Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Tout d’abord, qu’est-ce qui vous anime le plus dans la BD en générale ?
Laurent : Je crois que c’est la liberté qu’offre la bande dessinée. On est vraiment sur un support qui est populaire et très ouvert sur des tas de sujets qu’on peut traiter librement. Je dirais donc, la souplesse et la liberté.
Michaël : Pour ma part, c’est le plaisir de raconter des histoires. Cet artisanat à petite échelle qui permet entre l’idée et la réalisation de travailler seul ou en petite équipe. C’est très solitaire parfois et par rapport à cette facilité à mettre en forme un récit, je trouve que la BD, c’est le format - avec dessin en tout cas - qui s’y prête le plus.
Comment vous est venue l’idée de cette histoire et de vous baser sur les faits historiques de Fukushima ?
Laurent : En 2011, comme tout le monde, je suis un peu interpellé par cette première catastrophe nucléaire du siècle. Après, je n’arrive jamais à traiter des sujets en y allant de manière frontale. Il faut toujours que je me laisse un temps de latence pour commencer à m’y confronter. Je savais que j’y viendrais, mais ni quand, ni comment. Je me suis tenu par la suite au courant de ce qui se passait à la suite de la catastrophe et l’accident nucléaire en regardant des blogs par exemple. Et moi, ce qui m’intéresse beaucoup d’une manière générale, c’est ce qui se passe après, quand les feux des projecteurs sont moins là. Souvent, on omet tous les effets que ça peut avoir durablement.
C’est quelque chose d’assez sous-jacent dans l’ensemble de mon travail.
Pour l’histoire, j’ai laissé le temps aux choses de mûrir, jusqu’à découvrir la personne de Naoto Matsumura, qui est resté en zone interdite pour s’occuper des animaux. J’ai trouvé ce personnage intéressant. Mais entre-temps, il y a eu une bande dessinée chez Jungle centrée sur lui et qui est très bien d’ailleurs. Je me suis donc dit que je n’allais pas attaquer l’histoire par ce biais là et c’est devenu, au final, le périple de deux enfants qui veulent ramener les cendres de leur grand-mère dans la zone interdite de Tomioka.
Pourquoi avoir ajouté à cette histoire sur fond historique le folklore japonais des Yokai ? Comment vous est venue cette idée ?
Laurent : Je voulais faire un livre plus large en termes de public que ce que j’ai pu faire depuis quelques années. C’était l’occasion de glisser vers ce côté un peu fantastique qui permettait "d’alléger" l’histoire et d’y ajouter une dimension plus onirique. Parce qu’à la base, on est sur un sujet extrêmement dramatique. Et puis on est bercé par la culture japonaise.
L’histoire repose sur le road-trip initiatique d’Osamu et sa grande sœur Akiko. Comment avez-vous travaillé la relation entre ces deux personnages pour qu’elle soit aussi authentique et touchante ?
Laurent : Je vais parler de l’aspect scénaristique. C’est le genre de question même si elle est légitime, qui m’embarrasse, dans le sens où je ne me la pose pas au moment où j’écris l’histoire. Je fais naître mes personnages et je les déroule dans la narration. Ils deviennent ce qu’ils sont, sans que je sois dans un travail analytique préalable. Là en l’occurrence, c’est un peu naturellement qu’Akiko, l’aînée, prend le rôle de petite maman protectrice. J’ai essayé de les caractériser, même s’ils sont très proches, un peu en opposition dans la mesure où Akiko est plutôt cartésienne, tournée vers les réseaux sociaux. Alors qu’Osamu, lui, est plus dans la rêverie, l’onirisme et une espèce de vie renfermée sur lui-même. J’ai envie de dire que c’est un peu des archétypes scénaristiques que je pose et laisse évoluer au gré de l’histoire.
Michael : Pour rebondir sur le graphisme, Laurent m’avait donné des intentions, des traits de personnalité des personnages avec quelques descriptions, ce qui m’a permis de les faire exister. Après j’ai pris des libertés avec des expressions faciales et des gestes qu’ils peuvent avoir l’un pour l’autre en disant que c’est l’interprétation que je fait de ce que Laurent a écrit. Et il n’était pas en désaccord. Donc j’avais l’impression de leur insuffler aussi de ma vision de ce qu’ils étaient. Et ça fait plaisir du côté du dessin d’apporter des choses que le scénario, lui, dit en sous-texte. À la lecture du scénario, j’ai trouvé la relation des enfants touchante et ces personnages m’ont beaucoup plu. Je trouve qu’ils ont la tranche d’âge un peu parfaite où on peut leur faire faire plein de choses et en même temps on garde leur innocence. C’est la tranche d’âge super, le début de l’adolescence.
Au cours de leur traversée, Osamu fait la connaissance d’un Yokai terrifiant. D’après ce qu’il dit, il semblerait être une sorte d’incarnation de la radioactivité, non ?
Laurent : Il y a les premiers Yokai, avec lesquels Osamu est en contact, qui sont issus de la culture japonaise. Je les ai piochés dans le Dictionnaire des Yokai, en allant chercher là ceux qui sont plutôt sympa. Il y a beaucoup de Yokai qui sont assez terrifiants. Concernant le Yokai "Hoshakai", je l’ai complètement inventé et il a cette particularité d’être pour le coup plus ressemblant à bien des Yokai et d’être assez terrifiant. Donc, oui, c’est exactement l’incarnation de la radioactivité.
Malgré tout, Osamu ne semble pas en avoir peur.
Laurent : C’est aussi ça dans la construction de la narration. En fait, Osamu a cette habitude des Yokai, il est le seul à les voir. Il a cette relation particulière avec ces créatures, donc pour lui quand Hoshakai apparaît, ça ne peut pas être un antagoniste, bien qu’il puisse être un véritable danger.
Malgré les dangers de la radioactivité, Osamu et sa sœur partent pour Tomioka afin de déposer les cendres de leur grand-mère dans son ancienne ferme et qu’elle puisse reposer avec ses animaux et son mari. Cette aventure est-elle avant tout une métaphore du deuil ?
Laurent : Je ne crois pas. Le thème du deuil fait partie intégrante de l’histoire. On le sait, la grand-mère décède, c’est vraiment le démarrage de l’histoire. Osamu veut absolument conduire les cendres de sa grand-mère vers son ancienne demeure, ce qui est proche des traditions japonaises, de ce respect des anciens.
Se rendre dans les zones contaminées, de surcroît sans protection, peut être très dangereux. À travers cette transgression, vouliez-vous mettre en avant l’importance de l’instinct et des convictions personnelles face à des règles établies pour leur sécurité ? Pensez-vous qu’il y a des moments où désobéir peut être légitime ?
Laurent : Il y a presque une question philosophique. Je pense que la désobéissance est absolument indispensable dans un certain nombre de situations. Est-ce qu’elle l’est là, dans retour à Tomioka ? Je laisserais à chaque lecteur le soin de l’apprécier ou non. Les enfants vont à un moment donné affronter le danger, entrer dans une zone où les taux de radioactivité sont élevés. On ne les nie pas, puisque l’on fait un épilogue dans cette histoire qui souligne de manière, me semble-t-il, assez explicite le fait que les enfants se sont mis en danger et peut-être même durablement. Mais je réitère que la désobéissance est indispensable dans bien des moments.
Nous avons cru comprendre que l’œuvre n’est pas engagée contre le nucléaire. Quelle est votre position à ce propos ?
Michaël : Pour Tomioka, on avait fait le choix de ne pas trancher la question même si les personnages, eux, ont une opinion. Il y a notamment le paysan, Natsuo, inspiré de Naoto Matsumura, qui est resté s’occuper des animaux. Lui pour le coup a une opinion très tranchée. Mais c’est vrai que l’on découvre des points de vue, mais aussi le constat réel de ce qu’on vécu ces gens là. Le lecteur peut se faire une opinion sur ce qui est la réalité d’une catastrophe nucléaire surtout dans ce cas là qui est doublé d’un tsunami, à l’origine de l’essentiel des malheurs sur place. Mais pour autant, je ne pense pas que la BD soit une vitrine de ce qu’on doit penser par rapport au nucléaire déployé dans les pays qui en ont. Je sais qu’en France, on est très nucléarisé et je comprends qu’on se pose la question du danger, mais on est pas tout à fait dans les mêmes conditions de risque de tsunami et de tremblement de terre, inondation sans pour autant s’imaginer à l’abri d’un danger. Mais les catastrophes de Fukushima, et même de Tchernobyl, sont difficilement reproductibles en France. Pour ma part, je suis plutôt serein, mais c’est vrai que je ferais une autre tête si j’habite à côté. Je pense que la source d’énergie peut avoir sa part dans l’objectif de réduction du CO2 et dans une direction de dépollution des usages. ça ne peut pas être l’alpha et l’oméga, mais ça peut avoir sa part.
Laurent : Je suis quant à moi un poil plus réservé. Ça peut avoir sa part à partir du moment où on reste dans notre mode de société. C’est en partie ce que défend Jancovici. (Ingénieur français, créateur du bilan carbone, NDLR) Comme on ne peut pas, aujourd’hui en tout cas, changer de mode de société de manière radicale, le nucléaire est probablement un des moyens de continuer à subvenir à nos besoins en étant peut-être un des moins dangereux. Après, effectivement, Retour à Tomioka n’est pas un plaidoyer anti-nucléaire. D’une part, puisque je crois, en ce qui me concerne, ne pas être assez compétent pour avoir des avis arrêtés sur le sujet. J’ai écrit cette histoire toujours avec cette idée que ce soit un livre qui offre aux lecteurs un bon moment de lecture et d’aventure.
Et de manière sous-jacente offre aussi un temps de réflexion. Qu’est-ce qu’on se dit à partir du moment où ce type de catastrophe peut arriver ? Même si effectivement en France, on est un peu plus protégé, bien que concernant les inondations, il y a quand même des interrogations. Comme le réchauffement des eaux du fait que par rapport au refroidissement des réacteurs ça pose des questions. Si ce livre participe même à une toute petite échelle à faire en sorte que le débat continue d’exister, et bien il remplit aussi son objectif sur cet aspect-là des choses.
On sent graphiquement une forte influence du studio Ghibli. Avez-vous des œuvres ou des artistes en particulier qui vous ont marqué pour ce projet ?
Michaël : Je pense que j’ai intégré toutes mes consommations de mangas et animés que j’ai consommées au cours de ma vie. Après, c’est vrai qu’en termes de mangakas qui m’influencent autant au niveau du trait que du découpage, il y a Naoki Urasawa, l’auteur de Monster et 21st century boys. Il est aussi l’auteur, plus récemment, d’Asadora, que j’aime regarder quand je suis en panne d’inspiration, pour voir comment Urasawa traite les scènes de dialogues, d’action ou de suspense. C’est un peu le maître là-dedans et mon inspiration principale en termes de découpage. Et graphiquement, mes premiers chocs audiovisuels étaient Akira, quand j’étais petit, jusqu’au dernier Miyazaki, Le Garçon et le Héron. C’est totalement ma culture.
Retour à Tomioka est à l’origine un projet de film d’animation. Qu’est-ce qui vous a poussé à en faire une bande dessinée en parallèle ?
Michaël : Moi à la base, on m’a contacté par l’intermédiaire d’un ami commun de Laurent et moi pour s’occuper de la création des personnages d’un long-métrage et éventuellement plus. Quand on m’a présenté le scénario de Laurent, j’ai tout de suite eu de l’intérêt pour cette histoire. Je me suis dit : pourquoi pas. On s’est attablés tous ensemble avec les producteurs de Foliascope pour imaginer ce que serait le long-métrage et répondre à des bourses distribuées dans la région Auvergne-Rhône-Alpes.
L’idée que je réalise le film a même été évoquée et je m’étais engagé en tout cas jusqu’au petit pilote qui a été produit pour le cartoon movie 2023 et qui présente le film, en permettant d’aller à la pêche aux financements. Mais au-delà de ça, je me suis sortie du projet pour des raisons personnelles. Je n’avais plus le temps de travailler dessus. Entre-temps, Laurent a gardé une certaine partie des droits, ce qui lui permettait de proposer le scénario à un éditeur pour en faire une BD. Comme on était déjà en contact pour le film, il m’a proposé la primeur du dessin. J’aurais tout à fait pu dire non, mais je voyais ça comme un bel exercice et un lien évident avec le long métrage. Aussi comme une belle occasion de faire une pré-production supplémentaire au film. J’ai donc accepté et on est parti dessus avec Jungle peu de temps après.
Laurent : Michaël a bien résumé. Actuellement, le film entre en production.
Qu’est-ce que ça vous fait quoi d’avoir reçu le grand prix jeunesse du festival d’Angoulême ?
Michaël : De la joie ! Mais aussi de la fierté et pour ma part de l’étonnement. J’étais vraiment persuadé que l’on serait sous les radars du fait que la BD est un peu à la limite de ce que peut proposer la tranche jeunesse. C’est le genre d’œuvre jeunesse que j’aime bien parce c’est des lectures tout aussi bien pour grands, qui ne prennent pas forcément les enfants pour plus débile. En tant que lecteur, petit, j’aimais les œuvres qui étaient complexes mais à la fois à niveau d’enfant. Mais malgré tout je pensais qu’on serait à la marge. Donc je n’y croyais pas. Quand ça a été annoncé, j’étais incrédule dans un premier temps.
Laurent : Forcément on est super content. Il ne faut pas oublier qu’un album de bande dessinée, même si le temps de réalisation est moins long que celui d’un film, c’est quand même un travail de longue haleine. Donc à un moment donné qu’il soit salué de cette manière là, surtout à Angoulême et bien on est forcément content, de cette reconnaissance, d’avoir réussi à convaincre sur un livre qui, comme le dit Michaël, qui est peut-être un peu décalé par rapport à ce que généralement il y a en offre jeunesse. Même si l’offre jeunesse s’enrichit et s’élargit. C’est aussi les seuls prix qui donnent un temps de médiatisation assez significatif aux albums.
Est-ce que ce soudain prix prestigieux va jouer un rôle notamment sur le processus de création de l’animé ?
Laurent : Sur la réalisation du film, en soit, je ne sais pas. Le scénario est écrit et validé. Il sera un peu différent de la bande dessinée, mais relativement à la marge. Il va probablement un petit peu évoluer du fait des contraintes de la réalisation. Quand on anime, on peut à un moment donné se dire qu’il faut changer telle scène parce que là elle est trop longue ou parce qu’elle est trop lourde en terme de réal. Peut-être que tout ça va très légèrement bouger. Mais encore une fois, j’ai tendance à penser que ça sera marginal.
Après je pense qu’aujourd’hui, pour le studio de production, Foliascope, le prix à Angoulême est un bonus significatif. Le film n’a jamais été une adaptation de la BD car le scénario était préalable à la bande dessinée. Mais si on garde ce mot “adaptation”, jusqu’à là c’était celle d’une BD jeunesse parmi l’ensemble des bandes dessinées jeunesse sortant chaque année. Désormais c’est l’adaptation, entre guillemet, du fauve jeunesse 2025. Donc je pense que ce badge (rire), ce macaron prix jeunesse peut peut-être faciliter un peu les aspects financiers.
Michaël : On récupère toute la gloryhole possible d’un tel prix. C’est un vrai honneur, encore une fois. Et pour ma part, étant du milieu de l’animation, j’étais pas du tout intégré au milieu de la BD donc tout celà a aussi son effet sur nos carrière, j’imagine, et sur le fait de vouloir réitérer l’essai d’une BD. Pour ma part, la bande dessinée c’est vraiment pas mon métier principal, je pourrais faire ponctuellement un album.
Savez-vous pour quand est prévue la sortie du film ?
Laurent : Ça sera fin 2028, début 2029. Un long métrage d’animation, c’est un long travail. Il devrait être sur les écrans à cette période là.
Et pour terminer sur une note plus légère : comment vous est venue l’idée insolite et assez drôle de Natsuo qui court sur le dos d’une autruche ?
Laurent : En fait, Natsuo qui est, comme on l’a évoqué, inspiré de la personne de Naoto Matsumura, resté en zone interdite après l’évacuation, recueillait les animaux qui avaient été abandonnés à ce moment, tels que des cochons, des vaches, des chats… Il avait énormément d’animaux qui n’avaient pas pu partir. En l’occurrence, il y avait aussi deux autruches qui, je crois, venaient d’un élevage, comme on peut aussi en avoir en France. Il y en a même un pas très loin de chez moi.
Et non seulement ces autruches ont participé, à l’époque, à la médiatisation de ce Naoto Matsumura, car c’est des animaux assez atypiques. Bien évidemment ces autruches sont devenu des personnages à part entière de notre album et le fait que le personnage de Natsuo intervienne en chevauchant les deux autruches, ça fait partie des autorisations scénaristiques, parce qu’en réalité ce n’est pas si évident que ça à chevaucher, je crois. Cette histoire, si on la speech, peut paraître extrêmement dramatique.
On parle quand même de deux enfants qui ont perdu leurs parents après une catastrophe nucléaire et qui, de surcroît, perdent leur grand-mère et décident de fuguer pour aller dans une zone d’extrême dangerosité déposer ses cendres… Dit comme ça, c’est vraiment rude. Mais à travers la relation entre les enfants, les Yokai et pour le coup, les autruches, et bien on essaie d’apporter cette légèreté, de sourire et d’être emporté dans l’aventure.
À noter que la vie de l’album va bientôt se poursuivre à l’étranger, puisque deux pays ont signé pour publier Retour à Tomioka. Aux États-Unis, chez First Second, ainsi qu’en Allemagne chez Splitter-Verlag, dans le label Toonfish.
Par Rémi BARNAULT
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
À lire sur ActuaBD.com :
Retour à Tomioka - Par Laurent Galandon et Michaël Crouzat - éditions Jungle. Format 22.3 x 29.3 cm. 97 pages couleur. 19 €. Album paru le 22 août 2024.