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Excellent
22 mai 2026
Dongtae n’est pas de ces héros qui entrent dans un récit avec l’allure d’un vainqueur. Au contraire, il apparaît comme un garçon au bas de l’échelle, cabossé par l’école, moqué par ses camarades, réduit à une figuration dans le théâtre cruel du lycée. Il n’est ni beau, ni brillant, ni particulièrement grand ou fort. Bref, il cumule tout ce que l’adolescence sait distribuer de cruel quand elle se prend pour un tribunal. Dans ce décor sans indulgence, il n’a pour lui qu’un mince refuge : Eunju, la fille qu’il aime en silence et dont la présence suffit à rendre un peu moins gris son quotidien.
Dongtae, ou la revanche d’un garçon que le monde a déjà rangé
C’est là que le récit commence à dévier de la simple chronique scolaire pour glisser vers quelque chose de plus trouble. L’arrivée d’un nouvel élève, Taebin, bouleverse l’équilibre. Charismatique, sûr de lui, presque insolent dans sa facilité à exister, il attire immédiatement les regards. Et parce que la vie aime souvent compliquer ce qui est déjà fragile, Dongtae voit aussi vaciller la seule relation qui lui semblait encore possible avec Eunju. Le sentiment d’infériorité devient alors plus aigu, plus douloureux, plus injuste encore.
Mais c’est précisément dans cette faille que Dice trouve son idée forte. En suivant Taebin, Dongtae découvre un objet étrange, un dé baptisé DICE, lié à un jeu mystérieux dont les règles lui échappent d’abord. À partir de là, le webtoon change de terrain : la réalité elle-même prend des airs de plateau de jeu. Des quêtes apparaissent sur son téléphone, envoyées par un inconnu nommé X. Chaque mission accomplie rapporte des DICE, sortes de points ou de jetons qui permettent ensuite de modifier ses caractéristiques. Plus de puissance, plus d’endurance, plus d’agilité, une apparence corrigée : tout devient améliorable, tout peut s’acheter au prix d’un effort bien placé.
Le concept est redoutable parce qu’il parle immédiatement à notre époque. Qui n’a jamais rêvé de gommer un défaut, d’accélérer sa réussite, de se fabriquer un corps plus séduisant ou une personnalité plus efficace ? Dongtae, lui, ne rêve pas seulement de devenir meilleur : il veut sortir du rang des humiliés. Il veut qu’on le regarde enfin autrement. Il veut, surtout, cesser d’être le garçon qu’on bouscule sans conséquence. Et ce désir-là donne au récit sa tension première, simple et universelle.
Un jeu de pouvoir, un piège à désirs
À mesure que Dongtae récolte des DICE, la série installe une mécanique aussi séduisante qu’inquiétante. Le lecteur comprend vite que chaque progrès a son prix, même si ce prix n’est pas toujours visible tout de suite. Le dispositif fonctionne comme une ascension rapide, presque euphorique : accomplir une quête, gagner des points, renforcer son corps, revoir sa place parmi les autres. Sur le papier, tout semble enfin s’ordonner. Dans les faits, rien n’est si simple.
Car derrière X, l’expéditeur invisible des quêtes, se cache une énigme qui donne au récit une épaisseur particulière. Est-ce un dieu ? Un démon ? Un programme informatique ? Un adolescent surdoué qui manipule tout le monde ? Cette incertitude nourrit le malaise autant que la curiosité. Le lecteur avance comme Dongtae : attiré par le pouvoir offert, mais incapable de savoir à qui le jeune homme a affaire. Et c’est bien là que Dice dépasse le simple fantasme de transformation pour toucher à quelque chose de plus profond : la question de la liberté.
Car que vaut une vie que l’on améliore, si l’on ne sait pas qui tient les commandes ? Dongtae croit se libérer de son statut de souffre-douleur, mais il entre en réalité dans une autre forme de dépendance. Plus il progresse, plus il comprend que le jeu ne se contente pas de récompenser ses efforts : il le façonne, le teste, l’oriente. Derrière l’illusion de maîtrise, il y a une main cachée. Derrière la revanche, une possible manipulation. Et derrière le rêve de réécrire son destin, la menace de n’être plus que la version optimisée de quelqu’un d’autre.
C’est cette ambiguïté qui fait la force du premier tome. Il ne se contente pas d’aligner les effets spectaculaires d’un système de progression : il s’intéresse à ce que ce pouvoir révèle du héros. Dongtae ne cherche pas seulement à devenir fort mais il veut aussi être aimé, respecté et admiré. En d’autres termes, il veut réparer une blessure plus ancienne que ses bleus et ses notes médiocres. Mais la série laisse entendre que l’amour, le regard des autres et la confiance en soi ne se téléchargent pas. On peut tricher avec ses aptitudes ; on ne trompe pas aussi facilement le manque.
Ce premier volume pose ainsi les bases d’un récit haletant, entre thriller adolescent et fable sur l’obsession de la performance. Sous ses allures de jeu, Dice parle de hiérarchie sociale, de frustration intime, de désir de revanche, mais aussi de la part de soi qu’on risque d’abandonner quand on veut trop vite devenir quelqu’un d’autre. La promesse du dé est claire : lancer, gagner, changer. Pourtant, plus Dongtae avance, plus la vraie question se précise : jusqu’où peut-on remodeler sa vie sans la dénaturer ? Avec le tome 1 de Dice, Yun Hyun Seok installe donc un récit tendu, efficace et troublant, où le hasard n’a rien d’innocent et où le destin ressemble à un jeu dont les dés sont peut-être déjà pipés.
Par Jessy LEMESLE
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Dice T.1, Yun Hyun Seok, Editions Nazca, 5,74 €