Très bon
14 février 2026
Cette histoire est celle d’un cadavre. Et pas n’importe quel cadavre, celui de Toussaint Louverture (1743-1803), l’un des chefs des esclaves révoltés de l’île de Saint-Domingue. Rallié en 1794 à la République française, il est fait capitaine général de la colonie par Bonaparte en 1801. Exerçant un pouvoir autocratique, il fait rédiger une constitution qui lui accorde le titre de gouverneur à vie, renforce l’emprise de l’Église catholique sur la société par l’abolition de la liberté de culte et l’interdiction du divorce, tout en instaurant une mobilisation totale de la population dans l’économie de plantations qui laisse la porte ouverte au travail forcé et à l’achat d’esclaves en cas de besoin.
En 1802, Bonaparte décide de rétablir l’autorité de la métropole sur la colonie par la force plutôt que par la négociation. Une expédition, commandée par le général Leclerc, est envoyée dans l’île. Vaincu, Toussaint Louverture est assigné à résidence, puis transféré avec sa famille dans la métropole. Il est finalement placé à l’isolement et conduit, avec un serviteur, au fort de Joux, près de Pontarlier. C’est l’époque où des "mesures de surveillances spéciale", rétablissement sans dire leur nom des lettres de cachet d’avant 1789, frappent les opposants à la politique autoritaire du Premier consul. Ce dernier est bien décidé à faire des exemples pour soumettre la population à l’obéissance, en métropole comme dans les colonies. Au terme d’un hiver rigoureux dans le massif jurassien, Toussaint Louverture, alors âgé d’environ soixante ans, meurt d’épuisement dans sa cellule le 7 avril 1803. Quelques mois plus tard, le 1er janvier 1804, Jean-Jacques Dessalines, bras droit de Toussaint et vainqueur du corps expéditionnaire français, proclame l’indépendance d’Haïti.
Quand s’ouvre le récit de Sadri Khiari, le lecteur non averti ne sait rien de tous ces éléments de contexte. On suit les pas d’un geôlier qui entre dans la cellule et constate le décès du prisonnier. Après le juge de paix venu dresser procès-verbal, des médecins sont appelés et examinent le corps, qui est autopsié, envoyé au charnier, avant de disparaître. L’auteur s’est appuyé sur le récit du colonel Nemours envoyé, après la Première Guerre mondiale, par le gouvernement haïtien, récupérer les restes du père-fondateur de l’indépendance. Nemours s’est livré à une patiente enquête qui lui a permis de réunir un riche ensemble de pièces qui constituent la trame de cet album.
Sadri Khiari, militant syndicaliste d’origine tunisienne, l’un des fondateurs en France du mouvement décolonial des Indigènes de la République, a déjà publié plusieurs planches dans le cadre du collectif de dessinateurs tunisiens LAB 619 et livre ici son premier album, élaboré dans le cadre d’une résidence à la Maison des auteurs, au Centre International de la BD et de l’Image d’Angoulême.
Il livre un trait souvent caricatural, très efficace, destiné à moquer sommités civiles et militaires qui s’acharnent sur ce pauvre corps vaincu, transfiguré en Christ noir à la fin du récit. Cette mise en images du corps souffrant, taillé en pièces, n’est pas sans rappeler le truculent Hautes œuvres de Simon Hureau, alias Simon Hache (2008), consacré au supplice du régicide Robert François Damiens. Sadri Khiari dénonce un autre "saccage" corporel, cette fois en contexte colonial, dans le cadre d’une fable mélancolique sur le pouvoir, la mémoire et l’oubli.
Outre la froideur d’une bureaucratie indifférente à ce que Toussaint Louverture avait pu représenter pour tout un peuple, l’histoire qui nous est contée est aussi celle des errements de la médecine au XIXe siècle. Les physiognomonistes, déchiffreurs des morphologies faciales, et les crâniologues – ou phrénologues –, obsédés de la classification des crânes, tous charlatans patentés, mettent leurs savoirs au service de la domination coloniale. Ils fondent le racisme scientifique qui hiérarchise les groupes humains en fonction de traits physiques et moraux supposément distinctifs. Faute de corps, les autorités françaises finissent, en 1982, par remettre à la République haïtienne une urne contenant de la terre prélevée à l’emplacement du charnier du fort de Joux. Celle-ci est reçue par le dictateur Jean-Claude Duvalier et placée dans le Panthéon national haïtien à Port-au-Prince.
Telle quel, ce récit peut paraître un peu déroutant pour qui n’est pas familier avec l’histoire de la révolution haïtienne. Il n’aurait pas été inutile de le faire suivre d’une postface rédigée par un historien à même d’exposer tous les enjeux mémoriels de cette histoire, enjeux à peine esquissés dans un récit qui préfère - et c’est tout son intérêt ! - laisser parler les documents d’époque. Il y a bien une postface rédigée par l’auteur, qui reconnaît lui-même ne pas être historien et avoir simplement voulu rendre un hommage mérité au travail d’enquête du colonel Nemours, grand admirateur de Toussaint Louverture.
C’est peut-être là que le bât blesse. Toussaint Louverture n’est présenté que sous l’angle du martyr, sans aucune mention des zones d’ombres qui empêchent, aujourd’hui encore, tout consensus autour de ce personnage. Par ailleurs, Jean-Jacques Dessalines, autocrate patenté, ordonnateur du nettoyage ethnique de l’île en 1804, est qualifié, par Sadri Khiari, de « héros », ce qui aurait mérité un peu de nuance. Ces positions contrastent avec l’orientation bibliographique, plutôt équilibrée, proposée en fin de volume. La lecture de cet album laisse par conséquent un sentiment mitigé. D’un côté, il constitue une salutaire dénonciation de la violence coloniale, de l’autre il contribue sans distance critique au culte des "pères fondateurs". En dépit de cette réserve, la révolution haïtienne, sujet pourtant passionnant, reste un parent pauvre de la BD et on ne peut que se réjouir de la parution de cet album puissant et original.
Voir en ligne : Lien éditeur
Par Paul CHOPELIN
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Toussaint est mort dans sa tombe. Essai sur le saccage méticuleux d’un corps - Par Sadri Khiari - Actes Sud BD - Février 2026 - 128 pages couleurs - 22 €
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