Très bon
19 mai 2025
Vincent Hazard, le scénariste, avait, pour l’émission de Stéphanie Duncan, Autant en emporte l’histoire (France Inter), consacré une fiction radiophonique consacrée à Strange Fruit. C’est au dessinateur A. Dan qu’il en a confié l’adaptation graphique. Bien lui en a pris, puisque l’ouvrage est une réussite.
La couverture donne d’ailleurs le ton, puisqu’on y voit l’auteur de Strange fruit, Abel Meeropol, marcher la nuit sur un trottoir new yorkais, avec son ombre portée sur le mur, à laquelle se superpose une ombre nettement plus grande, celle de Billie Holiday. On ne saurait mieux résumer l’histoire de cette chanson, un poème originellement écrit en 1937 par un professeur de littérature, sympathisant communiste, juif (ça a son importance), qui en a été dépossédé par son interprète majeure. L’ouvrage commence d’ailleurs ainsi, A. Meeropol se rendant chez Billie Holiday, en 1957, pour lui demander de corriger son autobiographie, qui affirme qu’elle est l’autrice de la chanson. Tout l’album sera structuré ainsi, habilement tissé d’allers-retours entre présent et passé.
On y découvrira à la fois l’origine de cette chanson, la vie de celui qui l’a écrite et celle qui lui a donné ses lettres de noblesse. "Pourquoi as -tu écrit ce truc ? Tu n’es même pas noir" (p.110). En effet, mais Meeropol était juif, et la discrimination, il connaît. "Je ne peux écrire que sur ce qui me touche" nous dit Meeropol (p.15). Et ce qui l’a touché, c’est cette très fameuse et atroce photo, de 1930, montrant le lynchage de Thomas Shipp et d’Abram Smith, ces "black bodies swinging in the southern breeze", qu’A. Dan a redessiné pour nous. En moins de 12 vers, Meroopol a su rendre le tragique et l’horreur de cette scène, alors assez courante dans le Sud des Etats-Unis.
Si Billie Holiday en est devenue l’INTERPRETE par excellence [1], rien ne l’y prédestinait, elle qui faisait plutôt dans la chanson d’amour (contrarié), et s’intéressait assez peu à ces questions de racisme. On ne sait pas d’ailleurs si elle a vraiment compris les paroles avant le jour où un groom l’empêche de prendre l’ascenseur du fait de sa couleur de peau.
Dès lors, Strange fruit deviendra la chanson phare du répertoire de Billie Holiday, avec laquelle elle terminera la plupart de ses sets. Elle la chantera jusqu’au bout de sa courte et tumultueuse vie, consumée par l’alcool, les drogues et les coups de ses "amants". Par son interprétation déchirante, elle contribuera à en faire une des chansons engagées les plus importantes du XX° siècle, reprise de nombreuses fois, par Nina Simone, magnifiquement.
La vie de Meroopol, et là est l’autre intérêt de cet ouvrage, vaut elle aussi largement le détour, notamment l’histoire de ses enfants adoptés, qui sont les fils des époux Rosenberg, accusés d’espionnage au profit de l’URSS, jugés et exécutés en 1953. Le contexte de ces années de guerre froide et de chasse aux sorcières est très bien rendu par le dessin d’A. Dan, qui s’en tire aussi très bien avec les scènes de chant, difficiles à rendre dans ce medium statique et silencieux qu’est la bande dessinée.
En lisant cette belle BD, on n’a bien sûr qu’une seule envie : réécouter Strange fruit, chanson certes ancrée dans une période heureusement terminée, mais aux résonances étrangement contemporaines (racisme décomplexé ; chasse aux sorcières ; avalanches de fake news dans les Etats-Unis d’aujourd’hui). Une chanson intemporelle ? [2]
Par Philippe LEBAS
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