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André Juillard – Disparition d’un classique de la BD

Par Didier PASAMONIK 1er août 2024 
Nous l’avons appris il y a quelques heures : auteur marquant de notre époque, André Juillard est décédé hier, le 31 juillet 2024, à l’âge de 76 ans. Il laisse derrière lui une œuvre considérable, mais plus encore, nous qui l’avons côtoyé pendant des décennies, la trace d’un homme discret, élégant, affable, intelligent qui savait cultiver la beauté.

Tout en lui était clair comme lui. Sa carrière d’abord. André Juillard, né à Paris en 1948, est un grand lecteur du Journal Tintin de l’âge d’or où publiaient Hergé, E.P. Jacobs, Jacques Martin et Bob De Moor de la haute époque. Il ne les oubliera jamais.

Après son bac en 1967, il s’inscrit aux Arts Décoratifs de Paris, et a comme condisciples, Martin Veyron et Jean-Claude Denis, tandis qu’il montre ses premiers travaux à Jean-Claude Mézières qui l’encourage dans la voie de la bande dessinée.

Il fait ses débuts dans la presse confessionnelle et plus précisément dans Formule 1, une publication de Fleurus Presse. Il se fait remarquer par Bohémond de Saint-Gilles (scénario de Claude Verrien, 1976). Avec Didier Convard, il crée la série Isabelle Fantouri (1976), les aventures d’une doctoresse de Médecins sans frontières, puis Les Cathares (1978), toujours pour Fleurus Presse.

Ces travaux sont ceux d’un débutant dont la production est pléthorique. Mais le jeune artiste va tenter sa chance dans Pif Gadget où, après avoir réalisé 12 pages autour de l’oeuvre de Jules Verne, il rencontre Patrick Cothias et produit son premier grand succès : Masquerouge, une histoire de cape et d’épée dans la France de Louis XIII.

André Juillard – Disparition d'un classique de la BD
Sa collaboration avec Cothias sur "Les 7 Vies de l’épervier" est un sommet de la BD historique
© Glénat, Juillard, Cothias.

Un succès mérité

Henri Filippini, alors éditeur chez Glénat et qui est en train de lui constituer son fonds de catalogue, les repère et leur propose de rejoindre l’équipe de Circus avec ce personnage. Ce transfert est crucial car il donne l’occasion au duo de livrer à la suite des aventures de Masquerouge, la série Les 7 vies de l’épervier (Glénat, 1982) dans un registre plus adulte. On entre dans l’époque où François Bourgeon triomphe avec Les Passagers du vent. La BD historique a le vent en poupe. C’est le succès. Jacques Martin, le dessinateur d’Alix, scénarise pour lui une nouvelle série : Arno, se déroulant sous le Premier Empire (Glénat, 1983). C’est la reconnaissance.

"Plume aux vents", la période "indienne" de Juillard
© Glénat, Juillard, Cothias.

Nous sommes dans les années 1980, celles où une certaine « Ligne claire » revient en faveur. Il en adopte les principes : un trait précis aux couleurs sans modelé, bien que les siennent vibrent par leur texture. Il s’inscrit dans le sillage de Jacques Martin, de Paul Cuvelier, mais s’inspire de leurs sources : la peinture classique, le trait et les couleurs de Cranach, l’élégance raffinée de Jean-Auguste-Dominique Ingres ou les portraits de Jacques-Louis David, le grand peintre de l’Empire. Ce classicisme le rapproche du dessin de Harold Foster, lui-même inspiré par la grande peinture d’Histoire.

À côté de cette production intense de bandes dessinées, Juillard mène, en respiration, une abondante activité d’illustrateur où il déploie toutes les qualités qui sont les siennes : un dessin fin, précis que François Landon qualifiait d’« enluminures ajustées comme des traits d’esprit », documenté, élégant à la composition impeccable et également un coloriste hors pair qui manie la gamme des pastels d’une manière assurée. Son goût pour l’art transparaît notamment dans ses œuvres aux décors contemporains comme Le Cahier bleu, Après la pluie ou Léna où l’on retrouve des clins d’œil à l’art contemporain, de Joan Miró, à Jean Dubuffet.

"Le Cahier bleu" où Juillard se montre aussi à l’aise dans la période contemporaine

La consécration d’un auteur

Dessinateur populaire, il reste à Juillard à conquérir ses galons d’ « auteur » à part entière car la génération de Métal Hurlant a détrôné le sempiternel héros de série pour remettre le créateur sur le devant de la scène.

Il accède à ce statut grâce à (À Suivre) pour qui il livre son premier album où il assure seul le scénario et le dessin, tout en quittant le registre de la bande dessinée historique : Le Cahier bleu (Casterman, 1993), suivi du volume Après la pluie (1998). Cette période est d’ailleurs la seule à figurer dans la grande rétrospective sur la bande dessinée actuellement visible au Centre Pompidou.

Avec Cothias, il crée une spin off des 7 vies de l’épervier avec Plume aux vents (Dargaud, 1994). Chef d’œuvre sur chef d’œuvre. Il ne tarde pas à recevoir le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en Janvier 1995.

Soucieux d’alterner désormais bande dessinée commerciale (on le voit participer, par amitié pour Didier Convard, à la série Le Triangle secret, notamment sur les couvertures) et travaux artistiquement plus ambitieux, Juillard publie encore Le long voyage de Léna avec Pierre Christin suivi de deux autres volumes et d’un somptueux recueil de dessins chez le galeriste Daniel Maghen.

En septembre 2008, le festival BD-FIL de Lausanne lui consacre une grande exposition rétrospective de 250 œuvres. Notons encore les one-shots Mezek dans la collection Signé au Lombard (2011), où le scénariste Yann revient sur les débuts de l’aviation militaire israélienne, ou encore le plus anecdotique Double 7, où est abordée la Guerre d’Espagne.

Il dessine 7 Blake et Mortimer, sur les traces de Jacobs...
© Ed. Blake & Mortimer / Juillard / Sente

By Jove !

Au tournant des années 2000, alors qu’il l’avait poliment refusée quelques années auparavant pour dessiner le tome 2 des Trois formules du Professeur Sato (assuré par Bob De Moor), parce qu’ « il ne se sentait pas prêt », on lui offre le plaisir d’animer une série qui fit les joies de son enfance et que Juillard avait toujours admirée : Blake & Mortimer. Il en assure la succession avec Yves Sente, tandis que Ted Benoit et Jean Van Hamme opèrent en parallèle. Il en assure sept épisodes ! Huit si l’on compte l’album parodique Le Dernier Chapitre (1998) où nos deux héros prennent un coup de vieux.

"36 vues de la Tour Eiffel" où Juillard rend hommage aussi bien à Hokusaï qu’à Henry Rivière, autres maîtres d’une certaine "Ligne claire"
Ed. Locus Solus

Les collectionneurs connaissent Juillard depuis des décennies, lui qui, en amateur érudit, multiplia les ouvrages pour bibliophiles chez Christian Desbois ou Alain Baulet, dispersant ses œuvres dès le siècle dernier chez Artcurial, puis chez Maghen qui devint son galeriste de référence lui consacrant pas moins de deux ventes dédiées en 2019 et en 2021 où l’on a pu admirer le beau travail de celui que Jean-Claude Mézières considérait avec raison comme « l’un des plus beaux graphistes de la bande dessinée contemporaine. ».*

Dans cette image réalisée pour le festival de Solliès-Ville, toute la tranquillité et l’acuité d’un maître.

Par Didier PASAMONIK

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Blake et Mortimer Glénat Dargaud Casterman Le Lombard Blake et Mortimer ✏️ André Juillard France Paris Lausanne Marché de la BD : Faits & chiffres Décès 2024
 
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10 Messages :
  • André Juillard – Disparition d’un classique
    1er août 2024 14:43, par jc

    Quelle tristesse... Un grand artiste, parti trop tôt.

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    • Répondu par Gina Vanilla le 1er août 2024 à  16:20 :

      Je n’aimais pas trop ses Blake et Mortimer, mais j’avais été sensible à son Cahier bleu, chez Casterman, où il était auteur complet ! Un livre plein de délicatesse....justement récompensé au FIBD, je crois !

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  • Ses Blake et Mortimer sont top. Du très beau Juillard, de belles mises en couleur. En attendant le prochain : )

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  • Etonnée par ce faible nombre de réactions, deux seulement ! Vous êtes tous en vacances ou quoi ? Ill s’agit d’un auteur important de la BD qui a oeuvré près de 50 ans à son essor ! Un auteur aussi talentueux que modeste....

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  • André Juillard – Disparition d’un classique de la BD
    7 août 2024 18:30, par Giacomo morotti

    Quando un artista di questo calibro ci lascia, l’unico modo per consolarci è farlo rivivere attraverso la lettura e rilettura dei suoi capolavori. "Le sette vite dello Sparviero", "Arno" e "Piume al vento" i miei preferiti. Grazie, André, per esserci stato, ci mancherai !

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    • Répondu par Gina Vanilla le 8 août 2024 à  06:52 :

      Giacomo,completamente d’accordo !! Da rileggere per non dimenticare, è sempre un piacere !

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      • Répondu par pierre le 8 août 2024 à  09:59 :

        Non è possibile dimenticare gli album di André JUILLARD !

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  • C’est par hasard que je découvre ce jour (9 août) cette bien triste nouvelle. Je ne sais si je dois me satisfaire de l’avoir apprise ou si je dois regretter de le savoir …
    Un grand merci à cet artiste.

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  • André Juillard – Disparition d’un classique de la BD
    3 septembre 2024 18:29, par Goossens

    La médiatisation discrète de son décès contraste avec l’importance qu’il avait pour beaucoup de dessinateurs. Pour moi, c’est un monument.

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    • Répondu le 5 septembre 2024 à  23:13 :

      Que vous soyez le vrai Daniel Goossens, ou peut-être Roland Goossens, c’est dans les deux cas un bel hommage rendu à un monument par un autre monument. Juillard, comme vous même, était grand artiste, un dessinateur "pour dessinateurs", c’est à dire qu’il faisait l’admiration de ses pairs, mais aussi et surtout un artiste au style d’une rare élégance, et qui avait su toucher un public fidèle.

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