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Au matin du 1er avril, on aurait préféré croire à une mauvaise blague. Un de ces poissons d’avril sinistres, de très mauvais goût, qui circulent parfois trop vite avant d’être démentis. Mais cette fois, il n’y a pas eu de démenti. Jean-Paul Krassinsky est bien mort le 31 mars, à l’âge de 53 ans. Et avec lui disparaît un auteur rare, discret, profondément singulier, dont l’œuvre n’a cessé d’explorer les failles humaines, les récits amoureux, les croyances et les stratégies fragiles que nous inventons pour tenir debout dans le monde.
Né le 25 novembre 1972 à Tegernsee, en Allemagne, Jean-Paul Krassinsky suit des études d’art à la Sorbonne, puis de communication à l’école Estienne. Avant de se consacrer pleinement à la bande dessinée, il travaille comme illustrateur, notamment pour le jeu de rôle, réalise des couvertures de romans et fait du storyboard publicitaire. Comme chez beaucoup d’auteurs de sa génération, la BD s’impose ensuite comme le lieu où tout peut converger : le dessin, le récit, la mise en scène, mais aussi une manière très personnelle de regarder le monde.
Ce qui frappe, quand on parcourt sa bibliographie, c’est d’abord sa liberté. Krassinsky n’a jamais cherché à s’installer dans une formule reconnaissable entre mille. Il passe d’un registre à l’autre, d’un ton à l’autre, d’un dispositif à l’autre. Il collabore avec David Calvo sur Kaarib, puis signe avec lui et Laetitia Schwendimann les deux volumes de AK, objet insolite conçu comme un roman-photo joué par des peluches. Cette fantaisie expérimentale, ce goût du pas de côté, resteront l’une des constantes de son parcours. Chez lui, la forme ne relevait jamais de l’effet : elle devait d’abord servir la nature du récit.
Une autre constante de son œuvre tient à son attention aux relations humaines, notamment amoureuses. Dès Les Cœurs boudinés, publié chez Dargaud à partir de 2005, puis dans Toutoute première fois, Krassinsky ausculte les embarras du désir, les maladresses sentimentales, les ratés de l’intime et les petites cruautés du quotidien. Il y a chez lui une façon très juste de saisir ce qui, dans les relations, oscille sans cesse entre le ridicule, la tendresse, la frustration et la violence sourde. Sans jamais juger ses personnages, il les regarde se débattre dans leurs contradictions avec une lucidité souvent drôle, parfois mélancolique.
Mais Krassinsky ne fut jamais seulement un chroniqueur du sentiment. Une autre veine, plus satirique, plus philosophique, traverse son travail : son interrogation sur les croyances, la crédulité et les récits collectifs qui organisent nos vies. Cette ligne de force s’exprime pleinement dans Le Crépuscule des idiots (2016), puis dans La Fin du monde en trinquant (2019), deux albums majeurs de sa carrière. En mettant en scène des animaux pour mieux parler des hommes, il y déploie une critique aussi ironique qu’intelligente de la religion, de la bêtise collective et du besoin de croire. L’usage du bestiaire lui permettait d’introduire une distance, parfois comique, sans jamais affaiblir la portée de son propos.
Ce thème de la croyance n’était d’ailleurs pas un simple motif narratif chez lui. Lors du dernier entretien qu’il nous avait accordé, à l’occasion de De pierre et d’os, il reconnaissait lui-même que cette question traversait plusieurs de ses derniers livres. Il distinguait alors les croyances intimes, presque ludiques parfois, et les croyances organisées, instrumentalisées, politiques. Athée revendiqué, Krassinsky n’en demeurait pas moins fasciné par cette disposition profondément humaine à fabriquer du sens, des récits, des esprits, des rites — bref, à peupler le réel de ce qui permet de le supporter.
Cette réflexion trouve peut-être sa forme la plus aboutie dans De pierre et d’os, paru en 2025 dans la collection Aire Libre, adaptation du roman de Bérengère Cournut. Cet album, l’un de ses plus beaux, suivait le destin d’Uqsuralik, jeune Inuit arrachée aux siens, confrontée à la solitude, à la survie, à la maternité, à la perte et au chamanisme. Krassinsky nous avait confié avoir voulu avant tout « transmettre le choc de lecture » que le roman lui avait procuré. Cette phrase dit beaucoup de son rapport à l’adaptation : non pas utiliser une œuvre, mais la prolonger, lui faire changer de peau sans lui faire perdre son âme.
L’album marquait aussi un aboutissement graphique. Krassinsky y mêlait dessin numérique et aquarelle traditionnelle, recherchant une matière, une vibration, une instabilité que l’ordinateur seul ne pouvait selon lui restituer. Il parlait volontiers de l’aquarelle comme d’un combat entre l’eau et le pigment. Cette tension se retrouve dans les planches de De pierre et d’os, où les lumières polaires, les paysages minéraux et les séquences chamaniques prennent une ampleur visuelle saisissante. Il évoquait également, pour la mise en scène, une influence du manga dans le rythme de certaines séquences — une manière de travailler la respiration, la tension et l’intensité.
Ce goût pour les territoires du froid, de la pierre et du vertige n’était pas nouveau dans son œuvre. On le retrouvait déjà dans La Saga des Brumes, cosignée avec Marc Védrines. Plus largement, Krassinsky aura construit une œuvre faite de contrastes : entre l’ironie et la tendresse, entre la satire et l’empathie, entre le trivial et le mythologique, entre le grotesque et le sublime. Peu d’auteurs contemporains auront su, avec autant de souplesse, faire cohabiter l’intime et l’idée, le récit de mœurs et la fable philosophique.
Son parcours témoigne aussi d’un goût affirmé pour la collaboration. Outre David Calvo, Marc Védrines ou Laetitia Schwendimann, il a travaillé avec Maïa Mazaurette, Julien Delval, et publié chez plusieurs grands éditeurs — Dargaud, Glénat, Casterman, Dupuis — sans jamais perdre la cohérence profonde de son regard. Ce n’est peut-être pas l’œuvre la plus tapageuse de sa génération. Mais c’est assurément l’une des plus libres, des plus sensibles, et des plus difficiles à enfermer dans une case.
Au moment de sa disparition, Jean-Paul Krassinsky travaillait encore sur plusieurs projets, dont une adaptation de Rose Royal de Nicolas Mathieu. Lors de notre échange l’an dernier, il disait vouloir, après l’intensité de De pierre et d’os, explorer un récit noir contemporain centré sur une femme d’une cinquantaine d’années. Ce projet devait paraître chez Aire Libre en 2027. Il restera, désormais, comme l’une de ces promesses interrompues qui rendent une disparition plus injuste encore.
Jean-Paul Krassinsky laisse une œuvre profondément humaine, traversée par le doute, le désir, le rire, la peur et le besoin de croire à quelque chose — même quand on s’en méfie. Une œuvre qui n’aura cessé de chercher, sous des formes très diverses, ce qui pousse les êtres à se rapprocher, à se raconter des histoires, à survivre à leurs tempêtes intérieures. C’est déjà beaucoup. Et c’est, sans doute, ce qui rend son absence si brutale aujourd’hui.
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En médaillon : Jean-Paul Krassinsky
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
De pierre et d’os, par Jean-Paul Krassinsky, d’après le roman de Bérengère Cournut - Ed. Dupuis, coll. Aire Libre. Format 288mm (H) / 247mm (L). 208 pages couleur. 28,00 €. Album paru le 11 avril 2025.