Favori de la rédaction
7 février 2026
Après Nous vivrons – témoignage à chaud sur le traumatisme du 7 octobre 2023 – et Que faire des Juifs ? – profonde réflexion sur la longue durée de l’antisémitisme –, Joann Sfar ajoute un nouveau volume à son questionnement sur l’identité juive contemporaine. Cette Terre de Sang c’est bien sûr la terre d’Israël entremêlée avec les territoires palestiniens. Une terre avec ses deux peuples emportés dans un tourbillon de haine, alimenté aussi bien par les fanatiques du Jihad que par les fanatiques messianiques du Grand Israël.
Comme de nombreux Français juifs, Joann Sfar s’est posé la question du départ pour Israël, une question lancinante depuis l’ignoble attaque de l’école Hozar Hatorah de Toulouse en 2012. Cette possibilité du départ a été avivée depuis par la montée de l’antisémitisme dans le pays, un antisémitisme sur lequel beaucoup de responsables de partis politiques dits républicains ferment les yeux, quand ils ne l’alimentent pas sous couvert d’antisionisme. Les Juifs sont-ils encore les bienvenus en France ? Faut-il faire son aliyah, gagner Israël, la terre refuge des Juifs persécutés ? Pour y trouver quoi ? C’est à cette question que tente de reprendre cette chronique humaniste, honnête et sans complaisance.
Le ton est le même que dans les deux précédents tomes. Fini la légèreté des carnets des années 2000-2010, l’heure est à l’inquiétude et, bien souvent, au désespoir. Mais Joann Sfar n’est pas homme à baisser les bras. Il ne veut pas se laisser happer par le trou noir de la haine, cette haine qui habite les « cœurs endurcis », incapables de comprendre les souffrances des uns et des autres. Il cherche à comprendre et à trouver, nous trouver, des raisons d’espérer malgré tout. Pour cela, il part à la rencontre de ses prochains, ses frères humains, acteurs ou témoins du drame qui se noue entre l’Europe et le Proche-Orient, pour écouter et apprendre.
Le lecteur est ainsi invité à suivre les pérégrinations de l’artiste entre Paris et Israël. On croise des parents, des amis, des vivants et des morts, des personnages bibliques, mais aussi des figures pittoresques, comme ce chauffeur de taxi ukrainien, faux réfugié juif et vrai transfuge de l’URSS, qui accable l’auteur de ses plaintes. L’humour est omniprésent, prenant les formes les plus variées – un slip rose sur une plage de Tel Aviv, une rencontre animée avec des supporters du Beitar de Jérusalem, un admirateur envahissant dans un abri – pour nous offrir des respirations bienvenues.
Cependant, le constat qui se dessine au fil des pages est plutôt sombre. En France, des politiciens dévoyés soufflent sur les braises de l’antisémitisme, avec la plus grande complaisance pour les organisations terroristes jihadistes ou pour la dictature islamique iranienne. Plusieurs situations témoignent en contrepoint du racisme qui gangrène la société israélienne, aux racines de la déshumanisation de l’adversaire. Les témoignages d’Israéliens et de Palestiniens sur la situation à Gaza et dans les territoires occupés constituent un implacable réquisitoire contre la politique de terreur suprémaciste menée par Netanyahu et par ses alliés colons. En contrepoint, l’auteur met en avant hommes et femmes de bonne volonté, comme Eléonore Weil, Delphine Horvilleur, les professeurs de l’Université palestinienne de Naplouse ou bien Ramal, l’habitante de Ramallah. Autant de lumières dans la noirceur de la nuit.
L’intérêt de cette chronique est aussi de ne pas donner à voir un monde en noir et blanc. A côté de la guerre et des massacres, il y a aussi des lieux où les différentes confessions coexistent. Tout n’est pas clair non plus dans le ressenti des uns et des autres. Les préoccupations exprimées sont parfois tellement désordonnées qu’on peut perdre le fil. Joann Sfar retranscrit le plus fidèlement possible les propos de ses interlocuteurs, ce qui permet de pointer des paradoxes et des sujets de ressassement, qui constituent autant de points de blocage. Pas d’explication surplombante, mais des témoignages rendant compte d’un enchevêtrement de drames personnels et collectifs, invitant le lecteur à l’humilité. La célèbre expression « L’Orient compliqué » n’est ici pas un vain mot.
De belles échappées poétiques parsèment l’ouvrage, où l’auteur donne libre cours à son amour de la guitare, aux côtés de Django Reinhardt qui nous entraîne dans de folles improvisations. Les amateurs de BD apprécieront les hommages à Corto Maltese et au mythique album Fable de Venise. Et puis il y a ces femmes, réelles ou imaginaires, que Joann Sfar croque avec toujours autant de vie, de liberté et de sensualité. Sans oublier bien sûr les chats, omniprésents, qui se demandent bien quelle folie est en train d’emporter les humains.
Aux côtés de Joann Sfar, qui se met lui-même en scène dans la très belle couverture de l’album, nous contemplons avec inquiétude les nuées noires qui envahissent le ciel. L’ambiance de ce « temps du désespoir » est crépusculaire. Pourtant nous avons tant à perdre – l’amour, la joie, notre propre dignité – pour ne pas nous laisser gagner par le désespoir. C’est une des nombreuses leçons de ce carnet, qui est aussi une profonde réflexion sur la représentation du malheur et sur l’éthique de l’artiste en temps de guerre. D’aucuns ont inscrit Joann Sfar sur une liste de « génocidaires » à boycotter. Peu de chance qu’ils lisent ce carnet qu’ils tiendront pour de la propagande « sioniste ». Ils auront pourtant bien tort. Cette ode à notre humanité commune ne prétend pas donner la recette infaillible de la paix. Elle nous invite à l’écoute de l’autre. Et c’est déjà beaucoup.
Voir en ligne : Lien éditeur
Par Paul CHOPELIN
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Terre de sang. Le temps du désespoir - Par Joann Sfar - Les Arènes BD - Février 2026 - 608 pages couleurs - 39€