Excellent
22 août 2025
Alexandre vit seul, dans son appartement, face à une onglerie dans laquelle officient des femmes de talent qui échangent constamment sur leur vécu personnel : Marley, Clara, Lulu et Evi. Lui, travaille dans une entreprise de matériel artistique en tant que commercial. Il ne brille guère par ses talents de promoteur des produits à vendre, mais n’en est pas moins sincèrement intéressé par son emploi.
Son réseau d’amitié n’en est pas vraiment un - il rencontre notamment quelques hommes autour d’un verre pour se lamenter sur les femmes, par le biais d’un collègue de boulot - et voit sa famille de temps à autre. Il n’a pas de véritable considération pour sa sœur et regrette le cocon parental où on le traitait comme un roi. Il s’ennuie dans sa vie de presque trentenaire. Une vie où la culture et la stimulation de l’intellect se limitent à la consommation d’images sur les réseaux sociaux.
Sur la toile et ces applications, Alexandre s’expose à des discours toujours plus virulents sur les femmes. Il s’interroge, lui, le jeune homme paumé en amour, dont on comprend qu’il a été pétri par une éducation - tant parentale que sociétale - non exempte de clichés sexistes et misogynes. Ses rendez-vous de bistrot où Alan déverse sa logorrhée masculiniste, homophobe et complotiste imprègnent progressivement la pensée de notre anti-héros. En parallèle, l’onglerie est animée par des discussions diverses, et de temps à autre sur les relations avec les hommes qui ne sont pas toujours faciles. Chacune expose la complexité de son vécu et échange sur leur conception des relations amoureuses.
À mesure que ses convictions masculinistes progressent, nourries par les désillusions de la vie, Alexandre change son regard sur l’onglerie. Ces femmes deviennent une incarnation de tout ce qu’il déteste : le genre féminin. Il ne haït pas Marley, Clara, Lulu et Evi parce qu’il les connaît et que leurs personnalités, ainsi que leurs actes, pourraient légitimement nourrir une rancune, une détestation, non. Il vomit ces femmes pour ce qu’elles sont, parce qu’elles existent et qu’Alexandre associe à leur existence la raison de tous ses problèmes. Notamment le fait d’être un incel, un célibataire involontaire.
La rentrée 2024 avait été marquée par la publication de En Territoire ennemi de Carole Lobel aux éditions l’Association. Un témoignage et récit édifiant sur la toxicité du virilisme qui prend progressivement place au sein d’un couple. Avec la bande dessinée de Laurie Agusti, si Alexandre n’est pas en couple, les mécanismes de radicalisation sont semblables : ses échecs personnels et son exposition à des discours extrémistes. Le premier point est essentiel. Notre anti-héros, plutôt que de se remettre en question, d’interroger ses échecs, reporte la responsabilité de ses désillusions sur les autres, et notamment les femmes, qui seraient responsables de tous ses maux. Un déni que l’excellente saison 2 de la série Bref a su mettre en scène par le biais de son personnage principal incarné par Kyan Khojandi.
Sur ce terreau favorable, Rouge Signal met en scène un anti-héros qui a des difficultés à penser par lui-même, qui fait preuve d’un esprit critique inexistant. Ce qui le rend d’autant plus perméable à tous les discours masculinistes qui proposent une vision du monde simplifiée, débarrassée de toute complexité, flattant son désir de puissance et cultivant son complexe de supériorité. Lui qui en temps normal est le reflet, au mieux, d’une triste banalité, au pire, d’une consternante médiocrité.
Un des angles idéologiques du masculinisme est d’affirmer que les hommes sont devenus soumis et que les femmes sont avantagées, et ce contre toute réalité, chiffrée si nécessaire. Dans son emploi, Célia est perçue comme un quota. Puis, face à ses excellents résultats de commerciale, Alexandre affirme que cela est plus facile pour les femmes. La seule raison qui puisse donc expliquer qu’elle réussisse, au contraire de lui, et non une quelconque compétence. Il reproche à sa sœur d’être avantagée du fait de son sexe, quand lui affirme galérer en tant qu’homme.
Face à ses avances repoussées par une inconnue au bar, il reçoit une leçon de consentement qu’il ne comprend pas. Une collègue ne répond pas à ses sms l’invitant à une soirée professionnelle ? Il l’insulte et la menace, n’étant pas en mesure de considérer qu’elle puisse ne pas être intéressée. Alexandre est un petit garçon qui ne supporte pas qu’on lui dise non. Frustré, il voit dans le masculinisme la possibilité d’obtenir ce qu’il veut par la force et la soumission, et qu’il n’était pas parvenu à obtenir en faisant semblant d’être gentil et avenant. Comme si se comporter correctement avec une femme la rendait redevable.
Dans l’onglerie, différents discours sur les relations aux hommes s’expriment, mais il existe une conscience collective d’une complexité et d’un danger. La complexité s’exprime lorsque le tag attenant à la boutique est découvert : « Ouvre tes yeux pas ta chatte ». Qui peut être responsable ? Les masculinistes ? Les féministes qui refusent le sexe ? Un homme ? Une femme ? Des hommes peut-être féministes quand des femmes peuvent être misogynes, telles les tradwives.
Les possibilités sont nombreuses. Quant au danger, il est ressenti comme une ombre planant sur le réel. L’angoisse que celle-ci frappe à tout moment. Une peur diffuse et constante qui nous fait penser à la peur du harcèlement de rue que découvre le directeur du Louvre dans Le grand incident de Zelba lorsqu’il se travestit en femme.
Sur le plan technique, Laurie Agusti fait preuve d’une véritable science du cadrage et du découpage. On sent à chaque instant que chaque élément a été pensé, pesé, pour diriger au mieux le regard du lecteur, afin de lui faire prendre conscience de tel ou tel détail. Ce - presque - surdécoupage fonctionne très bien, que ce soit dans le cadre des échanges entre les femmes de l’onglerie, ou lorsque Alexandre est surexposé aux contenus masculinistes sur le net.
Il existe aussi un intense jeu de couleurs - chaque membre de l’onglerie a le droit à une gamme de couleur - avec un rendu tout à fait particulier en écho à l’entreprise de matériel artistique et aux pratiques de l’onglerie. Ce rendu est dû à la technique employée par l’autrice
: « Je commence par dessiner au rotring, puis je colorie à la gouache en commençant par les premiers plans. Ensuite je lave cette première couche à l’eau avec une éponge et je repeins certaines zones que je relave encore. Je procède ainsi par couches successives ». Un tel procédé permet d’apporter une lumière particulière dans bien des planches, notamment l’onglerie qui est un univers très coloré.
Rouge Signal de Laurie Agusti est une bande dessinée de grande qualité, une réussite tant formelle que narrative. La juxtaposition des récits, celui de l’onglerie et celui d’Alexandre, évoluent jusqu’à se percuter. Le phénomène effroyable du masculinisme et de son emprise sectaire est ainsi disséqué à coup de crayons et de couleurs dans des planches intelligemment composées. Une belle réussite.
Par Romain GARNIER
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Laurie Agusti sera présente au Festival Formula Bula du 26 au 28 septembre à Césure dans le 5e ar. de Paris. Son livre Rouge Signal est en sélection pour le Prix Prima Bula. Le Samedi 27 septembre - 14h - Rencontre déballage avec Laurie Agusti au festival Formula Bula.
Rouge Signal - Par Laurie Agusti - Éd. 2042 - 204 pages - 21 x 2.1 x 28 cm - Parution : 22 août 2025 - 28 euros.
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Chroniques sur des publications des éditions 2024 :
– Le Ver de terre amoureux d’une étoile (1895-1922) - Par Benjamin Rabier - Éditions 2024 & BnF, de Romain Garnier
– Béla sans monde - Par Simon Roussin - Éd. 2042, de Romain Garnier
– Au travers du rayon - Par Aude Bertrand - Éd. 2024, de Romain Garnier
– Tulipe T. 5, Les amours de Tulipe - Par Sophie Guerrive - Éd. 2024, de Romain Garnier
– La Pérégrination vers l’Ouest – Par Ohara Toya, Utagawa Toyohiro et Katsuhika Taito – Ed. 2024, de Didier Pasamonik
– Les autres mondes de Jeremy Perrodeau, de Stéphane Grobost
– Le Livre-Oracle de Xavier Bouyssou : si le futur m’était compté..., de Kelian Nguyen
– Le Visage de Pavil : l’excellent Jeremy Perrodeau anime la rentrée de 2024, de Kelian Nguyen
– White Boy – Par Garrett Price – éditions 2024, de Thomas Figueres
– La Mer à boire - Par Blutch - Éditions 2024, de Louis Groult
– "Des Vivants", réinventer le genre historique, de François Rissel
– "Le Grand Vide" de Léa Murawiec : l’album de l’année 2021 pour la rédaction d’ActuaBD !
– Le Club des amis T. 2 - Par Sophie Guerrive - Éditions 2024 (collection 4048), de Frédéric Hojlo
– L’Hiver de Tulipe - Par Sophie Guerrive - Éditions 2024, de Frédéric Hojlo
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