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Bof
22 mai 2026
Le titre, Picardie Splendor, comme son auteur l’explique, est une référence directe à la série BD American Splendor (1976-2008) d’Harvey Pekar et de Robert Crumb, adaptée en 2008 au cinéma, chronique d’une vie banale, de ses joies et de ses peines, sur fond de rêve américain en pleine déconfiture. Associé au scénariste de BD Laurent Galandon, François Ruffin propose une vingtaine d’histoires courtes de 2 à 8 planches, dessiné par un collectif d’autrices et d’auteurs, parmi lesquels Jean-Denis Pendanx, Jul ou Anaïs Depommier. Chacune de ces histoires raconte une tranche de vie des « invisibles », ces Français ordinaires, hommes et femmes qui se battent au quotidien contre les absurdités administratives, les patrons exploiteurs, la faillite des services publics et, plus largement, contre tous les égoïsmes et tous les préjugés qui fracturent notre société.
En proposant une ode au rassemblement et à la solidarité, l’ambition affichée est de lutter contre le discours de division du RN, parti qui connaît une forte poussée en Picardie, la terre d’élection de François Ruffin. Le slogan de l’album, emprunté à une maman qui échange avec le député lors d’un spectacle de hip-hop, résume bien l’intention des auteurs : « La France qu’on veut, la France qu’on a, la France qu’ils ne nous enlèveront pas ».
François Ruffin, qualifié de « député-reporter », est au centre de chaque histoire, simple témoin ou acteur engagé, pour porter la parole de tous ces oubliés de la « start-up nation ». Et c’est là où le bât blesse. Très maladroitement, François Ruffin prend souvent le pas sur les personnes rencontrées, jouant au justicier et au redresseur de tort, dans un album au service de ses ambitions électorales. Certes, il cultive ce personnage depuis plusieurs années et ces coups de gueule ont souvent été les bienvenus dans le village Potemkine de la Macronie, mais ne serait-il pas temps de changer de registre ?
La nuance et la subtilité ne sont pas toujours au rendez-vous, dans des récits souvent cousus de fils blancs. Est-il judicieux de comparer le travail, certes ingrat et mal payé, des intérimaires du comptoir du numérique de l’Assemblée nationale avec celui des esclaves dans les champs de coton des États-Unis au XIXe siècle ? Le parallèle graphique qui est effectué page 54 est source de malaise pour qui connaît un minimum les conditions de vie effroyables de cette main d’œuvre servile.
Plus globalement, il semble qu’il fallait ici faire un choix. Soit parler du quotidien d’un député, ce qui pourrait être intéressant, comme le laisse entrevoir l’histoire « Transformers », sur le grand écart permanent entre vie privée et vie publique, entre Paris et la circonscription. Soit s’effacer pour raconter le vécu des gens de Picardie à l’écart de la mondialisation heureuse, à laquelle plus grand monde ne croit actuellement. Cela aurait sans doute évité bien des reproches faits à l’album depuis sa sortie.
La principale polémique a été lancée par les anciens amis de François Ruffin, devenus depuis ses ennemis jurés, membres de La France Insoumise, lesquels n’ont pas manqué de relever le ton paternaliste d’une histoire, « La France qu’on ne veut pas ». Celle-ci met en scène le député en protecteur et en donneur de leçons face à une femme noire et à un homme maghrébin confrontés à des agents de la police ferroviaire particulièrement agressifs. Les cases incriminées sont d’une maladresse extrême et n’auraient certainement pas dû être validées telles quelles par l’équipe éditoriale. Cependant, elles sont largement sorties de leur contexte. Il faut être d’une mauvaise foi insondable pour voir dans cet album l’expression d’une pensée raciste, même inconsciente. Plusieurs autres histoires prouvent le contraire.
Le paternalisme est en réalité présent dans tout l’album et ne relève pas d’un inconscient colonial : François Ruffin se sent tout simplement indispensable et veut sauver tout le monde. Les « invisibles » auraient besoin de leur chevalier blanc. La dernière histoire, mettant en scène une fête populaire, s’intitule significativement « La Ruffête ». Hors de François Ruffin, point de salut. L’intention, répétons-le, est louable, mais il serait peut-être temps de penser l’action politique en termes de collectif. Le macronisme a-t-il besoin d’être remplacé par le ruffinisme ?
Voir en ligne : Présentation de l’album sur le site de l’éditeur
Par Paul CHOPELIN
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Picardie Splendor. Les aventures de François Ruffin, député-reporter - Par François Ruffin et Laurent Galandon (scénario), Olivier Berlion, Benoît Blary, Damien Cuvillier, A. Dan, Anaïs Depommier, Jul, Malo Kerfriden, Olivier Martin, Dominique Mermoux, Jean-Denis Pendanx, Amandine Puntous (dessin), Makma (couleurs) - Les Arènes BD - mai 2026 - 104 pages couleur - 22 €
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