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Bonjour Jean-Paul Krassinsky. Vous signez l’adaptation en bande dessinée du roman De pierre et d’os de Bérengère Cournut, un ouvrage récompensé notamment par le prix du roman FNAC 2019. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce texte ? Et pourquoi avez-vous choisi de le transposer en bande dessinée ?
Jean-Paul Krassinsky : Je lis énormément, c’est vraiment mon activité principale. Avec le temps, j’ai un peu délaissé le cinéma et les séries au profit de la lecture. C’est d’ailleurs mon éditrice chez Dupuis, Camille Grenier — elle aussi grande lectrice — qui m’a recommandé De pierre et d’os. On échange souvent des suggestions de romans, et celui-ci a été un véritable choc de lecture, comme il m’en arrive rarement. Je l’ai dévoré en deux jours.
Depuis longtemps, j’ai envie d’adapter un roman en bande dessinée. Il m’arrive souvent, en lisant, de me dire : « Tiens, ça ferait une bonne BD ! » Mais dans la plupart des cas, les droits sont déjà pris ou l’œuvre a déjà été adaptée. Là, ce n’était pas le cas. Le roman, publié en 2019, était encore disponible. Avec Camille, nous avons donc soumis le projet aux Éditions Le Tripode… et la suite a suivi naturellement.
Le roman De pierre et d’os est un récit dense, qui suit le parcours initiatique de la jeune Uqsuralik, confrontée à l’isolement, à la survie, à la violence, mais aussi à la force du lien communautaire et au chamanisme, très présent dans l’histoire. Or, cette dimension spirituelle et symbolique semble résonner avec certains de vos précédents ouvrages, notamment “Crédulité et rumeurs”, que vous avez signé dans La petite Bédéthèque des Savoirs. La question des croyances, anciennes ou contemporaines, semble revenir régulièrement dans votre travail. Est-ce un fil rouge conscient dans votre parcours, ou s’agit-il plutôt d’un hasard ?
Oui, cela tend à devenir un fil conducteur dans mon travail. En tout cas, on retrouve cette thématique dans mes quatre derniers livres. Cela dit, elle prend des formes très diverses : il y a une différence entre la croyance et la religion. Dans De pierre et d’os, on est clairement du côté des croyances animistes, d’une vision du monde qui laisse une place à l’imaginaire, au surnaturel, sans pour autant passer par une religion organisée. C’est un sujet qui me passionne, parce que le besoin de croire — que ce soit en un dieu barbu, une licorne ou un fantôme — est une constante dans l’histoire de l’humanité.
Il y a un besoin de croire.
Il y a effectivement un besoin de croire, mais au-delà de cela, une véritable disposition naturelle à la croyance. L’Homo sapiens cherche du sens partout ; et lorsqu’il n’en trouve pas, il le crée. Dans De pierre et d’os, les croyances et les rituels — parfois étonnants pour nous — sont profondément liés à l’environnement et à la dureté de la vie menée par ces populations. Face à un quotidien rude, sans médecine ni explication rationnelle immédiate, ils ont forgé des rites, des esprits, des pratiques chamaniques. Le chamanisme apparaît alors comme une réponse, une nécessité vitale pour donner du sens, soulager, et maintenir une forme d’équilibre.
Lors de notre précédente rencontre autour de Le Crépuscule des idiots, vous évoquiez votre lecture marquante d’un essai sur l’athéisme de Richard Dawkins. Pourtant, en vous écoutant parler du besoin humain de croire et de cette disposition presque instinctive à chercher du sens, n’y a-t-il pas là une forme de paradoxe ? En tant qu’athée, ne substitue-t-on pas simplement une croyance à une autre — en l’humanité, en la science, en la bonté — sans jamais vraiment se défaire de ce besoin de foi ? Qu’en pensez-vous ?
Oui, mais il faut distinguer les types de croyances. Il y a celles que l’on adopte de manière personnelle, presque ludique, et que l’on sait au fond imaginaires — mais auxquelles on choisit de croire parce qu’elles nous rassurent ou nous amusent. Un peu comme un enfant qui joue à marcher sur une « falaise » en longeant un trottoir : il sait que ce n’en est pas une, mais il y croit pour le plaisir du jeu.
Et puis, il y a les croyances organisées, institutionnalisées, qui impliquent du pouvoir, du contrôle, de la manipulation. Là, on entre dans une autre dimension, beaucoup plus politique.
Alors oui, l’être humain est prédisposé à croire, mais cela ne signifie pas qu’il faille s’y abandonner aveuglément.
Il y a une scène qui m’a particulièrement marqué dans l’album : celle où Uqsuralik s’unit au chaman pour le remercier d’avoir sauvé sa fille. C’est une séquence très onirique, presque mystique, où l’on voit même son corps se scinder en deux. Comment avez-vous conçu cette scène visuellement ? Était-elle déjà présente dans le roman d’origine, ou s’agit-il d’une liberté que vous avez prise dans l’adaptation ?
Oui, cette scène est bien présente dans le roman, et elle m’a frappé par sa force. Ce qui est étonnant, c’est qu’elle naît d’un phénomène naturel — une aurore polaire (on parle d’aurore boréale lorsqu’elle se manifeste dans l’hémisphère nord, et d’aurore australe dans l’hémisphère sud, NDLR) — pour basculer dans une séquence intense, presque violente, aux accents mystiques. Cela montre à quel point l’environnement influence les croyances.
Les grandes religions monothéistes, comme le christianisme ou l’islam, sont nées dans des régions méditerranéennes aux paysages puissants, propices aux visions. En Écosse, c’est la brume, les lacs, les châteaux qui nourrissent l’imaginaire des fantômes. Dans De pierre et d’os, l’aurore boréale joue un rôle similaire : elle déclenche une projection mentale, spirituelle, qui donne naissance à des rites, des récits, des croyances. Le paysage devient ainsi un moteur de l’imaginaire.
Quelle part de création personnelle avez-vous pu injecter dans cette adaptation ? Vous êtes-vous autorisé certaines libertés par rapport au roman, ou avez-vous choisi de rester fidèle au plus près du texte original ?
Ma boussole, tout au long du travail, a été la fidélité au roman. Mon intention première était de restituer le choc de lecture que j’avais ressenti, et de le partager avec les lecteurs. Il ne s’agissait donc pas d’une adaptation trahison — comme il en existe parfois, lorsque l’on choisit de s’éloigner du texte pour en tirer autre chose. Ici, j’ai voulu rester proche de l’œuvre originale.
Cela dit, toute adaptation implique des choix. Il a fallu couper, simplifier, ajuster. Je l’ai fait un peu comme on taille un bonsaï : en conservant l’esprit et la structure du récit, tout en éliminant certaines branches qui n’apportaient rien de plus à la narration en bande dessinée.
Comment avez-vous abordé le travail graphique sur ce projet ? Quelle intention guidait votre mise en scène visuelle ?
Sur le plan technique, j’ai opté pour un mélange de numérique et de traditionnel. J’ai dessiné et encré l’album sur iPad, puis j’ai fait imprimer les planches en tirages d’art sur mon papier aquarelle habituel, un papier 100 % coton de très grande qualité. La mise en couleur, elle, a été réalisée à la main, à l’aquarelle. C’était essentiel pour moi, car l’ordinateur est incapable de restituer la vitalité propre à l’aquarelle — cette forme de tension presque organique entre l’eau et le pigment. C’est un combat sur la feuille, parfois guidé par la main du peintre, parfois laissé au hasard.
Graphiquement, j’ai cherché à travailler l’intensité. Cela se traduit notamment par des pages à faible densité de cases, afin de renforcer l’impact de certaines scènes. J’ai aussi joué sur les rythmes de lecture, avec une mise en scène parfois inspirée du manga, notamment au début de l’album. Mon objectif était de créer une vibration, une tension visuelle, qui oblige le lecteur à suivre Uqsuralik dans son parcours.
Combien de temps vous a-t-il fallu pour mener à bien ce projet d’adaptation ?
En continu, cela représente environ trois ans de travail. Évidemment, il faut ajouter à cela le temps de réflexion en amont, cette phase d’incubation indispensable, ainsi que les retouches finales. Mais dans l’ensemble, oui, le projet m’a pris trois ans.
J’imagine que ce projet, aussi enthousiasmant ait-il été, a dû être éprouvant. Quels sont désormais vos projets à venir ? Envisagez-vous de vous lancer dans une œuvre d’une intensité comparable, ou aspirez-vous à quelque chose de plus léger pour la suite ?
Je souhaite avant tout explorer un univers très différent, pour ne pas me répéter et retrouver une forme de fraîcheur. Ce sera à nouveau une adaptation, car j’y ai pris goût, même si je n’ai pas l’intention de me consacrer uniquement à cela. Cette fois, il s’agira d’un récit noir contemporain, avec pour héroïne une femme d’une cinquantaine d’années. L’album paraîtra chez Aire Libre en 2027.
Qu’est-ce qui vous séduit dans l’exercice de l’adaptation ? Est-ce, pour vous, une manière d’offrir une relecture personnelle d’une œuvre, ou plutôt de transmettre au lectorat un coup de cœur littéraire que vous avez envie de partager ?
C’est un peu tout cela à la fois. L’impulsion de départ, c’est vraiment l’envie de prolonger l’expérience du roman, de rester dans son univers et de le faire vivre autrement. Bien sûr, je l’ai relu de nombreuses fois pour l’adaptation, mais ce n’est pas la même chose que la première lecture.
Adapter un roman, c’est aussi une autre manière d’aborder la bande dessinée. J’ai exploré pas mal de formats : j’ai écrit mes propres scénarios, collaboré avec des scénaristes, écrit pour d’autres dessinateurs… mais je n’avais encore jamais tenté l’adaptation littéraire. C’était une envie ancienne, et cela m’a permis de gravir la "montagne" qu’est la bande dessinée par une autre face.
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En médaillon : Jean-Paul Krassinsky
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
De pierre et d’os, par Jean-Paul Krassinsky, d’après le roman de Bérengère Cournut - Ed. Dupuis, coll. Aire Libre. Format 288mm (H) / 247mm (L). 208 pages couleur. 28,00 €. Album paru le 11 avril 2025.