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Vero Cazot (Mi-Mouche) : « La boxe symbolise le choc émotionnel que Colette encaisse après la mort de sa sœur. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 27 février 2026 
Autodidacte et indépendante, Vero Cazot trace depuis plusieurs années un chemin singulier dans la BD, mêlant sensibilité sociale et introspection. De Betty Boob à Olive, son écriture explore les fragilités humaines. Avec le tome 2 de Mi-Mouche, une série publiée dans Spirou et en albums aux éditions Dupuis, elle signe une nouvelle étape où le combat intérieur d’une adolescente devient le cœur battant du récit. Rencontre.

À l’occasion de la parution du tome 2 de Mi-Mouche, pourriez-vous revenir sur la genèse de cette série ? Comment est née l’idée de raconter l’histoire de Colette, et quelles ont été vos premières intentions en tant que scénariste ?

Vero Cazot : L’histoire de Mi-Mouche et de Colette est née d’une manière assez particulière, presque inédite dans ma façon de travailler. Tout a commencé lorsque j’ai découvert, sur les réseaux sociaux, un dessin réalisé par Carole Maurel : le croquis d’une petite fille boxeuse. Ce personnage, qui n’était au départ qu’une esquisse, m’a immédiatement interpellée. J’ai donc demandé à Carole s’il s’agissait d’une recherche pour un futur projet de bande dessinée, mais ce n’était pas le cas. Comme nous avions très envie de collaborer ensemble, je lui ai confié que ce personnage me semblait extrêmement inspirant et qu’il possédait un vrai potentiel d’héroïne.

Très rapidement, j’ai choisi de la faire grandir : je ne souhaitais pas raconter l’histoire d’une enfant, mais celle d’une adolescente confrontée à des problématiques propres à cet âge. Une adolescente un peu singulière, qui paraît beaucoup plus jeune qu’elle ne l’est réellement, et pour qui ce décalage devient central. Le fait d’être constamment perçue comme une enfant nourrit chez elle une forme de frustration, mais aussi une véritable rage de vivre et d’exister.

Vero Cazot (Mi-Mouche) : « La boxe symbolise le choc émotionnel que Colette encaisse après la mort de sa sœur. » [INTERVIEW]
Mi-Mouche T. 1 – Tu veux te battre ? | Mi-Mouche T. 2 - Duels au collège
Vero Cazot & Carole Maurel © Dupuis

Pour revenir au premier tome de Mi-Mouche, vous abordez des thèmes particulièrement sensibles — le deuil, la reconstruction familiale — tout en inscrivant le récit dans une tonalité plus lumineuse, proche de l’esprit Spirou. Comment avez-vous trouvé le juste équilibre entre cette dimension intime et la vitalité, presque énergique, du récit ?

Pour moi, il était essentiel de ne pas alourdir le récit. L’histoire débute de manière dramatique, mais la question était : que fait-on d’un tel événement lorsqu’on est une adolescente pleine de vie, en pleine construction, avec malgré tout l’envie d’avancer ? Le deuil est particulièrement lourd pour Colette, d’autant plus qu’il s’agit de sa sœur jumelle, ce qui la place dans une forme de dualité permanente. Il fallait donc instaurer un équilibre de ton, avec un contrepoint plus léger, parfois humoristique. Même dans les périodes difficiles, on continue à rire, à ressentir de la joie — parfois avec une certaine culpabilité — car la vie n’est jamais faite uniquement de malheur ou de bonheur.

Je voulais aussi que le récit reste accessible, dynamique et plaisant, notamment parce qu’il met en scène des activités très physiques comme la boxe ou la danse. Cette énergie passait également par la construction du personnage : l’ombre de Colette incarne tout ce qu’elle refoule — ses désirs, ses frustrations, ses ambitions cachées — ainsi qu’une part d’elle-même plus audacieuse et moins soucieuse de plaire. Depuis la mort de sa sœur, Colette cherche à devenir la fille-modèle pour ne pas décevoir sa famille, surtout sa mère, alors qu’elle n’était pas ainsi auparavant. L’ombre lui permet donc d’exprimer une autre facette d’elle-même : plus drôle, plus irrévérencieuse, parfois prête à provoquer des erreurs ou des mensonges pour la pousser vers la boxe et vers ses propres choix. Cela crée un personnage nuancé, à l’image de tout être humain — et peut-être encore davantage des adolescents.

Mi-Mouche T. 1 – Tu veux te battre ?
Vero Cazot & Carole Maurel © Dupuis

Dans le premier tome, la boxe apparaît pour Colette comme une véritable révélation, presque un appel intérieur. À travers cette découverte, cherchiez-vous avant tout à évoquer une passion naissante, un processus d’émancipation, une forme de réparation personnelle — ou un mélange de tout cela ?

C’est vraiment un peu tout cela à la fois. La boxe offrait aussi une dimension très visuelle, particulièrement intéressante en BD. Elle permet d’exprimer la colère de Colette : une colère face à l’adversité, mais aussi face à ceux qui continuent à la considérer comme une enfant ou comme quelqu’un d’inférieur. C’est une manière pour elle de reprendre sa place dans le monde, de retrouver une forme d’équilibre et de stabilité.

À ce moment de l’histoire, Colette est presque désincarnée, tiraillée entre son ombre, son envie de ressembler à sa sœur et son propre mal-être. La boxe lui apporte un cadre très concret, un espace où elle doit être pleinement présente, attentive au moment, au risque de recevoir un coup. Dans ces instants-là, elle cesse de penser au drame ou de chercher à être quelqu’un d’autre qu’elle-même. Peu à peu, cette pratique lui permet de s’affirmer et de regagner confiance en elle.

La boxe est souvent perçue comme le sport des marginaux ou de ceux qui cherchent une forme de revanche sur la vie, un espace où l’on se révèle pleinement face à l’adversité. Mike Tyson disait d’ailleurs au sujet de son sport : « Tout le monde a un plan jusqu’à ce qu’il se prenne un coup de poing dans la gueule ». Est-ce aussi cette dimension — presque révélatrice de la véritable personnalité de Colette — que vous souhaitiez explorer à travers son parcours ?

Oui, bien sûr. La boxe fonctionne aussi comme une métaphore de ce que Colette reçoit en pleine figure avec la mort de sa sœur. Dans la vie, rien ne se déroule jamais exactement comme on l’avait imaginé, et il faut constamment apprendre à réagir, à s’adapter. Pratiquer la boxe devient alors une manière pour elle de composer avec l’imprévu, de se demander comment avancer malgré les coups. En ce sens, c’est une très belle métaphore de la vie elle-même.

Mi-Mouche T. 2 - Duels au collège
Vero Cazot & Carole Maurel © Dupuis

La mère de Colette apparaît surprotectrice, mais jamais caricaturale, notamment en raison de ses propres traumatismes. Comment avez-vous construit ce personnage pour en préserver toute la nuance, afin que le lecteur puisse la comprendre sans pour autant minimiser le vécu de Colette ?

J’espère que cette nuance transparaît. J’ai l’impression que les jeunes lecteurs perçoivent la mère comme plus dure que ne le font les adultes, qui parviennent davantage à se mettre à sa place. En tant qu’adulte, j’ai moi-même traversé différents âges de la vie : je peux comprendre à la fois le besoin de liberté d’une adolescente et l’instinct de protection d’un parent, surtout lorsqu’il traverse une période de fragilité et de deuil.

La mère agit avant tout par peur et par amour, convaincue de savoir ce qui est bon pour son enfant, même si cela peut paraître trop strict. J’explique souvent aux jeunes lecteurs que les deux personnages sont au début d’un processus : elles vont évoluer ensemble. Les adultes ne sont pas parfaits, ils commettent des erreurs de jugement et doivent apprendre à lâcher prise, notamment lorsque leurs enfants empruntent des chemins différents de ceux qu’ils imaginaient pour eux. J’espère avoir réussi à écrire un personnage nuancé, en tout cas c’est ce qui me passionne dans sa construction.

Nous avons évoqué l’ombre de Colette, cette voix intérieure qui exprime ce qu’elle n’ose pas dire. Comment est née cette idée narrative et quel rôle souhaitiez-vous lui donner dans la construction du personnage ?

L’ombre ne s’est pas imposée immédiatement. Elle est apparue lorsque j’ai réfléchi au fait que Colette n’avait jamais été seule : elle a toujours vécu à deux, avec sa sœur jumelle, dès le ventre de leur mère. Après sa disparition, elle doit soudain apprendre l’individualité, quelque chose qu’elle n’avait jamais expérimenté. Cette ombre devient alors une forme de présence, presque une compagnie, même si elle est en désaccord avec elle. Elle apparaît d’ailleurs dès le réveil de Colette après l’accident, comme une matérialisation de cette dualité intérieure.

C’était aussi une manière de jouer avec les possibilités propres à la bande dessinée. Le dessin permet de représenter l’invisible, les émotions, les colères, les voix intérieures — autant d’éléments que je n’aurais sans doute pas abordés de la même façon au cinéma. Pour moi, il est essentiel d’exploiter ce que le médium BD offre de spécifique, tout ce qui justifie que cette histoire prenne vie sous cette forme plutôt qu’une autre.

Mi-Mouche T. 2 - Duels au collège
Vero Cazot & Carole Maurel © Dupuis

Dans ce deuxième tome, Colette est confrontée à une double forme de violence : celle du ring, qu’elle choisit, et celle du collège, qu’elle subit. Comment avez-vous travaillé cette évolution, entre l’apprentissage de la défense de soi et le risque de se mettre en danger ?

J’ai l’impression que cette tension est venue assez naturellement en construisant des scènes en lien direct avec la boxe et avec les thèmes du récit. La notion de défense et d’attaque ne se limite pas au ring : elle traverse aussi la vie quotidienne de Colette. À la fin du premier tome, elle n’a plus le droit de boxer, et il était impensable qu’elle retourne immédiatement au club dans le deuxième volume. Il fallait donc imaginer des situations qui lui permettent de reconquérir progressivement ce droit.

Le personnage d’Astrid, déjà présente comme une adversaire au collège, s’est imposé comme une piste narrative intéressante. Parce que Colette est la plus frêle de la classe, cette relation conflictuelle débouche sur des combats clandestins, qui créent une dynamique ambiguë : son ennemie devient aussi celle qui lui permet de continuer à boxer. Mais ces affrontements la mettent en danger, car ils échappent totalement à tout cadre. Astrid ne connaît rien à la boxe et cherche surtout à régler ses propres comptes.

Cela m’a permis de rappeler que la boxe, lorsqu’elle est pratiquée dans un club avec un coach et des règles, est en réalité beaucoup plus sécurisante. Finalement, ce qui apparaît d’abord comme un problème devient une solution, y compris pour la mère de Colette, qui comprend que le cadre du sport est plus rassurant que la violence incontrôlée du collège.

Mi-Mouche T. 2 - Duels au collège
Vero Cazot & Carole Maurel © Dupuis

Le personnage d’Elias apporte une dimension particulière au récit : lui aussi subit le harcèlement, tout en devenant parfois un point de tension pour Colette. Dans ce deuxième tome, comment souhaitiez-vous faire évoluer leur relation : vers la rupture, l’incompréhension, la réparation, ou plutôt vers une forme d’ambiguïté ?

Il y a un peu de tout cela. Leur relation traverse un moment charnière, celui où l’on réalise que l’on peut être amis tout en ayant des goûts, des aspirations et des trajectoires différentes. À l’adolescence, il arrive souvent que les amitiés soient mises à l’épreuve : on évolue différemment, on ne se comprend plus toujours, et la question se pose de savoir si l’on peut continuer à avancer ensemble.

Je ne voulais pas forcément aboutir à une rupture, mais plutôt explorer la manière dont ils peuvent se retrouver, malgré les tensions. L’amitié n’est pas toujours simple : les conflits et les désaccords peuvent aussi être sains, car ils permettent de grandir et d’apprendre à respecter les différences. Suivre sa propre voie peut fragiliser une relation, mais aussi la renforcer, et c’est ce que l’on commence à voir dans ce tome 2 — avec une évolution qui se poursuivra dans le tome 3.

Cela me permettait également d’aborder la question des stéréotypes de genre : un garçon qui danse, une fille qui boxe… Même si les mentalités évoluent, ces clichés existent encore et peuvent freiner des vocations. Il me semblait important de les évoquer dans le récit, pour rappeler que chacun devrait être libre de ses choix sans avoir à se justifier.

On constate pourtant que, dans de nombreuses cultures et à différentes époques — y compris en Occident — la danse a longtemps été valorisée chez les hommes, parfois même comme un marqueur social. Comment expliquez-vous que ces pratiques restent aujourd’hui encore associées à des stéréotypes aussi tenaces ?

Je ne saurais pas vraiment dire comment on en est arrivé là. J’ai parfois le sentiment que certaines idées se cristallisent et se durcissent autour de stéréotypes qui n’existaient pas auparavant. Il y a même, à certains égards, une forme de régression dans les représentations liées au sexisme, alors que les hommes ont toujours dansé à travers l’Histoire. La danse fait simplement partie de la vie.

Mi-Mouche T. 2 - Duels au collège
Vero Cazot & Carole Maurel © Dupuis

Pour conclure autour de Mi-Mouche, la boxe apparaît autant comme un sport que comme un véritable langage émotionnel. Dans ce deuxième tome, qu’aviez-vous envie que Colette comprenne sur elle-même à travers cette pratique : ses limites, sa force, sa colère — ou plus profondément encore, son droit d’exister en dehors de l’ombre de Lison ?

Oui, je pense que tout cela renvoie avant tout à son identité et à son individualité : le droit d’être différente de sa sœur. La boxe lui permet de révéler ce qu’elle a toujours été au fond d’elle-même, alors même que les autres la percevaient comme fragile, petite ou incapable. En réalité, elle possédait déjà cette force intérieure, et la pratique sportive lui offre un espace pour exprimer sa véritable personnalité.

Elle apprend aussi à se défendre, bien sûr, mais le tome 2 marque surtout une prise de conscience. Dans le premier volume, son envie de boxer était encore très instinctive, presque inconsciente. Ici, elle commence à comprendre pourquoi ce sport lui est indispensable, ce qu’il lui apporte et ce qu’il dit d’elle. À la fin de ce deuxième tome, elle sait enfin pourquoi elle veut boxer et ce dont elle a réellement besoin pour exister.

Pour terminer, pourriez-vous revenir brièvement sur la genèse d’Olive ? Comment est né ce projet qui occupe une place particulière dans votre parcours ?

Olive est un projet très ancien, sur lequel je travaille depuis plus de vingt ans. Il a connu de nombreuses évolutions : à l’origine, il s’agissait d’un projet de film centré sur une adulte, avant de devenir l’histoire d’une adolescente. Ce changement s’est imposé parce que les thématiques abordées — l’identité, la construction de soi, les émotions — trouvaient une résonance plus forte à l’âge de 17 ans, dans une période de vie encore très intense et en transformation.

Ce projet a pris différentes formes au fil du temps, y compris durant mes études de scénariste, au point qu’il m’est aujourd’hui difficile d’en retracer précisément l’origine. Je pense toutefois qu’il s’ancre dans mon imaginaire personnel : j’ai un monde intérieur très vivant, et je peux facilement m’identifier à Olive. Écrire des histoires, c’est aussi dialoguer avec cet univers intérieur, et le personnage s’est imposé presque naturellement à moi.

Olive - Intégrale
Vero Cazot & Lucy Mazel © Dupuis

Olive est une série en quatre tomes désormais achevée, initialement publiée dans un grand format avant d’être rééditée dans un format plus compact, proche du roman graphique. Qu’est-ce qui a motivé ce choix éditorial, notamment au regard du travail graphique, très riche visuellement ?

Très honnêtement, je ne me suis pas immédiatement rendu compte que le format était aussi petit. Le choix du format roman graphique avait du sens, car Olive est une histoire qui peut se lire d’une traite et qui gagne à être abordée comme un récit continu. En revanche, il est vrai que les dessins de Lucie Mazel auraient mérité davantage d’espace pour s’exprimer pleinement.

Entre le grand format classique de la bande dessinée et cette édition plus compacte, il y avait peut-être un équilibre intermédiaire à trouver. Les planches sont si riches visuellement qu’un peu plus d’ampleur leur aurait sans doute mieux rendu justice.

Quels sont vos prochains projets ?

Le prochain rendez-vous sera d’abord la sortie du tome 3 de Mi-Mouche, prévue pour septembre ou octobre 2026. En parallèle, je termine actuellement un nouveau one-shot avec Anaïs Bernabé, avec qui j’avais déjà signé Le Chant des Possibles, toujours chez Dupuis et dans un format similaire. L’album restera cohérent avec nos précédentes thématiques, notamment autour des relations humaines, même s’il s’agira d’une histoire totalement différente.

Le récit abordera notamment la question du vieillissement au féminin, à travers l’histoire d’une femme amoureuse d’un homme qui, lui, ne vieillit pas. Ce décalage viendra intensifier son propre rapport au temps, dans une société où l’apparence et l’âge occupent une place importante. En parallèle, l’album évoquera aussi des enjeux écologiques, en créant des résonances entre le vieillissement du monde naturel, sa fragilité et les possibilités de renouveau si l’on en prend soin. L’histoire se déroulera au bord de la mer et proposera une esthétique plus unifiée que Le Chant des Possibles, avec une harmonie visuelle plus marquée, même si le récit traversera différentes époques. La sortie est prévue pour début 2027.

Mi-Mouche
Vero Cazot & Carole Maurel © Dupuis

Voir en ligne : Lire la chronique du tome 2 sur ActuaBD

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782808506823

En médaillon : Vero Cazot
Photo © Christian Missia Dio

À lire sur ActuaBD.com :

Mi-Mouche T. 2 : Duels au collège - Par Vero Cazot & Carole Maurel - Dupuis. Sortie le 23 janvier 2026. 290mm (H) / 219mm (L). 56 pages couleur. 13,50 €.

Olive - Intégrale - Par Vero Cazot & Lucy Mazel - Dupuis. Sortie le 19 août 2024. 290mm (H) / 219mm (L). 224 pages couleur. 35 €.

Mi-Mouche Dupuis ✍ Véro Cazot ✏️ Carole Maurel à partir de 10 ans Drame Sport Vie quotidienne Adolescence France
 
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