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Pas mal
30 septembre 2026
La promesse de la 4e de couverture : une plongée peu reluisante dans la grande machine de la mode. Un sujet que Danicollaterale accommode magistralement de son trait, lui qui a troqué les plans d’architecture pour la bande dessinée, et à qui l’on doit notamment le très remarqué Fatland, lequel fut déjà l’adaptation d’un roman à la réputation inadaptable de par son sujet si « géométrique ». Mais c’était sans compter sur l’ingénierie du monsieur.
La mode possède une iconographie particulièrement puissante. Mannequins, podiums, magazines, silhouettes et photographies composent un imaginaire immédiatement reconnaissable, toute une scénographie dont l’album s’empare avec gourmandise, jouant à la fois sur la fascination inhérente que peuvent charrier ces images, tout comme la répulsion qu’elles inspirent quand on les examine de trop près.
Danicollaterale travaille ses planches comme des pages de magazines, s’inspirant de leurs cadrages et de leurs compositions. On ressent l’expérimentation, mais également le temps pris pour penser la manière dont le regard circule dans la page. On s’éloigne ainsi du gaufrier traditionnel pour un séquençage plus éclaté, où la page devient presque un objet conceptuel. Un véritable travail de broderie qui épouse le sujet.
En ce qui concerne l’adaptation de la monographie de Giulia Mensitieri, la BD ne se contente pas de la transposer efficacement. Pensée pour et par le prisme du 9e art, elle s’en fait une extension, enrichie de nouveaux sujets et d’un travail additionnel sur le texte. En dix ans, l’autrice a eu le temps de maturer davantage ses réflexions.
Comme cette dernière nous l’expliquait lors de l’exposition, l’écriture s’est construite en ping-pong, avec un minutieux travail de retouche autour de sujets parfois sensibles. Sans surprise, là où la prose pouvait laisser certaines idées dans une forme d’implicite à la fine lisière de la décence, l’image impose une puissance d’évocation autrement plus explicite. Il était donc important de refuser toute forme de caricature mal placée.
Du reste, les dialogues eux-mêmes ont été retravaillés, jusqu’à diluer la thèse dans une narration moins démonstrative. On pourra toutefois souffrir l’indigestion de certaines planches, lesquelles tiennent par moments davantage du collage que d’une véritable composition narrative. Un sujet difficile pour un écrin exigeant qui ne sera pas à mettre entre toutes les mains.
Derrière les belles étoffes, le constat reste amer. On avait déjà pu l’observer dans Le Diable s’habille en Prada : la mode est un monde de petites mains dirigé par une caste restreinte de figures érigées en arbitres du « bon goût ». Des leaders eux-mêmes soumis au pouvoir des magazines, véritables plateformes capables de dicter les tendances et, par extension, de faire et défaire le marché. Un marché ingrat et dominateur où la concurrence est féroce et les coups de couteau dans le dos monnaie courante.
Quant aux mannequins, leur sort n’est guère plus enviable : précarité, injonctions permanentes et corps transformés en marchandises, etc... Tout ceci mis bout à bout révèle sensiblement les dérives d’un système anthropophage. La Mode, le plus beau métier du monde tire sans scrupule la satire aussi élégante que grinçante d’une entité permissive et pas très biodégradable.
Par Sévan DUDOGNON
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La Mode, le plus beau métier du monde - Par Giulia Mensitieri & Danicollaterale - Ed. Delcourt