chaos, retour de sa sœur jumelle Gunnel et créatures oubliées transformant le bourg en un Clochemerle gothique, Nicolas Dumontheuil signe chez Dupuis « Aire Libre » un chef-d'œuvre bédéistique magistral. Un roman graphique picaresque et immobile, aux accents de comédie de mœurs balzacienne et aux teintes bleutées inspirées des films muets des années 1920. En somme, une fusion chaplinesque de rire et de larmes, où un vampire philosophe conjure la malédiction familiale dans une fresque protéiforme annonçant la fin d’un monde.

Bourgogne, 1910, dans un château à demi ruiné, atelier de couture bruissant, Gunnar Gunnarson est un drôle d’oiseau aux allures aristocratiques, fin et élancé, qui cultive un flegme multiséculaire et une élégance intemporelle. Vampire aux 600 printemps, ayant traversé guerres, épreuves et siècles de carnage, il s’est lassé de la mort et du sang, préférant désormais la compagnie des pauvres mortels, pour lesquels il cultive une forme d’empathie, un sentiment étranger à sa race. Esthète éclairé, amateur de Titien, il commande au troquet local, pince-sans-rire, « un pichet de sang humain à 37° avec sa belle mousse violette », blague qui résume son rapport au mythe : un détournement tendre, une humanité conquise.

Gunnar le vampire : L'immortel couturier et la mélancolie des mondes qui s'effondrent
Gunnar le vampire - Planche, Ed. Dupuis- Nicolas Dumontheuil

Gunnar Gunnarson : le vampire qui préféra l’aiguille au croc

Coqueluche villageoise, il fréquente une prostituée bravache et généreuse, un curé bonhomme peu orthodoxe, un maître d’école le sollicitant pour offrir à ses turbulentes ouailles une peinture vivante de l’Histoire. Oscillant entre sympathie, curiosité, gêne et franche obsession, la jeune Évelyne, par exemple, rêve de succomber à ses canines aiguisées. Les habitants le tolèrent, le respectent et l’intègrent.

Mais cela, c’était avant que des trépassés ne traversent le Styx : sa chère épouse Marthe, au crépuscule de sa vie (qui a refusé l’immortalité), un enfant malade dont le père désespéré implore Gunnar de le sauver, le retour inattendu de sa sœur jumelle Gunnel — indifférente aux humains là où Gunnar leur est attaché — ainsi qu’une créature oubliée, exhumée, qui plongent le bourg dans le chaos, l’horreur et les soupçons. Aurait-il trahi leur confiance après des lustres de pacte ? Ou un prédateur étranger rôde-t-il ?

Gunnar le vampire - Planche, Ed. Dupuis- Nicolas Dumontheuil

Dumontheuil, portraitiste balzacien des perturbations rurales

Depuis Qui a tué l’idiot ?, qui reçoit le Prix du Festival de Sierre 1995, ainsi que l’Alph-Art du meilleur album à Angoulême et le prix René Goscinny, Nicolas Dumontheuil scrute les perturbations produites par l’introduction d’éléments étrangers dans des corps homogènes. Acteurs débarquant dans un village où les assassinats se ramassent à la pelle, marginaux transformant le quotidien en chaos… Ainsi en est-il de ses motifs récurrents, qui font de ces situations sa signature artistique. Le Meunier hurlant (2024), adaptation enlevée du Finlandais Arto Paasilinna, confirme son goût prononcé pour les personnages marginaux et les situations incongrues, traitées en réalisme absurde.

L’environnement rural offre à Dumontheuil l’occasion de confirmer son statut de grand portraitiste de la bande dessinée contemporaine : le traitement soigné, scrupuleux, accordé à tous les personnages (aussi secondaires soient-ils) évoque les peintures saisissantes et la vérité des grands feuilletonnistes du XIXe siècle comme Dumas et Balzac.

« J’ai grandi dans un village du Sud-Ouest, confie-t-il, et je connais bien ce monde qui forme un petit théâtre, avec des figures archétypales : curé, institutrice, maire, fermière. C’est comme dans un western : shérif, juge, barman, institutrice, danseuse de saloon, croque-mort, éleveur. Et comme dans un théâtre antique, on peut tout faire dans un cadre en apparence simple et bien identifié.  » Le cadre archétypal devient ainsi un laboratoire narratif où le fantastique côtoie le réalisme, et où le vampire philosophe incarne une perturbation sublime.

Gunnar le vampire - Planche, Ed. Dupuis- Nicolas Dumontheuil

Marthe et Gunnar : Ulysse au féminin face à l’éternité

Le cœur émotionnel du récit repose sur l’idylle entre Gunnar et Marthe, poignante comme celle de Dracula et Mina dans l’adaptation de Coppola du Dracula de Bram Stoker (1897). Au crépuscule de sa vie, Marthe évoque un Ulysse au féminin. Tandis que le héros grec refusait l’immortalité offerte par Calypso pour vivre sa vie d’homme, elle décline la « conversion » : devenir vampire et accéder à l’éternité, proposée par Gunnar. La raison est sublime : « Je préfère l’œuvre du temps » et « l’amour est parfait quand on sait qu’il finira ». Faisant de cette parole un refus de l’éternel au nom du temporel, elle érige la finitude en condition de l’amour véritable : une philosophie humaniste face à la malédiction vampirique.

Les teintes chromatiques délavées et bleutées de ce magnifique album amplifient la mélancolie qui exsude du récit, annonciatrice de la fin d’un monde, à la veille de la Grande Guerre. Dumontheuil s’inspire des films muets des années 1920 : Nosferatu, Metropolis, Le Golem, Le Cabinet du docteur Caligari. « Ces films en noir et blanc étaient ensuite colorisés à même la pellicule, peinte à la main d’un coup de brosse trempée ; les couleurs étaient choisies selon les ambiances : bleue pour la nuit, jaune pour la journée, verte pour le mystère, rose et rouge pour la violence. » Le scénariste propose à la coloriste Isabelle Merlet de travailler des teintes monochromes, donnant une atmosphère étrange et hypnotisante à l’ouvrage. Les dessins sont réalisés au lavis, à l’encre de Chine plus ou moins diluée dans l’eau, et les niveaux d’ombres grises sont magnifiquement superposés. La technique cinématographique irrigue ainsi cette bande dessinée, tandis que la nostalgie du muet se trouve sublimée en une chromatique mélancolique.

Gunnar le vampire - Planche, Ed. Dupuis- Nicolas Dumontheuil

Narration enchâssée et fusion des genres : le paradoxe dumontheuilien

Impeccable maîtrise de la narration : les multiples récits enchâssés donnent à Gunnar le vampire les allures d’un roman graphique picaresque, pourtant immobile. Paradoxe cohérent avec l’inclassable fusion des tonalités et des genres chère au dessinateur. Tragédie ? Comédie ? Fable fantastique ? Chronique du bien et du mal à la Bernanos ? Dumontheuil refuse toute classification : « Je suis très touché, en tant que lecteur ou spectateur, par ce mélange des genres et des tons, comme chez Charlie Chaplin, où tristesse et humour se renforcent. » Le cinéma italien de la grande époque l’inspire également : Fellini, Scola, Risi, où rire et pleurer s’amplifient mutuellement.

Rire et pleurer avec un vampire ? Seul Dumontheuil est capable d’un tel tour de force. Comédie de mœurs si belle qu’elle ferait blêmir son immortel héros, portrait d’une époque désuète où la vie semblait simple, riche de références historiques, de jeux de mots subtils et d’un regard sur un petit monde résonnant terriblement avec la société actuelle. Le récit choral emprunte aux humeurs du fantastique et manie le verbe avec une remarquable beauté littéraire.

Gunnar le vampire - Planche, Ed. Dupuis- Nicolas Dumontheuil

Le mythe vampirique réinventé : Dumontheuil face aux géants

De nombreux artistes ont précédé Dumontheuil dans leur fascination pour le mythe vampirique depuis Dracula de Bram Stoker (1897). Des cinéastes ont magnifié la créature de la nuit : Murnau, Coppola, Polanski, Jarmusch, Denis. Des dessinateurs également : Breccia, Druillet, Sfar. Dumontheuil creuse un sillon personnel : « J’aime beaucoup le fantastique en général et, dans l’éventail des genres (zombies, loups-garous, fantômes), le vampire associe mystère à mélancolie, morbide à érotisme, avec une certaine élégance sombre. Le sang y est évidemment important : c’est un élément graphique et symboliquement fort.  »

La distinction avec ses prédécesseurs prestigieux est assumée : « J’ai puisé dans mon jardin et j’ai fait confiance à mon inconscient. Le mythe du vampire est universel, et l’on peut s’exprimer à travers ses codes sur tout ce qui nous touche, collectivement et individuellement.  » Le motif du vampire, conjurant la malédiction dont il est victime, l’amène « sur des routes peu empruntées jusqu’ici ». « Gunnar porte le fardeau de sa descendance, et il devra s’en dégager s’il veut changer. C’est une histoire humaine, alors même que les vampires sont éternels et ne changent pas. C’est tout l’enjeu du récit.  » L’enjeu profond est clair : comment l’éternel devient humain, comment la malédiction devient rédemption, comment l’immortel apprend la finitude.

Gunnar le vampire - Planche, Ed. Dupuis- Nicolas Dumontheuil

Clochemerle gothique : racisme, inceste, violence, folie

Sous le vernis d’une aventure échevelée et d’un humour gouailleur, la bourgade paisible se transforme en un Clochemerle où se dévoilent racisme, inceste, violence et folie. Les gitans commencent à être soupçonnés, les tensions se cristallisent, et le village révèle ses plaies cachées. Une noirceur affleure derrière ce copieux album au dessin souple, sublimé par les gammes monochromes d’Isabelle Merlet. Enchâssement des histoires, dialogues pittoresques, jeux sur les clichés, romantisme émouvant : un album détonnant où se télescopent, avec entrain, fantastique et réalité.

Gunnar le vampire demeure un véritable chef-d’œuvre bédéistique : 272 pages chez Dupuis « Aire Libre », 29,95 €, paru en mai 2026. Retour en grande pompe de Dumontheuil sur le devant de la scène après Le Meunier hurlant (2024), L’Impudence des chiens (2022), Roi des Mapuche (2021), Pas de pitié pour les Indiens (2020), L’Ogre amoureux (2018), La Longue Marche des Éléphants (2017). Fresque colossale et protéiforme où un vampire inoffensif, couturier philosophe, incarne une perturbation sublime ; où le rire chaplinesque et les larmes felliniennes mordent l’âme humaine au-delà du mythe stokerien ; où la finitude devient sagesse et où l’empathie triomphe de la malédiction.

Par Jessy LEMESLE

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Code EAN : 9782808507585

Gunnar le vampire, Nicolas Dumontheuil, Editions Dupuis, 272 pages, 29,95 €

Dupuis Aire Libre ✏️ Nicolas Dumontheuil 🎨 Isabelle Merlet à partir de 12 ans Aventure Fantastique Action France
 
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