Sylvain, quel est le point de départ de Face cachée ? Est-ce que le Japon était présent dès l’origine du projet ?
Sylvain Runberg : Absolument pas. À l’origine, ce que j’avais en tête, c’était une sorte de thriller psychologique ; j’avais les personnages, leurs secrets, leur parcours de vie, les grands mécanismes de l’histoire de celle et celui qui allaient devenir Mayumi et Satochi. Mais à ce moment-là, cela ne se passait pas spécifiquement au Japon. Ce que je cherchais alors, c’était un écrin dans lequel cette histoire allait pouvoir s’épanouir. Et puis un jour je me suis rendu à Tokyo où j’ai pas mal discuté de la société japonaise avec des gens qui vivaient là-bas. C’est à mon retour que je me suis dit : « Voilà, le Japon, c’est l’endroit qui va pouvoir donner corps à ce que je veux créer avec Face cachée. »
Qu’est-ce qui, dans la société japonaise, vous a permis de donner corps à votre histoire, justement ?
SR : Alors que la société japonaise a l’air de bien fonctionner, je sentais, dans mes discussions, que les gens vivaient une sorte d’insatisfaction au niveau relationnel. Dans les relations au travail, par exemple, ils doivent en permanence sauvegarder les apparences. Parfois le soir, quand ils sortent ensemble, les employés peuvent se lâcher complètement. Mais quand ils reviennent au bureau le lendemain, c’est comme si rien ne s’était passé la veille. Ce n’est pas répréhensible en soi, évidemment, c’est juste que ça ne fonctionne pas forcément comme ça dans des pays comme la France ou la Belgique. Beaucoup me disaient également que de nombreuses Japonaises refusaient de se marier avec des Japonais parce qu’elles ne voulaient pas entrer dans un schéma traditionnel, celui de la femme au foyer qui reste à la maison. Lorsque le mari accède à la retraite, deux personnes qui sont censées avoir vécu quarante ans ensemble se rendent compte qu’en fait elles ne se connaissent pas du tout – c’est ce qui arrive aux parents de Mayumi.
Leur histoire est un récit secondaire mais qui entre en résonance avec les thématiques de Face cachée et donne de l’épaisseur au personnage de Mayumi.
SR : Mayumi est assez représentative de ces jeunes femmes qui, au Japon, ne veulent pas être enfermées dans ce carcan très sexiste où la femme, si elle veut fonder une famille, doit souvent abandonner sa carrière professionnelle. À nouveau ce problème n’est pas spécifique à ce pays, bien sûr, mais il me semble plus marqué là-bas. Bref, voilà le genre de facettes qui m’a permis de rattacher les wagons entre mon récit d’origine, qui n’était pas identifié géographiquement, et le Japon.
Des éléments typiques de la culture japonaise sont très présents dans Face cachée, comme les hôtels-capsules, les love hotel ou le phénomène de l’hikikomori. Or, ces éléments jouent un rôle décisif dans la mécanique du récit.
SR : Les domiciles à Tokyo sont souvent très exigus, c’est pour ça que les gens se voient en dehors de chez eux. Si dans Face cachée de nombreuses scènes se passent dans des cafés et des restaurants, c’est parce que c’est comme ça que vivent les Tokyoïtes. Et ce qui est vrai pour la vie sociale est également vrai pour la vie intime et sexuelle, d’où l’existence des love hotel – à moins d’être mariés, il est plus agréable de se retrouver dans une grande chambre, sans s’inquiéter des éventuels problèmes sonores. Avec le Japon toutes les pièces de mon récit se mettaient en place.
Olivier, comment vous retrouvez-vous sur ce projet ?
Olivier Martin : Lorsque je vivais à Kyoto, je publiais régulièrement les dessins que je faisais là-bas sur un blog. Un jour je reçois un message de Luc Brunschwig, directeur de collection chez Futuropolis, qui me propose un projet avec Sylvain. Ils cherchaient un dessinateur qui puisse rendre au mieux l’ambiance japonaise du scénario. Au début je me suis dit, bon, cette histoire se passe à Tokyo dans le monde des salarymen – ce n’est pas vraiment l’univers que j’ai connu moi au Japon. Mais comme le récit était prenant, j’ai dit oui. À l’époque je faisais de la bande dessinée de façon « traditionnelle » – soit des planches en noir et blanc que je colorisais ensuite sur un bleu ou à l’ordinateur. Or, mon dessin, dans mes carnets du Japon, était beaucoup plus spontané, avec des mises en couleur au lavis ou à l’aquarelle. J’avais une frustration de ne pas voir cette partie-là de mon travail imprimée. Le fait que le projet émanait de Futuropolis, une maison d’édition qui rend possible une forme graphique plus libre et ouverte, me permettait d’intégrer cette facette-là dans une bande dessinée. J’avais d’ailleurs vécu une magnifique aventure, à la fin de mon séjour là-bas, en accompagnant une équipe de télévision pour une émission qui s’appelait Carnets de voyage au Japon.
Le principe de l’émission est de suivre un dessinateur en train de voyager dans un pays et de le voir dessiner in situ.
OM : Oui. Ce projet m’avait donné l’occasion de me rendre ailleurs qu’à Kyoto – et notamment à Tokyo. Bref, le projet Face cachée arrivait à point nommé. Je savais comment l’aborder tant au niveau graphique qu’au niveau émotionnel. Le fait d’avoir vécu là-bas, le fait d’avoir voyagé, de m’être rendu à Tokyo, rendait plus facile pour moi de dessiner ne fut-ce qu’une enseigne de restaurant, les voitures, les rues – des trucs tout bêtes.
Comment le travail dans vos carnets a-t-il influencé votre approche du dessin ?
OM : Quand on fait une bande dessinée d’une manière un peu plus traditionnelle, on a tendance à pousser le dessin à l’encrage, avec le risque, parfois, de le figer. Les grands dessinateurs arrivent à redonner un coup de peps au moment de l’encrage, mais souvent on entend : « Ah, mon crayonné était mieux. » Moi, avec Face cachée, j’en suis resté au crayonné.
Le trait, dans le livre, c’est du crayon ?
OM : Oui. Après j’ai rajouté du lavis par-dessus pour créer des volumes et des ambiances. Comme la pagination est importante – près de trois cents pages – je ne pouvais pas traîner sur des détails superflus, d’où ce côté un peu jeté.
SR : Face cachée n’aurait pas pu exister sans la rencontre avec Olivier. Le fait que son épouse soit japonaise, qu’il ait vécu là-bas pendant deux ans, qu’il connaisse le pays mieux que moi, tout ça a créé une espèce d’évidence. Dès que nous avons commencé à parler du projet, nous sentions que nous nous comprenions. Je ne pouvais pas imaginer faire un bouquin qui se passerait au Japon avec un auteur qui ne s’y serait jamais rendu.
Olivier, vous avez dessiné Face cachée à votre retour en France. Etait-ce pour vous une façon de rester connecté à la culture de ce pays ?
OM : Oui. Parfois je nourrissais mon dessin de petites choses que j’avais vues là-bas. Par exemple il y a une case où l’on voit des jeunes qui lisent des mangas debout, la nuit, dans un konbini. Moi, quand je vivais à Kyoto, j’allais parfois faire des photocopies à minuit et je voyais ces mecs en train de lire. Dehors il fait chaud – c’est l’été. À l’intérieur, il fait frais. Il y a ce contraste entre l’obscurité de la rue et la lumière très blanche du konbini.
Est-ce que c’est vous qui proposiez des images de ce genre à Sylvain ou bien son scénario vous autorisait-il ça ?
OM : C’est le scénario qui me l’autorisait.
Pour le dire autrement : dans cette scène, est-ce que la présence de ces lecteurs de mangas était écrite dans le scénario, ou bien les avez-vous rajoutés parce que cela évoquait quelque chose que vous aviez vu là-bas ?
OM : Je ne sais plus. L’histoire de Sylvain est tellement au cordeau, tellement millimétrée, que je ne pouvais pas me permettre de venir avec des propositions. En même temps on a la même façon de voir les choses, donc on se complétait bien.
SR : Sur l’exemple des lecteurs dans le konbini, je ne sais plus. Mais ce qui est sûr c’est qu’Oliver a apporté plein de détails graphiques, des ambiances qu’il arrive à maitriser parce qu’il connait le pays. Pour moi c’était essentiel de pouvoir m’appuyer sur cette connaissance. Je pouvais écrire un scénario sans être inquiet du rendu réaliste du livre. Je savais qu’il allait apporter sa patte et qu’avec lui nous montrerions le Japon tel qu’il est.
Olivier, est-ce qu’il y a aussi une part de documentation ?
OM : Je me documentais beaucoup, oui. Je me souviens que sur YouTube, par exemple, j’avais trouvé un mec qui avait fait une vidéo dans un capsule hôtel – c’était il y a quinze ans, aujourd’hui, des vidéos de ce genre, on en trouve plein. Et puis quand j’avais des interrogations, je pouvais poser des questions à ma femme Yuki. Elle est très exigeante – sur ce qu’elle appelle l’« ambiance » des personnages notamment. De manière générale, mes livres lui doivent beaucoup.
SR : J’avais vraiment envie que mon amour pour Tokyo se ressente à travers ce récit. C’est une ville très étendue, de 40 millions d’habitants, mais dans laquelle je ne me suis jamais senti perdu. Et puis malgré la foule, la ville est bien plus calme, bien moins chaotique qu’une ville comme Marseille par exemple – qui compte pourtant quarante fois moins d’habitants ! J’ai vécu sept ans à Paris, j’adore cette ville, mais à un moment j’ai ressenti le besoin de partir parce que j’étouffais. À Tokyo je n’ai jamais ressenti ça, même si j’ai bien conscience que le fait de ne connaitre la ville qu’en touriste peut être trompeur.
C’est vrai que Tokyo est un personnage à part entière.
SR : Les personnages vivent à Tokyo, alors on découvre la ville avec eux.
On trouve beaucoup de séquences muettes, dans Face cachée : on suit les personnages dans leurs déambulations, mais on saisit également des échanges de regards, les corps qui se frôlent, des moments de solitude. Ces séquences étaient présentes sous cette forme dans le scénario ?
OM : Ah oui, complètement. J’ai respecté le découpage de Sylvain à la lettre. Ces scènes ne sont là pour faire joli, elles sont narratives, elles amènent de la tension.
Il y a un plaisir particulier à dessiner ce genre de scène ?
OM : C’est peut-être un peu plus difficile parce que c’est le jeu des personnages qui raconte. L’enjeu graphique est plus fort.
SR : Pour moi, en termes d’écriture, Face cachée, c’est vraiment un manga. C’est comme ça que je l’ai pensé. En tant que scénariste, j’ai été aussi bien influencé par la bande dessinée franco-belge et le comics que par le manga que j’ai d’abord connu à travers les anime qui passaient à la télévision française quand j’étais enfant, puis plus tard, jeune adulte, avec la traduction d’Akira. Celui qui m’a le plus influencé, c’est Naoki Urasawa. Chez lui on trouve beaucoup de pages silencieuses qui mettent en scène des ambiances, les tensions entre les personnages, sans qu’il soit nécessaire d’y mettre du dialogue.
Olivier, quelles étaient vos références en matière de manga ?
OM : Urasawa et Ôtomo également – les classiques. Et puis plein d’autres bouquins que j’ai pu avoir entre les mains lorsque je feuilletais des mangas en librairie, à Kyoto, mais dont j’ai oublié les noms. Au Japon, je me suis vraiment ouvert un peu plus à cet univers-là. Du coup, ça m’a un peu nettoyé la tête de voir d’autres choses que de la bande dessinée franco-belge.
Je pensais aussi à Kan Takahama, une autrice japonaise qui propose des récits très intimistes. Son travail sur les modelés, par exemple, ou sur le trait, a quelque chose à avoir avec Face cachée, non ?
OM : Ah oui, j’adore. C’est très vivant. Et puis Jirō Taniguchi, évidemment, qui était dans un coin de ma tête lorsque je dessinais Face cachée. Quand L’Homme qui marche a été traduit en France, il nous a donné à nous, les auteurs de bande dessinée, l’autorisation de raconter des histoires autrement.
Dans L’Homme qui marche, Taniguchi s’autorise à montrer sur plusieurs pages un personnage qui déambule dans une ville – même si chez lui les enjeux dramatiques sont différents.
OM : Il y a quinze ans, Face cachée est sorti en deux volumes parce que je ne me voyais pas dessiner les trois cents pages d’un coup. On est contents qu’il soit édité aujourd’hui en un seul volume, et dans un format plus petit, parce qu’effectivement il nous permet de revenir au projet original, c’est-à-dire un mélange entre le roman graphique et le manga.
SR : Pour moi c’est plus qu’une réédition, c’est vraiment un nouveau livre dont le format, l’aspect physique, rejoint complètement le contenu.
À l’époque le premier volume a d’ailleurs reçu un Silver Award à l’International Manga Awards au Japon. C’est quoi ce prix ?
OM : C’est un prix qui est organisé par le Ministère des affaires étrangères du Japon et qui récompense un manga réalisé par un auteur qui n’est pas japonais. Grâce à ce prix nous avons été invités à Tokyo pendant deux semaines avec les autres auteurs primés.
SR : Tous les éditeurs japonais que nous avons rencontrés nous ont dit qu’ils avaient l’impression que c’était deux Japonais qui avaient fait le livre – ce qui est un super compliment, sachant que je ne me considère pas du tout comme un expert du Japon. Nous avions voulu nous concentrer sur des aspects de ce pays que nous trouvions intéressants et que nous pensions avoir compris. Visiblement ça a marché.
Quels souvenirs gardez-vous de votre voyage là-bas ?
SR : Je peux en citer deux. Je me souviens que lors de la remise des prix, des médias de tous les pays d’où provenaient les auteurs primés étaient présents – Taïwan, la Thaïlande, l’Espagne – sauf les médias français ! Heureusement Jean-David Morvan a pu amener des gens de l’ambassade de France ! Et puis des auteurs très reconnus comme Leiji Matsumoto et Gō Nagai, les auteurs d’Albator et de Goldorak, avaient tenu à être là et, pour nous, c’était une grande surprise.
Deuxième souvenir : avant notre voyage, on nous avait demandé d’indiquer les artistes que nous souhaitions rencontrer au Japon. Olivier et moi avions mis le nom d’un de nos auteurs préférés en se disant que ça ne marcherait jamais – un peu comme si aux Etats-Unis nous avions demandé à rencontrer Stephen King. Le jour de notre arrivée à Tokyo, avant de monter dans notre chambre d’hôtel, alors que nous étions en plein jet lag, notre guide nous annoncé que Naoki Urasawa nous recevrait chez lui pour prendre un thé et nous faire visiter son studio. Je me souviens qu’une fois dans la chambre, j’ai dit à Olivier : « Elle nous a dit quelque chose mais je pense que j’ai dû mal comprendre. » Il m’a regardé : « Naoki Urasawa ? » Je lui ai répondu : « C’est ça. On a mal compris, non ? » En fait non, on avait très bien compris. Du coup nous avons été invité dans sa maison à Tokyo. Nous avons a pu discuter avec lui pendant une heure, visiter son studio, rencontrer ses assistants, observer ses originaux.
Vous avez parlé de quoi ?
On a parlé du métier, de leur manière de fonctionner. Je me souviens qu’il disait que la musique était vraiment une source d’inspiration pour lui. Je crois d’ailleurs qu’il y avait les Who qui passaient dans son studio. J’ai pu lui offrir un album d’Orbital dédicacé en lui disant qu’un de mes personnages était inspiré d’un personnage de sa série Monster. Et ça c’est un souvenir assez incroyable.
Par Régis Duqué
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Sylvain Runberg et Olivier Martin, Face cachée, Paris, Futuropolis, 2025.
Toutes les illustrations : © Sylvain Runberg et Olivier Martin/Futuropolis