Chaque année, de nombreuses œuvres tombent dans le domaine public. Ça permet la libre utilisation d’une oeuvre de l’esprit, musique, modèle, livre, etc. mais aussi de laisser librement quiconque donner sa version d’une œuvre. Et le résultat peut varier d’une suite fidèle à l’original, peu importe le support, à une œuvre complétement dénaturée, telles les nombreuses suites à Sherlock Homes ou Arsène Lupin, ou le film d’horreur Winnie l’Ourson : Du sang et du miel…
Dans le quotidien québécois La Presse, on annonce que Popeye mais surtout Tintin tomberaient dans le domaine public l’année prochaine. Les irréguliers de la tintinopholie se féliciteraient de la nouvelle, eux qui subissent si souvent les foudres juridiques de Moulinsart/TintinImaginatio ? Oui mais non, ce n’est pas si simple que cela.
Car l’article évoqué présente le point de vue canadien, pour ainsi dire américain, où le droit n’a pas la même application qu’ici.
En Europe, une oeuvre de l’esprit tombe dans le domaine public 70 ans après la mort de l’auteur (ou du dernier co-auteur survivant dans le cas d’une oeuvre de collaboration). Subsiste cependant, sous certaines conditions très strictes et limitées par la jurisprudence, le droit moral, qui est inaliénable, parfois même des siècles après la création de l’oeuvre d’origine, comme dans le cas des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos.
Aux États-Unis, ce délai est plus complexe. Les oeuvres publiées avant 1929 sont libres de droit ; celles entre 1929 et 1978, bénéficient d’une protection de 95 ans à partir de leur première publication. Celles publiées après 1978 rejoignent la norme européenne : 70 ans après le décès de l’auteur. Mais selon les contrées, s’ils ont ou non signé la Convention de Berne (régulièrement révisée depuis 1886), cette protection peut varier d’un pays à l’autre, voire même être inexistante.
"Je suis ce que je suis, et c’est tout ce que je suis !"
En 2025, deux personnages de BD - et pas des moindres - devraient rentrer dans le domaine public aux USA.
Popeye, le marin musclé borgne à la mâchoire en galoche n’a pas cassé sa pipe, ni arrêté d’ingurgiter ses épinards. C’est que, manger ses légumes - faute de le transformer en géant vert ou Hulk - lui procure une grande force, les parents le remercient. Créé en 1929 par le dessinateur américain E. C. Segar, le marin était accompagné dans ses strips par sa femme maigrichonne prénommée Olive, comme la forme de sa tête.
Si le personnage de Brutus, rival de Popeye qui courtise sa bien aimée, n’est apparu que brièvement dans la bande dessinée, il fut popularisé par la suite dans l’adaptation en série animée. Autre personnage incontournable dans cet univers, nous pouvons noter J. Wellington Wimpy, un homme corpulent, aussi paresseux que lâche et surtout rafleur de hamburgers. Cet ami du marin est nommé tout simplement Gontran en français. En 1980, la BD a eu le droit à film en live-action. Pour jouer Popeye, l’acteur vedette Robin Williams, encore à ses débuts sous les projecteurs.
En 2010, l’annonce d’un film d’animation en 3D a eu lieu, avec plusieurs dates de sortie fixées, initialement entre 2014 et 2015, avant d’être annulées. Bien que la production ait recommencé en 2020, ce projet a été suspendu en 2022.
Depuis, silence radio.
Maintenant que la BD s’apprête à être libre de droit, un studio pourrait librement concevoir son propre projet, en allant jusqu’au bout cette fois-ci. Peut-être qu’une dose d’épinards aidera. On nous dit également dans l’oreillette qu’un nouveau film live est en production, scénarisé par Michael Caleo. Qui pour passer après Robin Williams ?
Popeye est aujourd’hui un personnage certes bien moins connu et présent qu’autrefois, mais il reste une icône de la bande dessinée américaine et est au passage éternellement indissociable des épinards. Or, le légume n’était pas présent aux prémisses des aventures du gars de la marine. Il en va de même pour Brutus et Gontran. Dès lors, il faut tenir compte des périodes auxquelles apparaissent ces caractéritiques et ces personnages, parfois créés pour des produits dérivés par d’autres auteurs que l’auteur d’origine.
Les éditions Futuropolis viennent d’en faire une magnifique édition. Mais si elle est possiblement libre de droit (Segar étant mort en 1938), les éditeurs ne paieront sans doute pas un fifrelin de droits d’auteur mais paieront sans doute une redevance à l’éditeur américain qui a fait les clichés.
Autre exemple de ces nuances : Les Pieds Nickelés. Son créateur, Louis Forton, est mort en 1934. Open Bar ? Oui, mais pas pour Les Pieds Nickelés de Pellos, son successeur, mort en 1998 à 98 ans !
Tintin pour Tintin ?
Un autre personnage majeur devrait faire son entrée dans le domaine public, selon le journal canadien. Il s’agit de Tintin, l’éternel jeune reporter intrépide belge aux plus de 250 millions d’albums vendus cré é en 1907 Par Georges Remi, alias Hergé. Il est né en février 1929 dans le journal catholique Le Vingtième Siècle.
Tintin a, comme beaucoup de héros, dû faire face à des polémiques, notamment avec Tintin au Congo, placé dans un contexte colonial parsemé de clichés et de termes jugés racistes dans les anciennes éditions. Néanmoins, Hergé a pu continuer à faire vivre son héros en ne répétant pas les mêmes erreurs du passé. L’univers fut développé au fur et à mesure des aventures, accueillant le marin (encore un) capitaine Haddock à partir du neuvième album (Le Crabe aux pinces d’or) ou encore le Professeur Tournesol à partir du douzième album (Le Trésor de Rackham le Rouge).
Au final, c’est une série de 24 albums qui, grâce à une exploitation continue et volontariste des éditions Moulinsart et Casterman est exploitée sous diverses formes, à chaque saison, à de nombreuses reprises.
La BD de Tintin a la particularité, on le sait, d’être ultra-protégée depuis la mort d’Hergé. La société TintinImaginatio, anciennement Moulinsart n’a autorisé aucune reprise en album et gare aux BD pirates qui s’y emploieraient. Cependant il n’y a eu aucun mal à ce que la BD soit adaptée deux fois en série télévisée, ainsi qu’en plusieurs films, dont le dernier a été réalisé par nul autre que les réalisateurs-cultes américain Steven Spielberg et Peter Jackson. Tel un coup du sort - tout comme Popeye - Tintin attend une suite au cinéma qui se fait attendre depuis 13 ans !
Alors, oui, Tintin débarque dans la panthéon du domaine public, mais il faut encore une fois relativiser. Tout d’abord, cela ne vaut que pour les USA pour l’oeuvre de 1929, donc les Soviets, sans les personnages secondaires de l’univers : Tchang, la Castafiore, les Dupondt, etc.
Pour tout le reste du globe, le courageux journaliste reste sous les radars et les scuds de TintinImaginatio qui réfléchit même de produire un album inédit d’après des ébauches d’Hergé d’ici 2054 pour garder les droits et qui protège soigneusement les marques attenantes à l’univers (le droit des marques est distinct encore de celui du droit d’auteur...)
De plus, la mèche fougueuse de Tintin telle que colorisée que quelques années après sa création reste aussi éminemment protégeable.
Cette stratégie obstinée a été appliquée, on s’en souvient, pour Mickey quand celui-ci est tombé dans le domaine public début 2024. Avec une certaine ingéniosité, la Walt Disney Compagny avait choisi d’inscrire la souris - véritable symbole de son empire avec qui tout a commencé - dans son logo afin de le préserver. Si les toutes premières versions de Mickey et Minnie dans Plane Crazy et Steamboat Willie sont désormais dans le domaine public, les versions suivantes sont encore réservées à Disney. Pas de short rouge à boutons noirs, par exemple, pour le domaine public. Cette affaire de culotte n’est pas banale : deux ans plus tôt Winnie l’ourson, d’A. A. Milne tombait lui aussi dans le domaine public, mais pas sa version Disney avec son caractéristique… tee-shirt rouge.
Il vous faut donc agir avec prudence si, vous qui lisez cet article, voulez saisir plume et pinceaux pour animer ces tenaces aventuriers de papier. Ou alors, il faudra encore vous armer de patience et envisager la chose dans vos vieux jours, si ces vieilles icônes ont encore droit de cité.
Par Rémi BARNAULT Didier PASAMONIK
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