Excellent
12 mai 2025
Étudier la mécanique de silenciation
L’ouvrage part d’une intention assumée de ne pas chercher le témoignage de l’agresseur ou des victimes mais celui de celles et ceux qui ont su et se sont tues. Cette volonté novatrice dans les récits concernant l’inceste permet de mettre en exergue une mécanique de silenciation bien huilée par le « qu’en dira-t-on » et les « c’est pour préserver l’unité de la famille ».
Prénommé Auguste dans la bande dessinée, le patriarche revêt un nom d’autant plus symbolique qu’en latin il signifie « celui que l’on vénère ». Ce prénom indique précisément le statut d’Auguste au sein de sa famille. Centre de l’attention d’une famille très nombreuse, ancien combattant, l’aïeul porte un prénom dont la charge symbolique laisse deviner le poids de ce personnage au sein de l’arbre généalogique. Perpétuellement porté aux nues dans les conversations de famille, bien après sa mort, l’image du prédateur ne parvient pas à prendre le pas sur celle du père / grand-père chéris de tous.
« C’était un homme terriblement seul », « Il était psychologiquement instables », « Il été traumatisé par la guerre »... Les excuses pleuvent pour défendre l’agresseur alors que la démarche de la victime est vue d’un mauvais œil par certains membres de la famille. Entre confusion des sentiments, victimisation et envie de protéger ses propres enfants en oubliant ceux des autres, Marine met peu à peu à jour un schéma de pensée assez reconnaissable parmi les autres récits de victimes d’inceste.
Abattre les murs familiaux
À un certain stade du récit, le lecteur découvre qu’il existe tout un pan de l’histoire qui reste inexplorée : une autre branche de la famille. En un seul coup de téléphone, un mur de silence vieux de dizaines d’années s’effondre avec fracas. Dès les années 1970, les agressions du patriarche avaient été mises à jour par la femme d’un des frères d’Auguste. Pourtant, tout reste enfoui, et l’ancienne génération échoue à protéger la suivante.
L’abattement des cloisons révèle certes l’étendue des dégâts, mais aussi certaines blessures sous-estimées, comme le découvre le lecteur à la fin du récit lorsque Marine confronte son propre père. En lui reprochant la distance qu’il a mis entre eux, ce dernier finit par avouer qu’il a toujours craint que ses gestes puissent lui faire penser à son agresseur. Pétri de honte d’avoir eu un père pédophile, le père de Marine s’ouvre enfin, des décennies après les faits, sur la distance physique qu’il avait instaurée avec sa propre fille par peur qu’elle voit en lui les traits, ô combien semblables, de son agresseur.
Par Anthea MARIANI
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On ne parle pas de ces choses là - Marie Courtade, Alexandra Petit - éditions Casterman
Parution : 2 avril 2025
Nombre de pages : 244
Prix : 25 €