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Depuis plusieurs années, les éditions Bamboo relancent la BD historique. Si le genre a connu son heure de gloire à l’époque du magazine Vécu, lancé par les éditions Glénat dans les années 1980, il n’a jamais totalement déserté les bacs, investissant aussi bien le secteur jeunesse que le manga ou le roman graphique. Au sein du label Grand Angle, des mini-séries s’inscrivent depuis longtemps dans un catalogue proposant des fictions, mais aussi des albums à vocation plus documentaire.
L’arrivée de l’historien Jean-Yves Le Naour au sein de l’équipe éditoriale a incontestablement favorisé la publication de livres généralement centrés sur le XXe siècle. Pendant que Philippe Pelaez privilégie l’aventure, comme dans Dollars de Guerre, Philippe Charlot s’intéresse autant à la fin du Moyen Âge qu’à l’histoire américaine, un arrière-plan également utilisé pour raconter des destins individuels par Stéphane Piatzszek, Éric Stalner ou Didier Quella-Guyot.
La recherche d’une caution pédagogique et culturelle n’est sans doute pas étrangère à la publication simultanée, en cette rentrée, de quatre nouveautés, parfaites illustrations de cette tendance.
La collection Les Dates chocs de l’Histoire propose de décortiquer un événement clé et symbolique dont la mémoire collective a conservé la trace. Un premier volume est consacré à une date ô combien emblématique : le 11 novembre 1918 ! Fort d’une documentation qu’on imagine particulièrement dense, Jean-Yves Le Naour nous fait pénétrer dans le secret des discussions, négociations et autres arrangements qui ont présidé à la proclamation de l’armistice.
Peu d’action ni d’effets spectaculaires, on s’en doute, dans ce qui se révèle une chronique érudite, plutôt bavarde, soutenue avec brio par la ligne claire et précise de Cédric Le Bihan. Découpée en trois actes, cette description du théâtre des opérations met en lumière les principaux artisans de cette entreprise militaro-diplomatique : le général Ludendorff et le ministre Erzberger côté allemand, le maréchal Foch côté français. Une plongée dans les coulisses de l’histoire officielle et ses aspects occultes, souvent méconnus.
Même démarche avec l’album consacré au 28 octobre 1962, date sans doute moins connue, mais tout aussi importante, d’où le choix de placer ce volume au lancement de la série. Ce jour-là, le monde faillit basculer dans un conflit nucléaire à la suite de ce que l’on a communément appelé la crise de Cuba.
Dans ce contexte de guerre froide, le jeune président J. F. Kennedy engage un terrible bras de fer avec le dirigeant de l’Union soviétique, Nikita Khrouchtchev. Survolant la petite île communiste depuis l’avènement de Fidel Castro, un avion espion américain dévoile la présence de sites de lancement de missiles soviétiques. Les militaires américains vont alors chercher à convaincre le président de frapper ces installations, jugées comme une terrible menace pour les États-Unis.
De leur côté, les Soviétiques ne sont pas enclins à céder ni à négocier l’aide stratégique apportée à cette petite île des Caraïbes, considérée comme un « pays frère ». Les deux parties disposant de l’arme nucléaire, le monde retiendra son souffle sans toujours soupçonner la difficulté des négociations, les menaces et les rétractations qui vont avoir lieu durant deux semaines entre la Maison-Blanche et le Kremlin.
Brice Goepfert, familier des sagas historiques (Les Compagnons de la Libération, Les Justes chez le même éditeur), illustre avec soin et application les gesticulations géopolitiques restituées par Jean-Yves Le Naour.
Et de trois : l’historien-scénariste s’attache à un personnage historique, aventurier, écrivain, résistant et ministre : André Malraux ! Entreprise périlleuse pour un biopic qui n’en est pas vraiment un, l’auteur de L’Espoir ayant eu l’art de brouiller les pistes sur sa propre vie, de mêler le vrai et le faux et de prendre certaines distances avec la réalité.
L’ancien ministre de la Culture du général de Gaulle ayant coutume de prétendre que « ses mensonges pouvaient devenir des vérités », il est bien souvent difficile de savoir où commence la réalité des faits et où s’arrête la fiction. Dans ces conditions, réaliser une biographie restait une gageure, d’où la démarche adoptée et revendiquée par les auteurs : présenter un biopic décalé, une fiction basée sur des faits réels.
Pour cela, ils ont recours à un procédé particulier : faire apparaître - et intervenir ! - Clara, première épouse de l’écrivain, qui apporte des contrepoints, corrige certaines approximations, voire contredit l’ancien ministre.
Une démarche originale qui, tout en s’éloignant de la stricte réalité des faits, n’en est paradoxalement que plus fidèle à un personnage génial, fantasque, tourmenté et quelquefois déroutant ! Avec cet album illustré par Alain Grand, le lecteur est appelé à revisiter « le grand homme » avec humour et une certaine distance.
La Première Guerre mondiale fait figure de genre à part entière depuis que Tardi et d’autres ont ouvert la voie. Un thème qui paraît inépuisable, si l’on en juge par la profusion de titres déjà consacrés au conflit. Très tôt, Bamboo a également investi cette thématique. La dernière publication de Victor Lepointe, déjà remarqué avec Le Tombeau des chasseurs, revient sur ce conflit.
« Dieu, que la guerre est jolie ! » On serait tenté de reprendre, au premier degré, le vers d’Apollinaire au regard de cet album. Fort d’un graphisme impeccable et soutenu par une mise en couleurs aux tons pastel, doux et subtils, cette chronique a de quoi séduire. Réduire le récit d’un des épisodes les plus sanglants de l’année 1914 à son traitement esthétique serait évidemment passer à côté du sens profond du livre.
Sur les routes de la Marne, nous suivons le parcours de deux jeunes soldats dont l’expérience du feu va très vite se confronter à la peur, à la violence et à l’absurdité d’affrontements terribles. Idéalistes, nourris de récits héroïques et du sens du devoir et de l’honneur, les deux hommes montent au front convaincus que le courage et le patriotisme pourront faire la différence.
Tout juste sortis de l’enfance, Adrien et Henri verront leur destin broyé sur un théâtre des opérations en rupture totale avec l’image romantique du combattant parti la fleur au fusil ! Par-delà les encadrés récitatifs qui rythment le récit se superposent les mots de Charles Péguy, insistant sur la grandeur tragique du sacrifice : un moyen pour le bédéaste de se rapprocher au plus près de l’esprit qui prévalait dans les premiers mois d’un conflit dont l’issue semblait toute proche, presque certaine.
Il en sera tout autrement, mais qui s’en doute en cet été brûlant ? C’est cette bascule que l’on découvre à travers le regard et le destin funeste de deux hommes. Pas des héros : de simples soldats ordinaires entraînés dans ce conflit impitoyable. Une approche originale et exigeante qui mérite l’attention.
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