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Favori de la rédaction
19 juin 2025
Lorsqu’ils ont écrit Les poissons, eux, ne pleurent pas, Laurent Galandon et Jean-Denis Pendanx sont partis sur place afin de documenter le plus fidèlement possible la vie locale et les enjeux environnementaux et économiques. Mandatés par l’Alliance française de Banjul, le scénariste et le dessinateur ont eu la lourde tâche de réaliser une œuvre capable de former un pont culturel entre la France et la Gambie, tout en abordant des thématiques centrales du XXIᵉ siècle. Pari réussi ? Nous pensons que oui.
L’histoire de Les poissons, eux, ne pleurent pas est une fiction, mais elle est pourtant d’un réalisme glaçant. Le scénario de Laurent Galandon parvient à aborder une grande variété de thématiques et à les faire dialoguer, sans pour autant se perdre dans des enjeux accessoires. Prenons un exemple. Le propos du livre est avant tout la lutte entre la pêche artisanale, plus respectueuse de l’environnement et renouvelable, contre l’industrie de la pêche qui favorise des clients anonymes situés à l’autre bout du monde plutôt qu’à ses voisins. Lors d’une scène particulièrement forte, la pirogue de Bakary, le père du protagoniste Ismaila, manque de se faire écraser par un chalutier et doit abandonner ses filets. Couvert de déshonneur, il décide de disparaître en mer. La famille d’Ismaila, ayant perdu sa source de revenus, est alors abordée par le frère de Bakary, Ousman, qui propose de faire de la mère d’Ismaila sa troisième épouse, en vertu des traditions musulmanes. Ces interactions font ainsi dialoguer les enjeux écologiques avec l’importance de la religion en Gambie, qui structure grandement les mœurs. Grâce à ces scènes, le lecteur parvient à avoir une vision d’ensemble des différents enjeux qui entourent la vie d’Ismaila.
Mais une histoire, même bien ficelée, ne serait rien sans des personnages forts pour la porter. Ici encore, Galandon et Pendanx se débrouillent très bien. Chaque personnage est pensé comme une facette spécifique du village, ce qui permet d’aborder une variété de sujets sans surcharger le nombre de personnages. Ismaila représente le jeune rêveur qui aspire à une vie meilleure, où il peut vivre de ses passions. Sa petite sœur Hadja est une métaphore des populations vulnérables et rendues malades par la pollution industrielle. Leur amie Adama agit comme la voix éveillée et révolutionnaire, qui demande des comptes aux acteurs industriels et tente d’informer le plus de monde possible. Ainsi, les personnages sont poussés par une motivation claire, qui dicte leurs comportements de manière cohérente tout au long du récit. Certes, tous les personnages ne sont pas également mémorables. Mais même s’ils n’apparaissent que sur quelques pages, ils parviennent, en quelques bulles, à exprimer avec réalisme leurs ambitions, leurs motivations et leur rapport aux enjeux de l’histoire.
Le tout est porté par les magnifiques illustrations de Jean-Denis Pendanx, qui a documenté sous son crayon la vie gambienne. Les dernières pages du livre montrent des dessins préparatoires, mis en parallèle avec les photos prises par Laurent Galandon, utilisées par les artistes pour se documenter. L’illustrateur rend très bien les atmosphères orangées d’Afrique de l’Ouest et joue avec brio des lumières pour montrer l’air parfois étouffant qui pèse sur nos protagonistes. De grandes illustrations de paysages contemplatifs viennent également ponctuer le récit pour évoquer le passage du temps.
Mais le dessinateur se permet également des scènes plus métaphoriques, en changeant son style pour s’adapter à un conte pour enfants, par exemple. La fumée noire de l’usine Golden Lead est ainsi représentée comme un monstre mi-pieuvre, mi-vautour, un charognard vicieux qui s’infiltre dans les maisonnées et les poumons des habitants. Un choix efficace, qui montre bien que les messages hypocrites du style « Vous n’avez qu’à déménager ailleurs, plus loin » ne sont que des écrans de fumée. La pollution s’infiltre partout, jusque dans le cœur de certains personnages.
Les poissons, eux, ne pleurent pas réussit le pari ambitieux de mêler engagement écologique, critique sociale et pédagogie. Galandon et Pendanx livrent une œuvre qui aspire à être plus qu’un simple manifeste écologique. Ils racontent une histoire forte, qui vise à révéler les tensions et paradoxes de notre monde contemporain. À lire !
Par Akira OIKAWA
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Les poissons, eux, ne pleurent pas, par Laurent Galandon et Jean-Denis Pendanx, éd. Daniel Maghen, 2025.