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Un acte féministe ?
« C’est une question que m’a posée une élève. Elle me demandait si raconter l’histoire de Francine puis celle de Lili constituait un acte féministe », commence Boris Golzio, qui avait déjà réalisé Les Chroniques de Francine R. Résistante et Déportée, paru chez Glénat en 2018. « En fait, non ! », répond l’auteur. « La personne que j’ai interviewée était une femme, une cousine de ma grand-mère. Si ça avait été un homme, ça aurait été la même chose. Mais parler d’une femme m’a fait découvrir un univers concentrationnaire que je connaissais un peu, sans en avoir réellement perçu l’ampleur ».
Depuis, il dit « vivre avec les femmes de Ravensbrück. Ce n’est pas pesant. Il existe une mémoire et une aura bienveillantes autour de ces femmes. C’est lors d’un colloque au CESE, consacré à la transmission de la mémoire quand on n’est pas historien, que j’ai rencontré des chercheurs. C’est à partir de ce moment-là que je me suis rendu compte que les femmes témoignent différemment des hommes. Partout où elles témoignent de la répression des régimes autoritaires, elles transmettent leur expérience, mais pas leur douleur. Les femmes survivantes de Ravensbrück portent la mémoire des disparues, mais leur témoignage n’est pas douloureux du tout. Ce groupe de femmes est comme une entité bienveillante qui veille sur moi ».
Lili Rosenberger a raconté son histoire dans trois ouvrages. Elle a également témoigné pour la Fondation Spielberg et participé à l’émission Les Dossiers de l’Écran. Ce corpus a constitué la base du travail de Boris Golzio. « Son témoignage a beaucoup évolué. Sans se contredire, elle racontait des choses il y a vingt ans qu’elle ne dit plus aujourd’hui. Travailler sur plusieurs récits produits à différentes époques m’a permis de glaner pas mal de choses pour constituer un ensemble le plus complet possible », explique l’auteur.
Une bande dessinée documentaire
Ce style de BD foisonne depuis quelques années. Mais la dérive vers l’exhaustivité peut lasser le lecteur, confronté à un récit sans saveur, au scénario réduit à un simple exposé de faits ou de paroles, livré sans recul analytique ni fil conducteur. Les romans graphiques de Boris Golzio ne sont pas de ceux-là.
Deux autres livres sont parus entre ceux consacrés à Francine et à Lili. Bien que les sujets soient différents, Boris Golzio précise que les ouvrages en question « ont le point commun d’être des documentaires. C’est le style qui me plaît ». Le scénariste de La Soucoupe et le prisonnier cherchait un dessinateur d’ambiance. Les deux scénaristes de Crystal 417, paru deux ans après, cherchaient eux aussi des ambiances de bureau.
Boris Golzio confie en avant-première son nouveau projet : « J’ai découvert un livre qui s’appelle Berlin 1945. Ce livre, d’Armand Toupet, lui-même prisonnier de guerre (PG), plusieurs fois évadé de Stalag et repris, raconte l’histoire d’un PG dans Berlin durant les derniers jours de la guerre. Le livre n’est paru qu’en 1985. Il raconte des scènes vécues très fortes qui apportent du crédit à l’ouvrage, même s’il pâtit, de mon point de vue, d’une fin bâclée.
Pour l’adaptation en BD, j’ai imaginé une fin en accord avec les ayants droit. C’est encore en partie un documentaire, axé sur les conditions des prisonniers français qui ont passé toute la guerre en Stalag. Des soldats du camp des vainqueurs de la guerre, mais qui sont, dans les faits, des perdants, car ils ont été détenus cinq ans, souvent sans avoir combattu. Quand la fin de la guerre arrive, ils sont depuis longtemps déconnectés du conflit ».
Représenter Ravensbrück et Bergen-Belsen
Le roman graphique Lili raconte de nombreux épisodes particulièrement forts de sa vie, parmi lesquels l’arrestation, les scènes de violence dans les différents camps et le retour de sa maman, nimbée d’un jaune puissant et pensée comme une madone rayonnante de puissance et de bonté, ce qu’elle était pour ses enfants.
Mais ce sont surtout les pages consacrées à la survie dans le camp mouroir de Bergen-Belsen qui ont fortement marqué l’auteur : « Le livre est une lente montée vers l’horreur. On commence par un camp en Belgique, puis il y a Ravensbrück et enfin le summum du summum, Bergen-Belsen. Tous les témoins qui sont revenus de là-bas disent que c’était le pire de tous les camps. À la lecture des ouvrages historiques consacrés au lieu, j’ai pleuré tous les jours. Cet endroit était le cauchemar sur Terre. On ne peut qu’approcher la réalité de ce que c’était. Chaque fois que je vois Lili, je lui dis mon émerveillement face à la survie dans un tel enfer ».
Pour représenter au plus juste l’univers des camps, Boris Golzio s’est mis en relation avec les lieux de mémoire qu’il mentionne dans sa bande dessinée : « Ce qui est hyper intéressant, c’est de travailler avec les archivistes. J’ai un contact exceptionnel avec celui de Ravensbrück et celui de Bergen-Belsen, qui est parti à la retraite pendant que je réalisais le livre. Je leur soumettais mes esquisses. J’ai même réalisé un modèle en trois dimensions pour pouvoir représenter le camp à différents moments.
Il fallait être précis, car trop de malfaisants exploitent les petites failles pour remettre en question tout le récit historique. C’était utile aussi pour les mémoriaux, qui ont compris que mon travail pouvait intéresser les scolaires ».
Le roman graphique retrace certes le parcours de Lili, mais fait aussi un focus sur des sujets et des lieux jusque-là méconnus du grand public : le camp annexe d’Uckermark, lieu de sélection pour la chambre à gaz du camp voisin de Ravensbrück où étaient éliminées les inaptes au travail ; le rôle de Josef Kramer à Bergen-Belsen et les jours qui ont suivi son arrestation ; la découverte et les circonstances de la destruction des baraquements de Bergen-Belsen.
Mais Boris Golzio se défend d’être historien : « Pour Francine, j’ai un peu effectué un travail d’historien, car elle était décédée depuis longtemps au moment de la réalisation du livre. Pour reconstituer son récit, je n’avais pas d’autre choix que de me plonger dans les archives, de collecter des données brutes, que j’ai analysées et remises en ordre pour les intégrer dans le récit.
Pour Lili, il s’agit plutôt d’une forme de vulgarisation. J’ai voulu ajouter le contexte de son histoire, élément qui, à mon goût, manque souvent chez mes collègues auteurs de BD qui traitent cette thématique. Laisser un flou à ce sujet est souvent dommageable pour l’ensemble de l’œuvre ».
En intégrant des parties explicatives et documentaires sur l’histoire des camps, le livre constitue une mine de connaissances accessibles à tous, d’autant plus qu’il n’existe pas de recherches en français sur Ravensbrück et Bergen-Belsen. Cela devrait permettre au roman graphique de rester longtemps sur les rayonnages des bibliothèques et des CDI, conformément à la volonté de Lili, et de durer dans le temps.
Chercher le vrai ; ne jamais retenir l’incertitude
Le souci d’exactitude est nécessaire aujourd’hui, quand on connaît la volonté des négationnistes de décrédibiliser toute forme de récit de la Shoah en exploitant le moindre doute ou la moindre erreur. Boris Golzio le sait et a pris ses précautions, d’autant plus que certains de ces faussaires se sont manifestés sur les réseaux sociaux : « Il y a eu des vagues de commentaires sur la page Instagram de Glénat. Des personnes ouvertement antisionistes cherchaient à déplacer le débat autour de la Seconde Guerre mondiale sur ce qui se passe à Gaza aujourd’hui. C’était véritablement n’importe quoi.
La meilleure manière de se protéger contre ça, c’est de blinder le récit historiquement. Tout ce que je dis dans le livre est sourcé et, si je ne suis pas sûr d’un élément, j’évite de le mentionner. Un jour, mon ami dessinateur Pascal Croci a rapporté une anecdote négationniste qui lui avait été rapportée, suivant laquelle il était impossible de gazer des Juifs à Birkenau parce que le Zyklon B était hautement inflammable et qu’effectuer un gazage à côté des crématoires aurait déclenché une explosion.
Si le caractère inflammable du Zyklon B semble être une réalité, les négationnistes, comme souvent les complotistes, ont l’habitude de ne mettre en avant que les éléments qui servent leur cause ; ainsi ne mentionnent-ils pas, d’une part, que le Zyklon B est extrêmement dispersable et, d’autre part, que les systèmes de ventilation perfectionnés de Birkenau permettaient une dispersion rapide et efficace du gaz avant l’évacuation des corps pour la crémation ».
Représenter la violence
« Il est indispensable de représenter la violence des camps de concentration. Il est même obligatoire de la représenter à un moment. Elle est inévitable », explique Boris Golzio, avant de poursuivre : « Francine édulcorait son récit. Elle ne racontait pas toutes les souffrances qu’elle avait vécues elle-même. Elle parlait de celle des autres, mais pas des siennes. J’ai donc réintroduit une certaine violence dans son récit, mais comme en fond de décor de Ravensbrück. C’était une obligation de la représenter, car elle y était soumise.
Je préfère le hors-champ, qui oblige à imaginer les choses. C’est parfois même plus violent pour le lecteur. Mais les horreurs qu’a vécues Lili à Bergen-Belsen sont si impensables qu’il est impossible de les représenter avec exactitude. Il était impossible de montrer ce dont les témoins de l’époque eux-mêmes ne pouvaient rendre compte.
C’est en cela que je pense mon dessin au crayon adapté au sujet. Il permet beaucoup de nuances de gris et d’ambiance, tout en étant un outil salissant et parfois peu précis. C’est long à travailler, surtout à nettoyer numériquement, mais le rendu final est relativement juste, je trouve. Cela me permet de représenter l’horreur sans en montrer de trop ».
Quant aux couleurs, tout est numérique : « Le vrai avantage du numérique est de pouvoir modifier les choses jusqu’au dernier moment. Et pour que le lecteur ne décroche pas, pour que ce soit plus animé que dans Chroniques de Francine R., j’ai introduit plus de modulations », ajoute Boris Golzio.
L’histoire de Lili est une histoire dure. Elle parle d’enfants, de la Shoah, des horreurs de Bergen-Belsen et des camps nazis. Boris Golzio conclut : « J’ai énormément pleuré pour construire ce récit. Le plus dur n’aura pas été la réalisation des planches, mais plutôt toutes les lectures préalables, dont il faut absorber les informations avant de les recracher.
Mais contrairement au lecteur lambda, qui n’a comme horizon que de se plonger dans les sources et d’absorber sans digérer, moi, j’avais celui d’un objectif pour digérer : la réalisation d’un bouquin. Une porte ouverte qui me permettait chaque jour de tout faire ressortir. C’est ainsi que j’ai évacué toute la douleur.
Comme disait (à peu près) Franquin, quand arrive le moment du dessin, ce n’est pas le plus chiant, mais pas loin. Penser les dessins au préalable pour savoir comment on va raconter et comment on va intéresser le lecteur, c’est vraiment le plus intéressant. Toute la douleur est déjà évacuée au moment où je commence à dessiner.
Quatre ans pour faire un livre, c’est un peu long et je suis aujourd’hui content de passer à la suite ».
Nous, lecteurs, sommes impatients de la découvrir.
Par Romain BLANDRE
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Lili toujours debout jusqu’au bout !, De Ravensbrück à Bergen-Belsen - Par Boris Golzio - Ed. Glénat