« Les cahiers ont toujours existé dans ma vie »
C’est ainsi que commence Roger Fajnzylberg. « Ils sont restés enfermés dans cette boîte, car mon père ne savait pas quel usage leur donner. Je pense qu’il aurait voulu continuer à témoigner après la guerre et la sortie du camp. » Mais les temps n’étaient certainement pas mûrs dans l’immédiat après-guerre, et l’on préférait donner la parole aux résistants plutôt qu’aux victimes juives rescapées de la politique d’assassinat nazie.
« Je me heurtais quotidiennement à cette boîte, mais il n’était pas question de l’ouvrir. Pendant longtemps, je n’ai pas compris qu’on ne prenne pas en compte le témoignage de mon père quand on parlait d’Auschwitz et de la Shoah, lui qui avait été intégré dans le Sonderkommando, lui qui avait participé à la prise des seules photos qui existent de leur « travail » et qui avait pris part à la fameuse révolte en 1944, échappant ensuite aux marches de la mort en 1945. » poursuit Roger Fajnzylberg.
C’est après la disparition de ses parents qu’il récupère la précieuse boîte, mais il faudra attendre encore une quinzaine d’années pour qu’il décide enfin de l’ouvrir. Il découvre alors les cahiers entièrement écrits en polonais, langue qu’il ne maîtrise absolument pas.
C’est au Mémorial de la Shoah qu’une rencontre déterminante va avoir lieu. Alban Perrin, coordinateur des formations dans cette institution, est immédiatement appelé à l’aide lorsque Roger vient y présenter les cahiers écrits par son père. Alban Perrin a appris la langue à Katowice et a épousé une Polonaise, Patrycja, qui est parfaitement bilingue. Il saisit immédiatement l’importance du témoignage qu’il a entre les mains : « Quand Roger m’a raconté l’histoire de son père, qui se trouvait dans le tout premier convoi de déportés juifs de France, qu’il s’est évadé au cours des marches de la mort, qu’il a joué un rôle dans la résistance et la révolte du Sonderkommando et qu’il a participé à la prise des photos, je me suis dit que ça faisait beaucoup pour un seul homme. Si son père avait effectivement fait tout ça, son destin et son témoignage devenaient alors assez exceptionnels. J’ai ramené les cahiers à la maison et, avec Partycja, nous avons commencé à les traduire. Nous avons été les premiers à en découvrir le sens. Après quelques mois, nous avons remis une première traduction à Roger. C’était celle des cahiers les plus lisibles, « le cahier rouge » et « le cahier jaune ». »
Un destin exceptionnel
Selon Alban Perrin, « le témoignage d’Alter Fajnzylberg est hors du commun. Arrêté en septembre 1941, il a passé plusieurs mois à Drancy avant d’être déporté à Auschwitz par le premier convoi. Il raconte ce qu’est Birkenau au printemps 1942, alors que seule la première tranche du camp de concentration est en fonctionnement. Il raconte une opération de gazage dans le Krematorium d’Auschwitz, puis il est transféré à Birkenau, où il intègre le Sonderkommando. Il dresse un certain nombre de portraits des membres de ce groupe et communique des informations sur le fonctionnement des Krematoriums. Il raconte aussi les préparatifs de la révolte et relate comment il a survécu aux marches de la mort. Le récit de son évasion, a priori invraisemblable, a pourtant été corroboré quarante ans plus tard par la femme qui les a cachés, lui et son compagnon d’évasion. »
Ce destin incroyable ne devait pas rester confidentiel. Il fallait absolument le partager au plus grand nombre et le publier. La recherche d’éditeurs n’a pas été facile au départ, mais les choses se sont accélérées une fois que les cahiers ont été traduits et que le projet s’est enrichi. « L’idée n’était pas du tout de publier un livre au départ » raconte Roger Fajnzylberg « et encore moins de prévoir une diffusion très large. Je pensais plutôt à une petite brochure ou à un petit bouquin, pour transmettre à mes enfants et à ma famille, ainsi qu’aux générations qui suivraient. Mais au fur et à mesure qu’Alban confirmait les faits et qu’ils devenaient incontestables, je me suis rendu compte de l’importance du témoignage de mon père. »
C’est à ce moment qu’est intervenue Anne-Julie Bémont, directrice des publications de Radio France. Cette dernière conseille de développer l’histoire des Sonderkommandos et d’y ajouter une dimension plus personnelle : la manière dont un enfant de rescapés prend conscience de ce que son père a vécu.
Les Éditions du Seuil signent le contrat avec les auteurs. Non seulement elles publieront les pages originales des cahiers et leurs traductions, mais, pour rendre les événements encore plus clairs et concrets, une bande dessinée paraîtra chez Dupuis. Le scénario et l’adaptation seront confiés à Jean-David Morvan et Victor Matet ; le dessin à Rafael Ortiz.
« On a bossé comme des ouf ! »
Jean-David Morvan est attaché depuis toujours aux questions d’histoire, et en particulier à celle de la Seconde Guerre mondiale : « J’ai toujours, même dans mes BD de science-fiction, travaillé sur l’histoire et l’actualité » confie-t-il. « J’ai parfois transféré l’histoire de la Shoah et des Juifs dans un autre univers. Mais un jour, mon éditeur chez Glénat m’a demandé de réaliser des biographies. J’ai ainsi appris à contextualiser et à raconter des histoires personnelles, celles d’êtres humains dans ce chaos. Mes BD sont des sortes de kaléidoscopes de tout ce que les gens ont vécu pendant la même guerre. »
Le travail de coopération entre Roger, Alban et les auteurs de la BD a commencé un an avant sa sortie, mais les choses se sont précipitées durant les six derniers mois. Le scénario a été élaboré au fur et à mesure des échanges entre tous les auteurs. Devant la masse d’informations contenue dans les cahiers, il a fallu faire des choix : « On ne pouvait pas tout traiter. Il y a plein d’épisodes qui manquent par rapport aux cahiers originaux. » précise Victor Matet « Notamment la révolte du Sonderkommando, qu’on évoque à peine. On ne pouvait pas tout raconter et on a choisi les épisodes les plus marquants. À un moment, il a fallu savoir où s’arrêter. » Jean-David Morvan ajoute qu’« il a fallu sortir du camp pour que l’on finisse par quelque chose de plus positif. Pour certaines personnes, ça aurait été trop difficile de poursuivre la lecture sans ça. »
Double temporalité et transmission
Jean-David Morvan et Victor Matet avaient déjà travaillé ensemble sur le scénario de la bande dessinée Adieu Birkenau, consacrée à Ginette Kolinka. Avec ce nouvel album, ils insistent encore davantage sur la transmission : « On a beaucoup joué sur la question de la transmission. Non seulement en retraçant l’histoire de ce personnage, Alter, qui a échappé mille fois à la mort et a survécu à chaque fois. Mais ce qui nous a semblé aussi important que l’histoire d’Alter, c’est celle de la découverte des cahiers par Roger et la manière dont ils ont été exploités. Finalement, Roger devient lui aussi un personnage central de la bande dessinée », confirme Jean-David Morvan.
Par la mise en scène d’une double temporalité efficace, se superposent, et parfois s’imbriquent, les histoires du père et du fils, mais aussi celle de la manière dont les différents protagonistes ont appréhendé les cahiers. Alban Perrin explique comment il s’est découvert comme l’un des personnages clés de la bande dessinée : « J’ai été un peu surpris, mais surtout flatté de me retrouver avec mon épouse dans les pages de l’album. Je suis entré dans la BD il y a 46 ans, quand j’ai emprunté le tome 4 de Gaston Lagaffe au foyer des cheminots de la gare de Tours, où m’avait emmené mon oncle. Me retrouver sur des pages d’un album paru chez Dupuis, c’est assez inattendu. »
Quant à Roger Fajnzylberg, c’est un mélange de sentiments très contradictoires qu’il exprime : « C’est totalement immérité de me retrouver ici. J’aurais aimé être simplement une toute petite souris dans ces pages, surtout dans un livre qui était censé ne parler que de mon père. » Jean-David Morvan trouve les mots pour lui répondre : « Roger devient quasiment le personnage principal, ou du moins presque à égalité avec son père, parce que la transmission est tout aussi importante aujourd’hui que le récit du témoin ».
Une recherche de l’exactitude
Face à l’acharnement des négationnistes et de toutes celles et ceux qui risquent de considérer que le témoignage est faux, ou du moins biaisé ou exagéré, un important travail de vérification de tout ce qui est raconté dans la BD a été nécessaire.
Alban Perrin s’est chargé du cahier historique qui accompagne l’album. Pour ce qui est des représentations, Rafael Ortiz a bénéficié de l’aide des scénaristes et des historiens : « Je ne suis jamais allé à Auschwitz, avoue le dessinateur, mais toute une iconographie accompagnait le scénario. J’ai utilisé des photos et des témoignages pour être le plus précis possible. Pour les endroits où l’on n’avait pas de photo, j’ai dû imaginer un peu. J’ai voulu faire quelque chose de nouveau. Je voulais représenter la vie dans le camp et je savais que cela allait être difficile. J’ai dû beaucoup réfléchir à la manière de représenter les choses. Pour ne pas dégoûter le lecteur, il fallait faire attention à la violence des dessins. On est beaucoup passé par la suggestion. »
Le choix des couleurs a également été important. « J’ai réalisé les noirs et blancs. Les coloristes Hiroyuki Ooshima et Florian Soussigne ont utilisé les gammes de couleurs des couvertures des cahiers d’Alter », ajoute Rafael Ortiz.
Un album original
Dans la multiplication des bandes dessinées sur Auschwitz et la Shoah, amplifiée par les commémorations du 80e anniversaire de la découverte du plus grand centre de mise à mort, ce nouvel album n’est pas un « ouvrage de plus » sur le sujet. Bien au contraire, il apporte quelque chose de particulièrement nouveau, tant dans sa forme que dans son contenu. « Je lis beaucoup de BD, c’est presque un sacerdoce, donc j’essaie de toujours faire des choses qui ne sont pas faites en bande dessinée », estime Jean-David Morvan. Et c’est vrai pour cet album ! Jamais, jusqu’à présent, il n’avait été question aussi précisément des membres du Sonderkommando. Jamais un témoignage aussi exceptionnel n’avait été livré avec autant de précision et d’exactitude.
La superposition des temporalités fonctionne si bien que l’on nous livre, en plus du récit exceptionnel d’Alter, l’histoire de la création du livre paru au Seuil l’année dernière et de la bande dessinée que l’on tient aujourd’hui entre les mains. « On a réussi à faire le making of du making of » commente Victor Matet.
Pour finir, Alban Perrin raconte : « Dans un centre de formation de Nancy, des étudiants m’ont questionné. L’une des questions portait sur la manière de répondre à des parents d’élèves qui étaient outrés parce qu’un professeur avait utilisé la bande dessinée pour traiter la Shoah en classe et qu’ils jugeaient ce médium trivial. Je leur ai répondu qu’il existait une BD essentielle, Maus, qui constitue une source indispensable et fiable. » Des années plus tard, Alban Perrin, aurait très bien pu formuler la même réponse en remplaçant Maus par Ce que j’ai vu à Auschwitz.
Par Romain BLANDRE
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