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Ce que j’ai vu à Auschwitz - Par JD Morvan, Victor Matet & Rafael Ortiz - Ed. Dupuis

Par Romain BLANDRE Favori de la rédaction 26 mars 2026 
« Celui qui entrait une fois dans ce Kommando ne pouvait plus le quitter… à part en fumée, en passant par la cheminée des Krematorien ». Cette phrase crue et sans filtre est tirée de l’un des quatre cahiers rédigés dans l’immédiat après-guerre par Alter Fajnzylberg, rescapé de l’enfer d’Auschwitz où il a passé quatre ans de sa « vie » après avoir été arrêté par les nazis en France. De ces cahiers- témoignages, un livre est paru l’année dernière aux Éditions du Seuil. Il est complété par cet album adapté en bande dessinée par Jean-David Morvan et Victor Matet qui avaient déjà planché sur le dernier voyage de Ginette Kolinka dans le camp de concentration et centre de mise à mort de Birkenau. Cette fois, c’est Rafael Ortiz qui est au dessin pour un résultat particulièrement réussi.

Le Kommando dont parle Alter, c’est celui que les nazis nommaient le Sonderkommando, ce groupe de détenus juifs que ces derniers maintenaient en vie dans les lieux d’assassinat de masse. Ils avaient pour mission de réaliser le sale travail que les nazis leur avaient confié : vider les chambres à gaz de leurs victimes et détruire leur corps par incinération. Alter Fajnzylberg était de ceux-là. Il fut aussi et d’abord l’un des premiers à être intégré de force dans le premier convoi de Juifs partis de France, le 27 mars 1942. Quatre-vingt-quatre ans jour pour jour après le départ de ce funeste train paraît cet album, hommage à ces premières victimes parties de France, comme pour marquer le fait qu’aujourd’hui encore aucune cérémonie, aucune mémoire n’est associée à cette date dans notre pays.

Alter a connu un destin hors du commun à Auschwitz et à Birkenau. Arrivé au tout début du printemps 1942, il est un des rares hommes à avoir tenu aussi longtemps, à avoir survécu aux violences de ses geôliers SS, aux terribles conditions de survie à Auschwitz et aux ordres auxquels il était soumis. Car effectivement, Alter fut très vite intégré dans le Sonderkommando chargé d’incinérer les corps de celles et ceux qui n’avaient pas été sélectionnés pour le travail sur les rampes d’Auschwitz et de Birkenau.

Pour survivre à de telles horreurs, nul doute qu’il fallait un homme assez fort physiquement et psychologiquement. Toute la première partie de la bande dessinée a pour objet de montrer comment cet homme s’est forgé un caractère aussi endurant. C’est tout d’abord en intégrant les mouvements communistes polonais qui bravaient les forces de l’ordre envoyées contre eux par les patrons des usines dans lesquelles ils travaillaient. Animé par un profond sentiment de justice et de liberté, c’est ensuite dans les Brigades internationales qu’il participait à la guerre d’Espagne. Puis ce sont ses premières expériences de détention dans les camps du sud de la France et son intégration dans les chantiers du mur de l’Atlantique qui sont relatées par les auteurs de la bande dessinée. Les évènements prennent une autre tournure ce 20 septembre 1941, date à laquelle Alter est arrêté, enfermé un temps à Drancy, puis à Compiègne avant d’être déporté à Auschwitz puis transféré à Birkenau.

L’expérience concentrationnaire d’Alter est également hors du commun. « Ça fait beaucoup pour un seul homme » confie Alban Perrin, traducteur des cahiers d’Alter et rédacteur du cahier historique qui vient compléter la bande dessinée. Et pourtant, tout a été scrupuleusement vérifié et renseigné. Il y en avait tant à dire que, de l’ensemble des évènements racontés dans les cahiers, Jean-David Morvan et Victor Matet n’ont pu en garder que certains épisodes. Outre les pénibles tâches auxquelles a été soumis Alter, l’épisode résistant de la prise de photographies est un des moments les plus marquants du récit. Alter Fajnzylberg fut effectivement l’un des détenus qui a participé à la prise des clichés représentant les terribles scènes de crémation des corps aux abords du Krematorium V de Birkenau, ultimes preuves indiscutables des crimes perpétrés ici par les nazis.

Il fallait effectivement faire des choix, car l’autre originalité de cet album est celle d’avoir voulu mettre en lumière la manière dont ces cahiers ont été trouvés et utilisés par Roger Fajnzylberg, le fils d’Alter. Il lui a fallu de très nombreuses années pour trouver le courage d’enfin ouvrir et faire traduire ces pages écrites à la main par son père. Il a fallu accepter de découvrir l’histoire incroyable d’Alter qui a réussi à s’échapper des griffes nazies pendant les marches de la mort. Il lui a fallu de la force pour passer les fameux portails d’Auschwitz et de Birkenau pour retourner sur les pas de son père et découvrir les lieux et les allées sablonneuses qu’il avait foulées, entre les Blocks 10 et 11 qu’on présente aujourd’hui aux visiteurs comme les plus terribles.

Les qualités graphiques de Rafael Ortiz permettent de saisir la violence de ce qu’ont vécu les déportés dans le plus grand centre de mise à mort d’Europe, tout en essayant au mieux de préserver le lecteur. On reconnaîtra les photos de l’album de Lili Jacob comme l’une de ses sources iconographiques. Sa volonté est de s’approcher le plus possible de la réalité. On retrouve également le mythe des dibbouk, ces fantômes/esprits des disparus qui, dans la tradition juive, entourent les vivants. Quant à la colorisation, elle reprend les teintes des couvertures des cahiers d’Alter, comme si celui-ci avait déjà choisi de son vivant les bonnes couleurs à son histoire.
Un travail collaboratif majestueux qui rassemble un descendant de déporté, un historien, deux scénaristes qui ont déjà fait leurs preuves sur cette histoire tragique et un dessinateur qui réussit parfaitement à retraduire le travail de chacun.

Par Romain BLANDRE

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Code EAN : 9782808513630
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