Les trois voyages de Léna : le chant crépusculaire de Christin et Juillard

Par Christian MISSIA Dio Excellent 26 août 2025 
Espionne sans patrie, silhouette discrète dans le tumulte des grandes crises internationales, Léna traverse l’Histoire en clair-obscur. De Berlin à la Syrie, du bush australien aux forêts canadiennes, la trilogie imaginée par Pierre Christin et André Juillard explore les lignes de faille du monde contemporain à travers le regard d’une femme marquée par le deuil. Parue entre 2006 et 2020, la série Léna, une trilogie sobre, élégante et politique, s’impose comme l’un des sommets récents de la BD franco-belge. Un testament artistique majeur signé par deux géants du 9e art, disparus en 2024.

Léna, c’est une figure mystérieuse, une femme sans passé affiché, mais dont les pas nous entraînent dans les marges de l’Histoire contemporaine. D’un album à l’autre, elle évolue dans l’ombre des grands événements, là où les idéaux brisés, les complots oubliés et les cicatrices des conflits du XXe siècle forgent encore les drames du XXIe.

Les trois voyages de Léna : le chant crépusculaire de Christin et Juillard
Léna : T. 1 - Le long voyage de Léna | Léna T. 2 - Léna et les trois femmes | Léna T. 3 : Léna dans le brasier
Pierre Christin & André Juillard © Dargaud

T. 1 - Le long voyage de Léna :

Son premier voyage débute dans l’ancienne zone Est de Berlin, où la chaleur semble peser autant que le poids de l’Histoire. Là, la mystérieuse Léna rend visite à un vieil homme tout aussi énigmatique : ancien dignitaire socialiste, il vit dans un décor figé par le temps, sous le regard sévère d’un buste de Lénine. L’échange est bref, presque cérémoniel. Il lui remet une liste de contacts qu’elle apprend par cœur avant de la détruire. Puis elle reprend sa route. À Budapest, elle rencontre un contact plus bourru, à qui elle remet une boîte de pâtes d’amande viennoises, précisant d’un ton neutre que seule la sucrerie verte contient ce qui compte vraiment. Ensuite, direction la Roumanie, Kiev, Odessa, puis la Turquie et la Syrie : à chaque étape, une remise d’objet – flacon de parfum, fausse trousse d’insuline – et un échange minimal. Ces dons discrets, presque symboliques, sont autant de jalons dans une mission dont les contours restent flous, mais que le lecteur devine chargée d’enjeux lourds, à la croisée de l’espionnage et du terrorisme post-Guerre froide.

Tout au long de ce parcours tendu, Léna semble mue par une force obscure. Chaque nuit, elle replonge dans la mélancolie d’une image enfermée dans un cadre : celle d’un homme et d’un enfant. Ses gestes précis, son visage fermé, traduisent une profonde tristesse, une blessure ancienne qu’elle tente d’exorciser à travers ces déplacements. Le cœur de l’intrigue, d’ailleurs, importe moins que le trajet lui-même. Il s’agit avant tout d’un voyage à travers les fractures d’une Europe orientale en quête d’identité, là où les fantômes du bloc soviétique croisent les prémices d’un terrorisme international nourri de frustration et de perte d’idéaux.

T. 1 - Le long voyage de Léna
Pierre Christin & André Juillard © Dargaud

T. 2 - Léna et les trois femmes :

Dans le deuxième tome, Léna tente de se reconstruire sous le soleil écrasant de l’Australie, auprès de Rob et de son fils Danny, rencontrés à la fin du tome 1. Mais malgré cette vie paisible en apparence, elle reste hantée par les pertes et les blessures d’un passé qui ne lâche jamais prise. Depuis trois jours, elle traverse les paysages arides du bush, comme pour mettre de la distance entre elle et ses fantômes. Soudain, un kangourou traverse la route : manœuvre rocambolesque montée de toutes pièces pour l’intercepter. L’homme qui surgit du taillis n’est autre que Paul-Marie de Calluire, l’agent des services secrets qui l’avait missionné pour sa première aventure. Son message est clair : il est temps pour Léna de reprendre du service. Elle refuse d’abord, furieuse d’être ainsi arrachée à son nouveau départ. Mais face à l’ampleur de la mission – et à son propre sens du devoir –, elle finit par céder.

Cette fois, il ne s’agit plus de raviver les braises d’un communisme défunt. La menace est plus brûlante : un réseau islamiste radical prépare une série d’attentats à Paris. Trois jeunes femmes endoctrinées doivent se faire exploser sous le métro aérien. Léna n’a pas pour rôle de les neutraliser, mais de s’intégrer au groupe, de gagner leur confiance et, surtout, de les “préparer” à affronter la société occidentale. Une mission de l’ombre, ambiguë, terrifiante. Avant d’être parachutée sur le terrain, elle suit une formation intense à Sydney. On lui forge un passé de révolutionnaire, une réputation dans les cercles extrémistes, une identité redoutée et tarifée. Puis cap sur Tbilissi, en Géorgie, puis vers un camp d’entraînement quelque part au Moyen-Orient, et enfin vers Paris, cœur du dispositif.

Contrairement à son périple mélancolique en Europe de l’Est, elle s’attaque ici à une menace brûlante d’actualité. Pierre Christin, fin connaisseur des rouages politiques et des tensions mondiales, dépeint avec une remarquable justesse les mécanismes de la radicalisation. Sa narration passe en grande partie (tout comme pour le T. 1) par la voix intérieure de Léna – une voix-off d’une intensité rare, qui donne à ce récit une profondeur quasi romanesque. André Juillard déploie une ligne claire d’une précision admirable, capable de restituer avec la même justesse un désert australien, une ruelle géorgienne ou une station de métro parisienne. Ensemble, ils signent une œuvre dense, tendue, crédible, où la beauté du trait contraste subtilement avec la noirceur du sujet.

T. 2 - Léna et les trois femmes
Pierre Christin & André Juillard © Dargaud

T. 3 - Léna dans le brasier :

Le troisième et dernier voyage de Léna s’ouvre dans un somptueux chalet québécois, isolé au cœur d’une forêt automnale. Un lieu de luxe feutré où se déroule une conférence préparatoire à un sommet diplomatique majeur sur les enjeux syriens. Officiellement, Léna y officie pour le compte d’une société d’événementiel. Officieusement, elle est là pour observer, comprendre, déjouer. Les tractations sont serrées, les postures diplomatiques bien rodées. Mais sous la surface, chacun joue un rôle et dissimule ses intentions. Un marin meurt dans un accident suspect. Léna, plus lucide que jamais, se rapproche d’un élégant Saoudien, d’un lord britannique obsédé par sa ligne, et de plusieurs figures énigmatiques. Les instants de détente deviennent des champs de tension. Chacun s’épie. Les masques menacent de tomber.

Pierre Christin signe un huis clos d’une grande finesse, renouant avec l’ambiance de Partie de chasse – son classique réalisé en collaboration avec Enki Bilal – tandis que Juillard affine encore son trait, optant pour une stylisation plus élancée, rythmée par les détails discrets et les silences parlants.

Avec Les trois voyages de Léna, Pierre Christin et André Juillard nous livrent une fresque raffinée sur les fractures de notre monde. Ce cycle, débuté en 2006 avec Le Long Voyage de Léna, est né au sein de la collection Long Courrier des éditions Dargaud. Cette collection, qui comptait plus de quarante albums, se distinguait par des récits denses, graphiquement soignés, souvent en un seul volume. Là encore, Léna s’y impose avec évidence.

T. 3 - Léna dans le brasier
Pierre Christin & André Juillard © Dargaud

La trilogie restera comme le fruit d’une rencontre exceptionnelle entre deux figures majeures de la bande dessinée franco-belge, toutes deux disparues en 2024, à trois mois d’intervalle. Pierre Christin, né en 1938, fut l’un des grands rénovateurs du genre. Scénariste du mythique Valérian et Laureline (avec Jean-Claude Mézières), compagnon de route d’Enki Bilal, de Jacques Tardi, d’Anne Goetzinger ou de François Boucq, il a marqué l’histoire de la BD par son goût pour la politique, l’Histoire et les zones grises du réel.

André Juillard, né en 1948, fut quant à lui un maître du dessin réaliste et de la ligne claire, auteur des 7 vies de l’Épervier (avec Patrick Cothias au scénario), du Cahier bleu, de Blake et Mortimer (en binome avec Yves Sente). Tous deux auront laissé une empreinte profonde et durable dans le 9e art.

Les trois voyages de Léna composent une trilogie à la fois politique et intime, élégante et sombre, lucide et mélancolique. Un testament artistique à deux voix, parmi les plus puissants et discrets de la BD contemporaine.

Léna et les 3 femmes (Léna T. 2). Couverture originale pour le tirage de tête (Encre de Chine, aquarelle et crayon) - Rétrospective 2020 Galerie Daniel Maghen
Pierre Christin & André Juillard © Galerie & Éditions Daniel Maghen

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782205214086
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