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Requiem Pour Gaza - Par Sacco et Hedges - Futuropolis

Par Romain BLANDRE On n'a pas aimé 30 septembre 2026 
Joe Sacco avait déjà sévi dans une petite bande dessinée intitulée Guerre à Gaza parue chez Futuropolis en 2024. Les lecteurs découvraient avec effroi ses idées de déni de la réalité du 7 octobre 2023 et ses pensées complotistes puisqu’il y supposait que cette terrible guerre avait été planifiée par le gouvernement israélien et américain, tenu à l’époque par Joe Biden. Dans un court, mais instructif échange dessiné avec Art Spiegelman, paru en France dans le journal « Le 1 », Sacco avait pris du recul et avait rassuré quelque peu ses lecteurs. Ce Requiem pour Gaza est une reprise des idées les plus extrémistes au sujet de cette guerre qui n’en finit pas. Associé avec Chris Hedges, avec qui il avait déjà signé Jours de Révolte il y a quelques années, les deux auteurs se lâchent sans aucune retenue, utilisant des techniques de communication et des termes dignes des pires discours haineux. Requiem pour Gaza ou Requiem pour la BD reportage ? Requiem pour Gaza ou Requiem pour le journalisme objectif ? Requiem pour Gaza ou Requiem pour la bande dessinée tout court ? Chacun pourra se faire son avis, si toutefois le lecteur ou la lectrice aura le courage d’aller au bout de cette lecture éprouvante.

L’objet du livre est pourtant digne du plus grand intérêt. Il s’agit de mettre en lumière les souffrances de civils innocents victimes d’une guerre qui les écrase, coincés entre les bombardements israéliens et les injonctions d’un groupe terroriste qui se sert d’eux comme boucliers humains.

L’idée est de rassembler tout un ensemble de témoignages précis pour dépeindre une guerre à hauteur d’hommes et de femmes dont l’unique but est de survivre, de se protéger et de trouver de quoi se nourrir et nourrir sa famille. Les textes écrits sont complétés par des récits dessinés. À ce titre, on ne peut que louer la qualité graphique de Joe Sacco et son art du séquençage et de la mise en page, variant les plans et éclatant les codes de la planche de BD classique. Mais là s’arrêtent les qualités du livre qui, dans la forme comme dans le fond, pose de réels problèmes.

Dans la forme tout d’abord, un lecteur de BD s’attend à lire de la BD, d’autant plus si elle parait chez un éditeur reconnu pour la qualité de ses romans graphiques. Sur les 160 pages que contient l’ouvrage, seule une quarantaine sont dessinées. On peut alors s’attendre à des planches qui rajoutent des éléments à ce que racontent les textes. L’espoir s’évapore à leur lecture. Elles ne font que répéter ce que maintes fois les témoignages écrits racontent. Les textes quant à eux ne constituent qu’une succession de récits d’horreurs sans analyse ni prise de recul, sans source ni contextualisation. Ils n’ont pour unique but que d’appuyer, par la répétition incessante, l’idée des auteurs : Israël commet un « génocide » à Gaza sous les yeux d’une communauté internationale qui laisse faire.

Car dans le fond, le bât blesse également. Et c’est peut-être là que se joue le véritable souci posé par ce roman non-graphique. À force d’asséner qu’Israël tout entier commet un « génocide » sans aucune nuance quant à ce terme, les auteurs perdent en crédibilité, surtout quand ils écrivent que toute la société israélienne sans exception est génocidaire. Quid du droit international qui affirme que seul des juristes ou des cours de justice pénale peuvent coller cette qualification à un acte ? Quid de l’opposition en Israël au gouvernement actuellement en place ? Quid des massacres commis le 7 octobre 2023 ?

Tout cela est balayé d’un revers de manche. Pour appuyer leur propos, les deux auteurs adoptent une technique qui vise à polariser l’histoire de ce conflit. D’un côté, on trouve Israël qu’ils nazifient : ils parlent de « milice juive », de « solution finale », de « déportations », de « camps »... De l’autre, le Hamas est dépeint de façon presque élogieuse : ses membres sont de simples « combattants » qui se défendent. Ils évoquent un groupe qu’on « diabolise » et qui est « présenté comme un groupe terroriste ». La nuance est symptomatique d’une pensée qui a tout de même mené quelques personnalités devant les tribunaux pour apologie de terrorisme…

Mais pourquoi qualifier le Hamas de groupe terroriste quand on voit que les auteurs font preuve d’un flagrant négationnisme lorsqu’ils évoquent le 7 octobre ? Ils dénoncent « les mensonges israéliens amplifiés par les médias occidentaux […]. Des bébés décapités. Des bébés cuits dans des fours. Des viols de masse imputés au Hamas […] ». Quid des terribles images des massacres commis par le Hamas et filmés par ses propres combattants ? Qui des otages morts et quid de ceux revenus dans un état famélique et traumatisés ? Rien ! Absolument rien n’est évoqué à ces sujets.

Passons ensuite sur la critique des médias, forcément tous en lien avec les pouvoirs étatiques et, de ce fait, corrompus. Passons sur la critique des états qui soutiennent le « génocide » (rappelons quand même que Sacco et Hedges sont planqués en Égypte et aux États-Unis quand ils reçoivent les témoignages) et, si on a encore le courage, abordons la dernière partie du livre intitulée Résistance (hasard du choix ?).

On y atteint le summum, ce qu’on peut faire de pire dans la déformation historique. Ce chapitre vise à démontrer le caractère intouchable de l’état d’Israël et de sa politique « génocidaire » parce que les Juifs ont connu la Shoah. Ce crime ultime protégerait l’État hébreu de toute critique et de toute intervention étrangère sous prétexte que six millions de Juifs ont été assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale. Les auteurs vont même plus loin en affirmant que ce crime inédit dans l’histoire permettrait aux Israéliens de commettre eux-mêmes un génocide sans être inquiétés par la communauté internationale. Les rôles sont inversés !

Ils finissent par dire que seuls les Juifs bénéficient d’une mise en avant surdimensionnée de leur mémoire alors que d’autres peuples ont subi les mêmes tragédies et rien n’est fait pour parler d’eux.

La situation de Gaza et du peuple palestinien est dramatique. Les crimes de guerre, voire contre l’Humanité, commis d’un côté comme de l’autre sont indéniables. La riposte israélienne est disproportionnée et des chefs d’États et de guerre devront rendre compte devant la justice internationale des méfaits commis depuis de trop nombreuses années.

Il faudra des années, des dizaines d’années pour qu’un jour, peut-être, les communautés puissent vivre ensemble. Peut-être aussi n’y arriveront-elles jamais. Mais un tel ouvrage réussira à ne rien faire d’autre qu’approfondir le fossé entre les partisans d’un camp et ceux de l’autre et n’arrangera absolument rien à une situation déjà compliquée qui résonne dans nos sociétés.

Par Romain BLANDRE

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Code EAN : 9781529994414
Futuropolis ✏️ Joe Sacco à partir de 16 ans BD de reportage Récits de guerre
 
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5 Messages :
  • Cette critique équilibrée me donne furieusement envie de lire Requiem pour Gaza !

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    • Répondu par Milles Sabords le 6 octobre à  12:47 :

      Ce type de BD montre toute les limites de la BD dite de « reportage ». Nos rayons de librairie en sont plein. Ce n’est plus de la BD, mais de la caricature de BD. Des sortes de « guides de la pensée » comme il y a des guides du Routard, de l’actualité pré-mâchée. Le problème de l’exercice, c’est que les auteurs de BD ne sont pas des journalistes, même s’ils s’entourent de spécialistes pour bosser sur un sujet. Il n’y a que le travail sur le terrain pour apporter une certaine vérité et pas au fond de son atelier d’auteur. Le journalisme de terrain est un vrai métier et non pas du sensationnel pour éditeurs en mal de cible commerciale.

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      • Répondu le 6 octobre à  13:36 :

        Milles Sabords passe à côté du problème, mais ce n’est pas important. En l’occurrence, Joe Sacco est bel et bien un journaliste et il a maintes fois fait un travail de journaliste. Le problème, c’est qu’il a vrillé depuis 2024 sur le sujet du Proche-Orient, comme beaucoup d’autres avant lui, et comme beaucoup continuent à le faire car c’est le sujet qui depuis 3000 ans rend tout le monde fou. La véritable question, c’est : Futuropolis assume-t’il vraiment de publier des livres, que des éditeurs véritablement politisés, mais plus sérieux, comme par exemple La Découverte, refuseraient de publier en l’état ? La limite du Roman Graphique de non-fiction se trouve aussi là : Des éditeurs qui ont démarré dans la BD, quand elle était un médium destiné au divertissement et le plus souvent à la jeunesse, se retrouvent à publier des livres sur des sujets hyper-complexes, hyper-tendancieux et hyper-brûlants, sans avoir ni la formation, ni les connaissances, ni le recul pour faire correctement leur travail, qui consiste notamment à "éditer" le travail de leur auteur, à vérifier ce qu’il raconte, à amender ou faire supprimer éventuellement ses dérapages etc. Je doute même qu’un éditeur, dans le contexte de surproduction qui est toujours en vigueur (malgré la crise) dispose du temps matériel pour lire entièrement les livres qu’il va publier. D’ailleurs, avant-même de savoir que Joe Sacco allait déraper, et confondre désormais nécessité d’informer et militantisme dénué de discernement, je ne connais personne qui soit jamais allé au bout d’un de ses livres.

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        • Répondu par Milles Sabords le 6 octobre à  16:15 :

          Je passe par le prisme du travail de Sacco, qui n’a jamais abordé ses BD comme un journaliste puisque la BD n’a pas pour vocation à faire du journalisme, pour m’étonner de cette mode éditorial ou à force de chercher des niches on en oubli l’essentiel : permettre à des auteurs de faire correctement leur métier de Bédéiste. La BD est devenue l’arrière-boutique de la presse magazine en s’emparant de leurs lignes éditoriales. Cela fait du tort à la profession et éloigne le public. Je ne passe pas à côté du problème, puisque justement c’est la place du récit imaginaire qui est devenu un problème pour les éditeurs. Contrairement à ce que vous pensez, je peux vous garantir que les projets retenus par les maisons d’édition sont lus, décortiqués, retravaillés avec les auteurs avant d’être enfin signés. Même si de l’intérieur certaines choses me font bondir, il y a des maisons d’édition qui font encore correctement leur travail, ne vous en déplaise.

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          • Répondu le 6 octobre à  21:06 :

            Il faudrait arriver à sortir un tout petit peu parfois de préoccupations qui ne concernent strictement que la BD. Le problème que pose la dérive de Sacco est bien plus important que le petit monde des éditeurs parisiens biberonnés désormais au marketing. Déjà parce que Sacco était un reporter et un dessinateur de renommée internationale. Et surtout parce que c’est bien triste que de le voir, même par compassion sincère envers les injustices sanglantes subies par les palestiniens, embrasser désormais des thèses si radicales qu’elles permettent de justifier les pratiques du Hamas -dont il faut rappeler qu’il est responsable, tout autant que le Likoud de Netanyahu, de l’échec du processus de paix des années 90-, sans parler du parallèle morbide dressé entre la Shoah et les exactions sanglantes infligées aux palestiniens, parallèle qui autorise les simplifications et les amalgames antisémites les plus rances. Bien triste de voir ça publié chez Futuro.

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