« Les vents : dehors derrière la pension, où de très hautes herbes sont éclaboussées d’or par un bas soleil d’hiver, deux sorciers agonisent en prenant un thé accompagné de biscuits. » (page 7). Si le roman débute excellemment bien avec un chapitre intitulé « Au début était la musique », la suite est moins convaincante.
Un scénariste BD incontournable
Pourtant, comme le note l’éditeur Urban comics, « rares sont ceux qui ont marqué le monde du comics d’une empreinte aussi indélébile qu’Alan Moore » : on lui doit des créations comme V pour vendetta dessiné par David Lloyd ou Les Gardiens (The Watchmen) avec Dave Gibbons au dessin pour DC en 1986 -1987, mais aussi des reprises ou plutôt des re-création comme Souriez ! (Batman : The Killing Joke avec Briand Bolland au dessin) ou Swamp Thing.
Des super-héros au récit d’aventure (La Ligue des gentlemen extraordinaires avec Kevin O’Neill), de l’essai (Writing for Comics) aux écrits polémiques et pornographiques (Filles perdues illustrée par Melinda Gebbie et revisitant avec Alice, Wendy et Dorothée, le pays des Merveilles), des récits « de jeunesse » republiés par les éditions Délirium au personnage de Jack l’éventreur (From Hell avec Eddie Campbell) le scénariste est multirécompensé.
Scénariste BD, Alan Moore est aussi romancier : Jérusalem qui lui a demandé dix ans d’écriture, La Voie du feu, recueil de 12 nouvelles s’étalant sur 6 000 ans d’histoire de la ville de Northampton), Illuminations et, en cette rentrée littéraire 2024, le premier tome de Long London.
Le Grand Quand
Londres, 1949. Jeune homme désargenté, Dennis Knuckleyard vit et travaille dans une librairie d’occasion. Un jour, sa patronne, surnommée Ana Crevarde, l’envoie chercher des livres rares écrits par un certain Arthur Machen chez un étrange bibliophile paranoïaque, capable de déguiser sa voix en celle d’une vieille femme. Dennis parvient à négocier le prix du lot de livres. Il repart même avec un ouvrage supplémentaire. Lorsque la bouquiniste s’en aperçoit, davantage paniquée que réjouie, elle exige que Dennis le restitue au plus vite.
En effet, « Méditations dans les rues de la métropole » du Révérend Thomas Hampole, n’existe pas : il s’agit d’un texte imaginaire figurant dans une nouvelle. « Chambre meublée tout confort », réel celui-ci, et écrit par un autre auteur. Si Hampole et son ouvrage sont inventés, comment ont-ils pu se retrouver entre les mains de Dennis ? Certes, le procédé du roman dans le roman est habile et a quelques fois été exploité de belle manière. Alan Moore ajoute un ingrédient supplémentaire : l’idée que ce livre imaginaire puisse provenir d’une autre réalité, d’une dimension parallèle. Pourquoi pas ?
Mais A. Moore nous offre une visite trop longue (pour qui n’est pas familier de la géographie londonienne) des rues et quartiers de la capitale, en compagnie de personnages auxquels il est difficile de s’identifier : un jeune homme naïf qui, évidemment, tombe amoureux d’une prostituée amatrice de littérature Grace Shilling ; ses deux amis, l’avocat stagiaire, Clive Amery, et le journaliste, John McAllister dit Tolerable John ; un prince Monolulu, pronostiqueur de courses de chevaux, également surnommé le Sarrazin inféré et qui est poursuivi par ses créanciers ; des alliés de circonstances en la personne d’un peintre du nom d’Austin Spare, de Jack Neave dit Ironfoot et du calme et étrange M. Bincoe. Ainsi flanqué de tout ce petit monde, Dennis peut affronter ses peurs et une bande de malfrats : Sonny Kankus dit l’Amerloque qui n’est pas américain, Solly le Turc qui ne l’est pas et M. Comer dit Spot, le chef au rasoir tranchant et qui veut rencontrer les Têtes de la cité.
N’oublions pas l’agaçante libraire/bouquiniste dont chaque phrase est ponctuée de « Kheuf, kheuf, kheuf, kheuf ».
« Sa naissance en 1931 ; son père Brian parti à la guerre quand Dennis n’avait que huit ans, et tué alors qu’il en avait dix ; sa mère Irene, morte des suites d’une angine, quatre ans plus tôt ; puis le purgatoire de Lowell’s book and Magazines » (auto-portrait d’un héros bien malchanceux, en pages 241-242).
Lorsque le héros (en devenir) accède à un autre Londres grâce à une poignée de porte dessinée sur le mur d’une cave, la typographie passe en italique et les phrases se terminent avec des points de suspension. Voilà pour la forme.
Des références récurrentes sont faites au Troisième homme et à George Orwell, quelques-unes à Platon. Nous avons également un « spasme anamorphique » (page 186) à éviter ; un chat inquiétant ; Jack l’éventreur qui devient sous la plume de l’auteur, un « pape des lames », créature échappée du Londres alternatif, des têtes dans des bocaux (dont celle de Cromwell)…
Certaines expressions ou passages retiennent l’attention, par exemple : « Délogeant un résidu de rêve de ses orbites encrassées » (page 33) ;
« avec ses immeubles crasseux qui se raccrochaient à l’existence et ses terrains vagues qui avaient abdiqué, l’endroit ne lui paru guère différent des autres coins de Londres ; ni pire, ni meilleur. Il en déduisit que le Blitz était, sans surprise, un grand niveleur. » (page 134) ; « Si tu reviens demain soir avec de mauvaises nouvelles, on vous fait la peau à tous les deux. Si tu t’enfuis, on la dégomme - et on te retrouve. Soyons on ne peut plus clair la-dessus. » (page 177) ;
« C’était tout le problème avec le passé, à savoir qu’il n’était jamais vraiment fini, et les terribles briques d’hier serviraient à bâtir demain. » (page 243)
Le chapitre 5 donne dans une surenchère notable. Ainsi Harry Lud, arcane de son état, bénéficie de multiples surnoms (pages 252 à 254) : monarque de la corruption, impardonnable saint de la vilenie, principe abstrait de la félonie, personnalité illuminée du mal, prêtre du péché. Alan Moore maîtrise l’oxymore.
En conclusion, un roman avec des longueurs, des personnages que l’on peut trouver caricaturaux et des scènes excessives (notamment dans Arnold circus) mais également des qualités d’écritures et l’oeuvre d’un artiste rare.
Vous êtes invités à découvrir par vous-même ce Grand quand, entre roman noir et science-fiction.
Voir en ligne : Bibliographie complète d’Alan Moore
Par Christian GRANGE
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