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Loin d’une simple présentation de planches originales, l’exposition met en regard les quelque 160 œuvres réunies – planches, calques, croquis préparatoires, archives inédites et spectaculaire robot-Samouraï – avec les estampes, paravent, éventail de théâtre et objets japonais des collections permanentes du musée. Le fil conducteur est évident : le papier, matériau commun de la bande dessinée comme de l’estampe, mais aussi support d’une même narration par l’image.
Blake et Mortimer dans un musée des arts asiatiques ?
Le choix des 3 Formules du professeur Satō, vu le lieu, s’imposait naturellement. Dernier album entièrement dessiné par Edgar P. Jacobs, il est aussi celui dans lequel le créateur de Blake et Mortimer explore le plus directement la rencontre entre l’Orient et l’Occident. Philip Mortimer y est invité au Japon pour une tournée de conférences et répond à l’appel de son ami, le cybernéticien Satō, inventeur d’un procédé révolutionnaire permettant de créer des androïdes. Face à lui, Olrik retrouve son rôle de criminel international, prêt à s’emparer de cette découverte scientifique.
Mais derrière ce scénario de science-fiction se cache surtout la fascination de Jacobs pour un Japon qu’il ne visitera pourtant jamais. L’auteur entreprend un travail documentaire colossal. Pendant près de quatre ans, il accumule ouvrages spécialisés, photographies, brochures, plans, correspondances et documents techniques. Il sollicite l’ambassade du Japon, obtient des clichés de l’aéroport de Haneda auprès de Japan Airlines, collectionne les ouvrages consacrés au kabuki, à l’architecture ou aux paysages, jusqu’à constituer un impressionnant dossier de travail.
Cette méthode de création est au cœur de l’exposition. Les visiteurs découvrent des dizaines de dessins préparatoires, des plans détaillés du laboratoire du professeur Satō et du robot-Samouraï, des calques d’une qualité exceptionnelle, mais aussi un étonnant classeur consacré au vocabulaire japonais, unique dans toute l’œuvre de Jacobs. L’auteur y rassemble expressions françaises et japonaises afin de rendre crédibles les dialogues de son récit. Une reconstitution du robot de l’album sera même visible dans l’exposition !
Une histoire de poubelles
Cette obsession du détail atteint parfois des sommets. L’exposition présente notamment les célèbres photographies des... poubelles de Tokyo. Jacobs raconte, dans ses mémoires, Un Opéra de papier, avoir retardé de plusieurs semaines une scène de bagarre, le temps d’obtenir la preuve photographique de leur apparence exacte. Les archives de la Fondation confirment aujourd’hui l’anecdote : les photos, soigneusement conservées dans une enveloppe annotée « POUBELLES », figurent bien parmi les documents exposés.
Pour Éric Dubois, commissaire de l’exposition avec Thierry Bellefroid, cette exigence documentaire ne relève pas du simple perfectionnisme. En rendant crédible le moindre détail, Jacobs donne d’autant plus de force aux éléments imaginaires de son récit. Plus le décor paraît réel, plus les androïdes, les expériences scientifiques ou les technologies futuristes deviennent plausibles aux yeux du lecteur.
L’exposition cherche également à réhabiliter un album parfois considéré comme mineur. Si Les 3 Formules du professeur Satō adopte un dessin plus dépouillé que les aventures précédentes de Blake et Mortimer, ce n’est pas, selon les commissaires, parce que Jacobs s’essouffle. Au contraire, il s’inscrit pleinement dans l’esthétique de la science-fiction des années 1970, celle de 2001 : l’Odyssée de l’espace ou de THX 1138, où le futur devient plus épuré, plus minimaliste et plus proche du présent.
Résonnances de la Ligne claire
En confrontant les originaux de Jacobs aux estampes japonaises, l’exposition révèle également de nombreuses affinités plastiques : même sens de la composition, importance du cadrage, goût pour les contrastes, théâtralité des scènes et narration visuelle.
Elle montre combien le créateur de Blake et Mortimer, sans jamais avoir foulé le sol japonais, avait su intégrer dans son imaginaire une vision particulièrement juste d’un pays partagé entre traditions ancestrales et modernité technologique.
Enfin, afin de préserver les œuvres les plus fragiles (les normes d’exposition, c’est 50 lux maximum et deux mois d’exposition), l’événement se vivra en deux temps : à partir du 3 novembre 2026, une importante rotation remplacera une grande partie des planches, calques et archives présentés, offrant aux visiteurs une nouvelle sélection d’originaux.
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Par Didier PASAMONIK
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Informations pratiques : Mortimer et le Japon de papier, Musée des Arts asiatiques, 405 promenade des Anglais, 06200 Nice, du 1er août 2026 au 31 janvier 2027. Ouvert du mercredi au lundi, de 10 h à 18 h (fermé le mardi). Entrée gratuite. Tél. : 04 89 04 55 20.
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