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Bon
6 juin 2026
L’été 1870 n’a rien d’une carte postale romantique : c’est la guerre entre la France et la Prusse, le pays vacille, et un garçon de seize ans refuse de tenir en place. Arthur Rimbaud fugue, revient, fugue encore. Il traverse les frontières familiales comme on franchit une ligne de front intime. À Douai, recueilli par son professeur Georges Izambard, hébergé chez les demoiselles Gindre, il trouve un refuge provisoire et, surtout, un espace pour écrire. Les Cahiers de Douai naissent là, dans cet entre-deux : entre l’enfance et la rupture, entre le foyer et la fuite, entre l’école et la guerre.
Le 26 septembre 1870, Rimbaud dépose chez le poète-éditeur Paul Demeny une première liasse de quinze poèmes. Quelques semaines plus tard, après une nouvelle fugue, il apporte encore sept sonnets. Ce qu’il confie alors, ce n’est pas un cahier d’exercices : c’est un laboratoire. Un adolescent y règle ses comptes avec la misère, l’oppression, le racisme, mais aussi avec le désir, la chair et l’injustice d’être né dans un monde trop étroit pour sa soif. Les thèmes sont d’une modernité presque brutale : on y entend déjà la voix de la poésie à venir, celle qui tord la langue pour faire surgir ce que le lyrisme sage ne sait pas dire.
Un cahier d’ado en lambeaux, devenu relique du moderne
Puis vient ce geste paradoxal, presque rimbaldien en soi : plus tard, dans une lettre, Rimbaud intime à Demeny de brûler ces vers, de les traiter comme les paroles d’un mort qui refuse de survivre à sa propre mue. « Brûlez, je le veux… », écrit-il, comme si ces poèmes de jeunesse devaient être sacrifiés pour laisser place au reste de l’œuvre. Demeny n’obéit pas. Il conserve les manuscrits, les transmet, puis les vend. Les Cahiers passent de mains en mains, de Rodolphe Darzens à l’éditeur Léon Genonceaux, pour finir un jour sur le bureau de Stefan Zweig, qui les acquiert aux enchères et les conserve jusqu’à sa mort. Ce qui aurait pu disparaître dans un brasier devient alors une relique : un morceau de la genèse de la poésie moderne, une archive de l’insurrection adolescente.
C’est à ces pages sauvées du feu que Damien Cuvillier, lui, décide d’ouvrir son propre carnet de dessinateur. Il n’arrive pas en touriste : cela fait déjà deux tomes qu’il accompagne Rimbaud dans Voleur de feu, biographie dessinée où il comble les blancs de la vie du poète en y glissant sa propre fiction, sa propre idée d’Arthur. Les Cahiers de Douai constituent, en un sens, le cœur incandescent de ce parcours. Illustrer ces poèmes écrits à seize ans, alors qu’il a déjà raconté cette adolescence-là, relève de l’évidence : c’est revenir, par un autre chemin, au même point de départ.
Le livre en porte la trace : on n’est pas dans un exercice scolaire de mise en images d’un « texte au programme du bac ». On est dans un dialogue. Dans chaque planche, on sent que l’auteur de bande dessinée se souvient du lecteur adolescent qu’il fut, découvrant Le Bateau ivre sans en comprendre pleinement le sens mais en en recevant le choc.
Vingt-cinq ans plus tard, il affirme ne toujours pas le saisir entièrement, et c’est précisément cette ignorance habitée, cette recherche inachevée, qui donne sa tension au projet. Cuvillier n’illustre pas une œuvre qu’il aurait « comprise » une fois pour toutes ; il prolonge un questionnement, il dessine ce qui le touche et l’intrigue encore.
Dessiner l’insoumission : une partition à plusieurs encres
Dans ce volume consacré aux Cahiers de Douai, Damien Cuvillier opère un léger pas de côté par rapport au vaste chantier de Voleur de feu. Il ne raconte plus la vie de Rimbaud : il se glisse dans ses poèmes. Mais il le fait sans les enfermer dans un unique dispositif. Au contraire, il multiplie les formes, comme pour répondre à la densité thématique et stylistique de ces textes précoces. Certains poèmes deviennent de véritables récits en bande dessinée, séquencés, cadrés, dialogués. D’autres se contentent d’être illustrés, le texte prenant le devant de la scène tandis que l’image l’accompagne en marge, à la manière d’une respiration visuelle. Aquarelle, pastel, encre de Chine : chaque technique trouve son poème, chaque matière convoque une nuance différente du jeune Rimbaud.
Cette pluralité n’est pas un simple jeu formel : elle épouse la nature même des Cahiers de Douai, recueil hétérogène où cohabitent la plainte sociale, l’élan érotique, l’indignation politique, l’ironie et l’éclat visionnaire. À la misère, Cuvillier répond par des couleurs plus sourdes, des corps voûtés, des paysages qui semblent se délaver. Au désir, il offre des lignes plus souples, des touches de lumière, une sensualité de gestes plutôt que de démonstration. À la colère, il réserve un trait plus nerveux, des compositions plus serrées, comme si la page peinait à contenir l’excès de ce qui y bout.
On sent, derrière ce travail, l’autodidacte passé par les festivals avant de trouver sa place chez Futuropolis, l’auteur du Choix du chômage qui sait ce que signifie inscrire la violence sociale en images. Ce n’est pas un hasard si les poèmes où Rimbaud raconte la misère ou la brutalité du monde résonnent ici avec une acuité particulière. Entre le jeune poète de 1870 et le dessinateur d’aujourd’hui, il existe un fil discret : le refus d’accepter la souffrance comme une fatalité, l’envie d’inscrire dans le dessin ce que le langage politique ou scolaire émousse.
L’inscription des dessins dans un parcours réel – la Maison Rimbaud, la Maison des Ailleurs à Charleville-Mézières, l’exposition programmée, la présence annoncée au Cabaret Vert – ajoute une autre couche à l’ensemble. Ces Cahiers de Douai ne sont pas seulement un bel objet de librairie ; ils s’inscrivent dans un territoire, une mémoire, une ville. On imagine ces originaux accrochés aux murs, ces aquarelles et ces encres confrontées aux lieux où le jeune Arthur a grandi, comme un retour du dessin à sa source, un aller-retour entre l’œuvre et le sol qui l’a vue naître.
En fin de compte, ce livre réussit une chose rare : faire sentir que ces textes, que l’on croit parfois enterrés sous les commentaires académiques, sont d’abord l’œuvre d’un garçon qui fugue, qui a faim, qui regarde la misère en face et le désir sans détour. À côté de lui, un autre adolescent, un siècle plus tard, découvre ces mêmes mots, n’y comprend pas tout mais y reconnaît une secousse. Et c’est cette secousse-là que Damien Cuvillier, aujourd’hui, transforme en images. Rimbaud voulait que ces poèmes brûlent ; ils reviennent, par le feu du dessin.
Par Jessy LEMESLE
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Les Cahiers de Douai - Par Damien Cuvillier - Editions Futuropolis, 15 €