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Tout en lui était clair comme lui. Sa carrière d’abord. André Juillard, né à Paris en 1948, est un grand lecteur du Journal Tintin de l’âge d’or où publiaient Hergé, E.P. Jacobs, Jacques Martin et Bob De Moor de la haute époque. Il ne les oubliera jamais.
Après son bac en 1967, il s’inscrit aux Arts Décoratifs de Paris, et a comme condisciples, Martin Veyron et Jean-Claude Denis, tandis qu’il montre ses premiers travaux à Jean-Claude Mézières qui l’encourage dans la voie de la bande dessinée.
Il fait ses débuts dans la presse confessionnelle et plus précisément dans Formule 1, une publication de Fleurus Presse. Il se fait remarquer par Bohémond de Saint-Gilles (scénario de Claude Verrien, 1976). Avec Didier Convard, il crée la série Isabelle Fantouri (1976), les aventures d’une doctoresse de Médecins sans frontières, puis Les Cathares (1978), toujours pour Fleurus Presse.
Ces travaux sont ceux d’un débutant dont la production est pléthorique. Mais le jeune artiste va tenter sa chance dans Pif Gadget où, après avoir réalisé 12 pages autour de l’oeuvre de Jules Verne, il rencontre Patrick Cothias et produit son premier grand succès : Masquerouge, une histoire de cape et d’épée dans la France de Louis XIII.
Un succès mérité
Henri Filippini, alors éditeur chez Glénat et qui est en train de lui constituer son fonds de catalogue, les repère et leur propose de rejoindre l’équipe de Circus avec ce personnage. Ce transfert est crucial car il donne l’occasion au duo de livrer à la suite des aventures de Masquerouge, la série Les 7 vies de l’épervier (Glénat, 1982) dans un registre plus adulte. On entre dans l’époque où François Bourgeon triomphe avec Les Passagers du vent. La BD historique a le vent en poupe. C’est le succès. Jacques Martin, le dessinateur d’Alix, scénarise pour lui une nouvelle série : Arno, se déroulant sous le Premier Empire (Glénat, 1983). C’est la reconnaissance.
Nous sommes dans les années 1980, celles où une certaine « Ligne claire » revient en faveur. Il en adopte les principes : un trait précis aux couleurs sans modelé, bien que les siennent vibrent par leur texture. Il s’inscrit dans le sillage de Jacques Martin, de Paul Cuvelier, mais s’inspire de leurs sources : la peinture classique, le trait et les couleurs de Cranach, l’élégance raffinée de Jean-Auguste-Dominique Ingres ou les portraits de Jacques-Louis David, le grand peintre de l’Empire. Ce classicisme le rapproche du dessin de Harold Foster, lui-même inspiré par la grande peinture d’Histoire.
À côté de cette production intense de bandes dessinées, Juillard mène, en respiration, une abondante activité d’illustrateur où il déploie toutes les qualités qui sont les siennes : un dessin fin, précis que François Landon qualifiait d’« enluminures ajustées comme des traits d’esprit », documenté, élégant à la composition impeccable et également un coloriste hors pair qui manie la gamme des pastels d’une manière assurée. Son goût pour l’art transparaît notamment dans ses œuvres aux décors contemporains comme Le Cahier bleu, Après la pluie ou Léna où l’on retrouve des clins d’œil à l’art contemporain, de Joan Miró, à Jean Dubuffet.
La consécration d’un auteur
Dessinateur populaire, il reste à Juillard à conquérir ses galons d’ « auteur » à part entière car la génération de Métal Hurlant a détrôné le sempiternel héros de série pour remettre le créateur sur le devant de la scène.
Il accède à ce statut grâce à (À Suivre) pour qui il livre son premier album où il assure seul le scénario et le dessin, tout en quittant le registre de la bande dessinée historique : Le Cahier bleu (Casterman, 1993), suivi du volume Après la pluie (1998). Cette période est d’ailleurs la seule à figurer dans la grande rétrospective sur la bande dessinée actuellement visible au Centre Pompidou.
Avec Cothias, il crée une spin off des 7 vies de l’épervier avec Plume aux vents (Dargaud, 1994). Chef d’œuvre sur chef d’œuvre. Il ne tarde pas à recevoir le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en Janvier 1995.
Soucieux d’alterner désormais bande dessinée commerciale (on le voit participer, par amitié pour Didier Convard, à la série Le Triangle secret, notamment sur les couvertures) et travaux artistiquement plus ambitieux, Juillard publie encore Le long voyage de Léna avec Pierre Christin suivi de deux autres volumes et d’un somptueux recueil de dessins chez le galeriste Daniel Maghen.
En septembre 2008, le festival BD-FIL de Lausanne lui consacre une grande exposition rétrospective de 250 œuvres. Notons encore les one-shots Mezek dans la collection Signé au Lombard (2011), où le scénariste Yann revient sur les débuts de l’aviation militaire israélienne, ou encore le plus anecdotique Double 7, où est abordée la Guerre d’Espagne.
By Jove !
Au tournant des années 2000, alors qu’il l’avait poliment refusée quelques années auparavant pour dessiner le tome 2 des Trois formules du Professeur Sato (assuré par Bob De Moor), parce qu’ « il ne se sentait pas prêt », on lui offre le plaisir d’animer une série qui fit les joies de son enfance et que Juillard avait toujours admirée : Blake & Mortimer. Il en assure la succession avec Yves Sente, tandis que Ted Benoit et Jean Van Hamme opèrent en parallèle. Il en assure sept épisodes ! Huit si l’on compte l’album parodique Le Dernier Chapitre (1998) où nos deux héros prennent un coup de vieux.
Les collectionneurs connaissent Juillard depuis des décennies, lui qui, en amateur érudit, multiplia les ouvrages pour bibliophiles chez Christian Desbois ou Alain Baulet, dispersant ses œuvres dès le siècle dernier chez Artcurial, puis chez Maghen qui devint son galeriste de référence lui consacrant pas moins de deux ventes dédiées en 2019 et en 2021 où l’on a pu admirer le beau travail de celui que Jean-Claude Mézières considérait avec raison comme « l’un des plus beaux graphistes de la bande dessinée contemporaine. ».*
Par Didier PASAMONIK
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