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Stéphane Marchetti (Sur le front de Corée) : « Lorsqu’on est loin de tout, une forme de fraternité se crée souvent entre journalistes. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 6 novembre 2024 
À l'occasion du lancement de la collection inspirée par le prestigieux Prix Albert Londres, nous avons rencontré l’auteur Stéphane Marchetti pour un entretien. À travers cette série de bandes dessinées, l'auteur et scénariste rend hommage aux grands reporters, en retraçant leurs parcours et en explorant des récits qui ont marqué l’Histoire. Dans cette interview, il nous révèle les motivations derrière son projet, les défis de l'adaptation de ces histoires en BD et son engagement envers un journalisme de qualité. Une plongée passionnante dans le monde de ceux qui, au péril de leur vie, témoignent des réalités de notre époque.

Bonjour Stéphane Marchetti, nous nous rencontrons à Bruxelles pour la publication de votre ouvrage sur Henri de Turenne et le lancement d’une collection dédiée aux grands récits primés par le Prix Albert Londres au sein d’Air Libre. Comment est né ce projet, et pourquoi avez-vous souhaité adapter ces reportages en BD ?

Stéphane Marchetti : Depuis longtemps, j’avais envie d’écrire un personnage de journaliste de fiction, peut-être en hommage à Tintin ou à Ernie Pike. En rencontrant Jean-David Morvan, je pensais à ce qu’il avait fait avec les photographes de l’agence Magnum et je me suis dit : c’est cela qu’il faut faire pour les journalistes. Il s’agit d’un Tintin moderne, ancré dans la réalité, qu’il soit du passé ou actuel, en chair et en os. C’est ainsi qu’est née l’idée de cette série, centrée sur ces grands journalistes qui, depuis 1933, racontent une large part du XXᵉ siècle et le début du XXIᵉ. Cette collection vise aussi à raconter l’évolution du métier de journaliste. C’est de cette manière que le projet a pris forme et s’est structuré.

Comment avez-vous sélectionné les reportages à adapter en bande dessinée, et pourquoi avoir choisi notamment Henri de Turenne ? Qu’est-ce qui le rend unique selon vous ?

Le Prix Albert Londres récompense, depuis 1933, des journalistes de moins de 40 ans. À travers cette collection, nous voulions aborder divers événements et types de reportages, qu’il s’agisse de guerre ou d’enquête. Le choix d’Henri de Turenne s’est imposé naturellement, car c’est une figure marquante du journalisme. Il a commencé en presse écrite avant de passer à l’audiovisuel et est à l’origine du prix audiovisuel du Prix Albert Londres en 1985. Il est considéré comme le « père » du documentaire historique, avec des séries comme Les grandes batailles. Ce qui nous intéressait, c’était de revenir à ses débuts, à ses premiers pas en zone de guerre. Il avait déjà côtoyé ce type de contexte, notamment à Berlin, mais ici, nous voulions montrer son immersion totale, ce que ressent un journaliste en arrivant sur le terrain : la peur, la découverte de la cruauté, la gestion de la mort d’un camarade. Nous voulions aussi illustrer les défis techniques du reportage en 1950, sans Internet ni téléphones satellitaires : recueillir les informations, taper l’article à la machine, dicter au bureau de Tokyo, envoyer par Télex à Paris… Une époque où tout était bien plus complexe.

Ce récit met en lumière la solidarité entre journalistes, qu’ils soient compatriotes ou étrangers. Par exemple, cette scène où un journaliste américain invite son collègue français à assister à des exécutions est marquante. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce lien unique entre correspondants de guerre ?

Lorsqu’on est à l’autre bout du monde, loin de sa famille et de ses proches, une forme de fraternité se crée souvent entre journalistes. C’est quelque chose que l’on observait déjà dans les années 1950 et qui persiste aujourd’hui. Cette expérience partagée forge des liens puissants, presque comme une seconde famille, car on vit ensemble des moments intenses. Henri disait : « La guerre révèle ce qu’il y a de pire et de meilleur chez l’homme ». Cette fraternité naît de l’expérience commune de l’atrocité et des épreuves, créant des relations profondes qui durent dans le temps, car les journalistes de guerre se retrouvent souvent dans les mêmes zones de conflit.

Restons sur cette scène d’exécution de soldats. De l’extérieur, on pourrait imaginer une forte concurrence entre journalistes pour garder les scoops, mais ici, on voit un partage d’informations et de sources. Pouvez-vous nous parler de cet esprit de collaboration entre correspondants de guerre ?

La concurrence existe bien sûr dans ce milieu, la course aux scoops est réelle. Cependant, certains journalistes sont prêts à partager des informations lorsqu’ils estiment qu’il n’y a pas de concurrence directe. Dans ce cas précis, il s’agit d’un journaliste américain et d’un journaliste français, qui n’ont pas traité le sujet de la même manière.

Lorsque Henri réalise que le journaliste américain l’emmène assister à une exécution de soldats sud-coréens ayant collaboré avec le Nord, il est tellement bouleversé qu’il n’arrive pas à écrire l’article. Sa veuve m’a d’ailleurs confié ses mémoires et archives, où il explique qu’il était paralysé par la honte. En revanche, le journaliste américain a pu rédiger son article, qui a fait la une du New York Times et a même reçu un grand prix. Cela illustre bien les différences de traitement entre journalistes.

On suit le parcours d’Henri de Turenne pendant ce conflit, et la fin évoque son futur dans l’audiovisuel. Concernant la BD, comment avez-vous choisi le dessinateur ?

Le choix du dessinateur s’est imposé naturellement. Nous connaissions déjà Rafael Ortiz, et comme le projet était soutenu par Dupuis, nous souhaitions un style réaliste qui respecte la ligne claire. Rafael, avec son trait charbonneux, correspondait parfaitement. Sa formation en comics lui permet également de réaliser de grandes double pages remplies de détails, comme des soldats ou des bateaux, ce qui convenait idéalement au projet.

Stéphane Marchetti (Sur le front de Corée) : « Lorsqu'on est loin de tout, une forme de fraternité se crée souvent entre journalistes. » [INTERVIEW]
Sur le front de Corée
Stéphane Marchetti & Rafael Ortiz © Air Libre/Dupuis

Combien de temps avez-vous mis pour réaliser cet album ?

Depuis le moment où nous en avons discuté, cela a pris environ deux ans et demi. Rafael a passé beaucoup plus de temps sur le projet, car le dessin est toujours bien plus long à réaliser que le scénario.

Dans le communiqué de presse, vous mentionnez que peu d’albums seront publiés chaque année, peut-être deux ou trois. Pouvez-vous en dire plus sur ce choix ?

On est plutôt sur un, voire deux albums par an. Le Prix Albert Londres est l’une des distinctions les plus prestigieuses de la presse française, et nous souhaitions accorder le même soin à chaque bande dessinée de cette collection. Cela signifie prendre le temps de bien choisir les sujets et de trouver la meilleure combinaison scénariste-dessinateur pour chaque projet.

Chaque histoire est traitée différemment. Avec Jean-David, nous avons défini un cadre pour rester fidèles au texte primé et permettre au journaliste de raconter son expérience de l’intérieur, comme un making-of, tout en conservant l’authenticité de l’œuvre. Par exemple, le prochain album, prévu pour le 24 janvier, est consacré à une grande reporter du Monde sur les mémoires de la Shoah. Son style graphique, très poétique et unique, reflète parfaitement l’histoire. Notre objectif est de trouver le dessinateur le plus adapté à chaque récit.

Quelle est votre vision du métier de journaliste aujourd’hui, alors que la méfiance envers les médias grandit ? Pensez-vous que le journalisme reste un service d’utilité publique et qu’il doit se réinventer face aux enjeux actuels de diffusion de l’information ?

Rudyard Kipling disait que dans une guerre, la première victime est la vérité. Cela s’applique aussi au journalisme : sans information de qualité, les démocraties sont menacées. Aujourd’hui, le public peine de plus en plus à distinguer information et désinformation, et la défiance envers le journalisme s’accentue.
Dans un contexte où les journalistes sont menacés, voire tués, simplement pour exercer leur métier, il est d’autant plus essentiel de rappeler, à travers la bande dessinée, ce que signifie réellement être sur le terrain pour recueillir des informations. Cela montre l’importance de l’information de qualité, aujourd’hui plus nécessaire que jamais.

Merci beaucoup.

Sur le front de Corée
Stéphane Marchetti & Rafael Ortiz © Air Libre/Dupuis

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782808502498

En médaillon : Stéphane Marchetti
Photo © Christian Missia Dio

À lire sur ActuaBD.com :

Sur le front de Corée - Par Stéphane Marchetti & Rafael Ortiz - Ed. Dupuis, coll. Air Libre. Format 310mm (H) / 237mm (L). 120 pages couleur. 25 €. Album paru le 18 octobre 2024.

Dupuis Aire Libre ✍ Stéphane Marchetti ✏️ Rafaël Ortiz Histoire BD de reportage Récits de guerre France Bruxelles Tokyo New York Londres Berlin
 
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