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Très bon
12 septembre 2026
Gaspard Koenig est écrivain depuis vingt ans, partagé entre romans et essais. De formation philosophique, il s’est frotté, comme Platon, à la politique. Figure du libéralisme classique, dans la lignée de Tocqueville, il avait été séduit par les premières heures de la présidence Macron avant d’évoluer vers une pensée de plus en plus écologiste et décentralisatrice au fil des années 2020. Il est cofondateur du think tank GenerationLibre et a été un éphémère candidat à l’élection présidentielle française de 2022.
On comprend qu’il ait envie de s’expliquer sur son parcours. La bande dessinée lui a semblé, comme à tant d’autres, le médium idéal pour cela, et c’est La Boîte à Bulles qui l’a mis en relation avec le dessinateur Étienne Appert. Pour préparer ce travail, Appert a lu (quel courage !) environ 1 500 pages de théorie produites par Koenig au fil de ses ouvrages.
Vers une « ligne claire » de la pensée
Pour Koenig, l’exercice de la bande dessinée a été une utile découverte. Il y a retrouvé l’une des maximes de Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, / Et les mots pour le dire arrivent aisément. » Là où la littérature permet parfois d’esquiver l’essentiel par une périphrase ou un raccourci conceptuel un peu flou, le dessinateur réclame de savoir précisément quoi représenter. Koenig a donc dû, dit-il, inventer de nouveaux concepts pour clarifier des points jamais vraiment tranchés auparavant.
Étienne Appert, de son côté, considère qu’il en résulte une bande dessinée « pour adultes » au sens noble du terme, qui dégage e médium de sa gangue ludique. Le travail s’est construit dans des allers-retours destinés à traquer les incohérences, les « flous » justement, à travers une écriture plus abrupte, moins linéaire, passant d’un sujet à l’autre sans souci de plan didactique. On est loin d’une bande dessinée de genre ou de SF technologique, même si Appert reconnaît une filiation avec des auteurs comme Bourgeon, Léo/Rodolphe ou Moebius, qui ont su porter des questions écologiques par le truchement de la fiction. Cela passe ici par des images mentales, par un « voyage » dans le monde des idées qu’un texte seul ne rendrait pas aussi visible.
Écologie, démocratie et capitalisme
Koenig revient sur la dimension personnelle de toute pensée philosophique : il faut, dit-il, faire la généalogie de soi-même pour identifier son moteur intellectuel profond. C’est pourquoi l’ouvrage s’ouvre sur une scène de psychanalyse où il se trouve interrogé par le penseur libéral Alexis de Tocqueville (1805-1859), autour des deux notions qui l’obsèdent : la liberté et la nature. Le livre s’attache à bien distinguer des imaginaires politiques souvent confondus (pensée libérale, libertarienne, etc.) qu’il imagine comme autant d’urbanismes (d’éco-systèmes) singuliers. Koenig insiste sur la nécessité de comprendre les logiques de l’adversaire intellectuel, qui se croit toujours dans le vrai (on pense à Trump, à Poutine…), afin de pouvoir lui opposer des arguments solides.
Koenig décrit notre époque comme un moment de transition à la fois rude et stimulant, nécessitant des idées claires sur l’avenir. Il défend une approche évolutive des sociétés, pensées comme des écosystèmes progressant par erreurs et corrections, le véritable danger étant l’immobilisme.
Sur le plan démocratique, il plaide pour une redescente du pouvoir vers l’échelon local afin de rendre davantage de pouvoir aux citoyens. Il relativise également le rôle des responsables politiques, qu’il considère comme de simples reflets de l’opinion publique.
Concernant le capitalisme, il refuse d’en faire le seul responsable de la crise écologique, rappelant que la prédation et l’extractivisme le précèdent largement. Il propose ainsi de dissocier la critique de la croissance de celle du marché, ce dernier restant, selon lui, un vecteur de liberté individuelle hérité de la sortie du féodalisme.
Un rejet net de l’intelligence artificielle
Dans sa réflexion, Koenig en est arrivé à une position de plus en plus critique envers l’IA générative, qu’il perçoit comme l’aboutissement d’une déconnexion du vivant et comme un abandon du désir de singularité humaine. Il lui reconnaît des usages utiles et circonscrits (la détection médicale de tumeurs, par exemple), mais conteste que l’IA devienne un pilier de la société. Il se félicite du rejet apparent pour l’heure de l’IA dans le monde francophone la BD. Appert renchérit en affirmant que le dessin est « irréductible à un résultat de calcul ».
Même un peu ardue, voici une BD qui a l’ambition non pas de convaincre, mais d’inviter à penser. C’est déjà ça, même si, comme souvent avec un essai, on risque de se limiter à n’en lire que quelques pages…
Par Didier PASAMONIK
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Photos : Didier Pasamonik
Un Podcast d’ActuaBD. Interview : Didier Pasamonik et Sévan Dudognon. Montage : Sévan Dudognon.