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Escape T. 1 : Sous les bombes, personne ne vous entendra crier

Par Sévan DUDOGNON Très bon 17 septembre 2026 
Après ses multiples séries très estimées, Rick Remender revient sur le devant de la scène comics avec un récit plus personnel, quelque chose qu'il est allé forer du côté de sa propre famille. Mêlant hommage et intrigue musclée, Escape nous catapulte sans parachute en pleine Seconde Guerre mondiale. Préparez-vous à dézinguer du boche.

Tout part d’un manque. D’une histoire hachurée par les conflits familiaux. Rick Remender n’a pas connu son grand-père. Tout ce qu’il sait à son sujet se résume en deux lignes : grand pilote / piètre père. En bon scénariste, il cherche à voir plus loin, au-delà des apparences, à disséquer en profondeur les cicatrices.

De ses travaux de recherche dans les méandres de sa propre lignée, il voit matière à histoire, un récit à restituer, un silence à combler. Les affres de la guerre ont sauté deux générations. Ce comics apparaît donc comme un travail de mémoire, une nécessité de rétablir la vérité. A savoir : les dommages collatéraux, les ricochets qu’induisent les traumas refoulés.

Pour un rapide résumé : Milton est bombardier. Après un accrochage à 20 000 lieues dans les airs, il s’écrase du côté des lignes ennemies. Son bataillon décimé, il ne peut compter que sur lui-même dans ce vaste chaos. Et il a intérêt à trouver fissa un moyen de s’enfuir, car il le sait : dans moins de 24 heures, son propre camp va larguer une énorme bombe destinée à finir le travail. Blessé, désarmé et traqué par les factions fascistes qui tiennent le pays d’une main de fer, Milton se bat pour s’échapper de ce merdier avant que la bombe ne tombe et n’efface tout... et tout le monde sans distinction. Tic-tac ! Tic-tac !

Le point fort de Remender réside évidemment dans sa propension à tailler de l’étoffe de héros en moins de temps qu’il en faut pour dire "Ouf !". Une simple ouverture dans la carlingue d’un bolide en plein assaut ennemi lui permet, en trois coups de cuillère à pot, d’écrire les rapports de force, les amitiés et les idéologies de tout un chacun.

A peine le chapitre entamé que nous sommes au cœur de l’action. L’auteur nous attrape et ne nous lâchera plus. Ce sentiment d’urgence palpite entre chaque case. Et pour peu que vous lisiez l’album avec l’OST de Dunkirk vissé entre les oreilles, vous voilà transporté sur le front. Alors faites votre paquetage, et fissa.

© URBAN COMICS

Dans ce premier volet d’une suite à paraître, on apprend que Milton n’était pas une graine de soldat. Au contraire, pilote d’avion qui offre des baptêmes de l’air, il est un homme épris de liberté. Les soucis de la guerre, très peu pour lui. Un cynique qui fit la rencontre d’une femme, l’amour fou, lui faisant tourner de chemise comme de cœur.

Un ciel plein et un réservoir, pas besoin de plus. Deux chapitres plus loin, une toute autre histoire se profile. Il est intéressant de constater le contraste entre l’homme qu’il fut et celui que l’on suit sur le champ d’honneur, de prendre plaisir à voir sa déconstruction, sinon son formatage.

En fin de compte, tout ce qui lui manquait, c’était une raison de se battre, quelque chose à perdre. Ce genre d’amour capable de bafouer son code de l’honneur. En troquant ses ailes contre une pelle, le sol ne lui a jamais paru aussi bas. Comme il le dit :

« On ne peut pas bercer un gosse avec les deux mains sur le manche. Un homme doit savoir composer avec ses priorités. »

Alors la rancune s’installe, les reproches bouillonnent et la colère s’immisce au sein du couple, un ressentiment trop longtemps réprimé. Tout comme la nation, le foyer est au bord de l’explosion.

© URBAN COMICS

La narration de Remender est toujours aussi follement impeccable que dans ses travaux précédents. Le monsieur sait se glisser sous toutes les peaux, se mettre au service tout entier d’un genre.

Au hasard, on pourrait pointer du doigt l’intensité du rythme qui vrombit durant le chapitre 3. Ou encore lorsque Milton, dans le dernier acte, monte au front, seul, face à tout un camp dans le maigre espoir d’achever sa mission. Pour sûr, l’auteur a branché sa machine à écrire en direct d’un moteur de Spitfire.

Quant à Daniel Acuña, il s’occupe de larguer les bombes au centre du conflit. Dessins chiadés, échelles de plan variées qui cristallisent l’action en permanence. À ceci s’ajoute le travail effectué sur la palette chromatique, s’épanouissant sous la lumière terne des bunkers ou blafarde d’une lune sans éclat. En somme, une alchimie pétillante - de celle qui tâche durablement le plafond d’une salle de physique.

© URBAN COMICS

Mieux vaut ne pas chercher à sauver le monde. Juste à y survivre. Quitte à laisser faire, pour épargner sa vie ou celle de son fils. Lorsqu’un professeur ennemi vient pourtant le sauver, Milton se retrouve confronté au carnage qu’il a contribué à provoquer. Lâcher un feu d’artifice sur une capitale a forcément quelques conséquences : 9 000 morts, pour être précis. Et les remords ont la fâcheuse tendance à devenir de sacrées crampes en temps de conflit. Alors, mieux vaut serrer les dents, ravaler sa morale et continuer d’avancer.

Dans l’ensemble, l’album s’intéresse autant aux sacrifices auxquels nous consentons en temps de guerre qu’à l’humanité que nous sommes prêts à sabrer en nous-mêmes pour continuer à vivre.

Mais surtout, il ausculte cette culture de la haine de l’autre, véritable virus savamment entretenu par chaque camp. Une avalanche ne commence qu’avec une pierre : face à la folie du camp ennemi, Milton ne peut bientôt plus opposer que celle du sien. Le dialogue, bien que possible, devient caduc.

Ne rien faire, laisser le choix aux autres par flemme, peur ou simple instinct de survie, revient également à laisser la banalité du mal s’imprégner peu à peu dans le tissu d’un peuple. Reste que chacun possède ses propres raisons de tenir à la vie, de la placer au-dessus de son devoir ou, au contraire, de tenter de juguler ce côté obscur. Une ambiguïté morale qui fait toute la force de cette introduction et empêche Escape de réduire son conflit à une simple opposition binaire.

© URBAN COMICS

Aussi, et pour déjouer l’inhumanité de l’Homme et de cet enfer, le tandem fait le choix de l’anthropomorphisation. Une technique qui repose sur la propension humaine à ressentir davantage d’empathie envers les animaux que pour leurs congénères. A moins qu’il ne s’agisse d’un hommage à peine voilé à Blacksad. Qui sait ?

A travers ce premier volet, Remender met donc à l’honneur tous ces soldats qui se sont battus pour nous léguer un avenir meilleur, quitte à revenir complètement cabossés. Il ausculte ce qu’il advient quand la peur dirige et quand les mensonges nourrissent les espoirs des désespérés.

L’histoire, c’est comme la mode : ça se répète. On le sait, on le voit : la foule aime les réponses qui tiennent sur une banderole. Quitte à faire preuve d’une dyslexie éthique.

Par Sévan DUDOGNON

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9791026853985
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