Bon
17 novembre 2025
Voilà une petite décennie que la littérature BD féministe se bâtit le piédestal auquel elle a droit parmi les étagères des librairies. Entre Impénétrable d’Alix Garin qui a raflé des prix ici (Prix du Public Angoulême 2025) et outre-Atlantique (Bédélys Montréal et Bédéis Causa Québec 2025), le « thriller féministe haletant » Une Nuit avec toi de Maran Hrachyan, ou, plus récemment, Rouge Signal, de Laurie Agusti, qui aborde le point de vue du masculinisme toxique, les lecteurs et lectrices ont de quoi se mettre sous la dent ! Avec Liberté, Égalité, S’émanciper, Chadia Loueslati revisite son histoire familiale et la place qu’elle y occupait en tant que femme. On connaît déjà le talent de la scénariste qui avait travaillé sur Fumée, un roman graphique muet sur l’addiction à la cigarette. Notre rédactrice Thelma Susbielle avait décrit la scénariste en ces mots : « Sans être moralisatrice, Loueslati nous émeut et nous captive. » Cette phrase s’applique également avec justesse à son dernier ouvrage, Liberté, Égalité, S’émanciper.
Dans ce livre, Chadia Loueslati raconte à ses deux filles une époque révolue où tous ses choix étaient dictés par sa famille. Dans les quelque 140 pages de son ouvrage, on y suit une Chadia de 18 ans, en pleine année de terminale. Alors que le bac approche, et avec le nouveau départ permis par des études supérieures, la jeune fille continue à être enfermée dans les carcans familiaux. Sa mère, Omi, use de sous-entendus, d’histoires d’horreur, et de chantage psychologique pour s’assurer l’obéissance de ses enfants. Le récit s’ouvre d’ailleurs sur un exemple qui donne tout de suite le ton : la mère de Chadia fait constamment référence au viol d’une jeune fille de leur immeuble, un acte qui aurait amené déshonneur et calomnies sur la victime, alors que son agresseur s’en sortait indemne. Mais là où une famille progressiste et moderne blâmerait le violeur et la justice qui a échoué à le faire condamner, Omi veut que ses filles restent chastes et pures et accentue la responsabilité qu’elles ont de rester vierges. Une mentalité qui va la pousser à certains extrêmes, comme le fait de confronter l’ensemble du corps administratif pour forcer une surveillance accrue des élèves après une bête histoire de cigarettes. Chadia arrivera-t-elle à s’émanciper et réclamer sa liberté, quitte à devoir couper les ponts ?
Disons-le d’emblée. Malgré la couverture du livre qui parodie La Liberté guidant le peuple de Delacroix, Liberté, Égalité, S’émanciper n’a pas pour but d’être l’essai féministe révolutionnaire qui fera s’effondrer le patriarcat à lui tout seul (même si on aimerait bien). Le livre est une tranche d’autobiographie qui revisite l’expérience vécue de l’autrice, et montre les dérives des traditions, sans pour autant oublier de montrer beaucoup d’empathie et de douceur. Car souvent, les personnes prônant ces traditions sont elles-mêmes des victimes héritant d’un mal passé.
Chose intéressante dans le livre, le personnage de Chadia se confronte aux différentes formes que peuvent prendre le contrôle obsessionnel et la violence masculiniste. Lorsque Chadia, poussée à bout, fugue et se réfugie dans un foyer tenu par des religieuses, elle y croise d’autres pensionnaires qui ont été victimes de violences conjugales bien plus graves. En ses propres mots : « Omi ne m’avait pas abandonnée, et mon père n’était pas un alcoolique qui battait sa femme. Pourtant, j’avais fui. » Mais la souffrance de Chadia reste légitime, comme dit sa fille quelques pages après : « Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de problème d’alcool ou de violences au sein d’une famille que tout va bien ! Je comprends que tu sois partie. » Le contrôle et la toxicité prennent de multiples formes, et aucune n’est moins légitime qu’une autre.
Liberté, Égalité, S’émanciper, c’est une nouvelle addition à la littérature BD féministe grandissante. Alors que le FIBD s’effondre après l’étincelle du #MeTooBD, les voix d’autrices prennent de plus en plus d’importance dans l’espace public. Ces voix ne viennent pas seulement d’apparaître, les sociétés patriarcales ont fait de leur mieux pour les réduire au silence et les décrédibiliser. La BD de Chadia Loueslati est ainsi une autre pierre à l’édifice, une histoire éducative qui rajoute une voix au débat. À vous procurer chez les éditions Marabulles, et à travers notre lien affilié ci-dessous !
Par Akira OIKAWA
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Liberté, Égalité, S’émanciper, par Chadia Loueslati, éditions Marabulles, paru le 19 février 2025.