Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Favori de la rédaction
8 juillet 2026
Compagnon de route d’Albert Einstein et de Chaïm Weizmann, futur premier président de l’État d’Israël, Fritz Haber demeure une figure controversée : il est l’un des pères de la guerre chimique et, dans le même temps, l’un des sauveurs de l’humanité grâce à ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac, à l’origine des engrais chimiques, qui lui valent un prix Nobel de chimie (contesté) en 1918, remis en 1919. D’où le titre de cet épisode : « Le Triomphe des vaincus ».
Derrière la figure de ce Juif converti au protestantisme, c’est tout l’échec de la symbiose judéo-allemande qui est décrit dans le contexte d’une montée politique des extrêmes dont les ambiguïtés trouvent encore aujourd’hui un écho.
Fritz Haber est né en 1868 à Breslau, en Allemagne (aujourd’hui Wrocław, en Pologne), une ville qui a vu naître un grand nombre de prix Nobel. Issu d’une famille juive, il fait de brillantes études aux universités d’Heidelberg et de Berlin et met surtout au point, avec Karl Bosch, un procédé de synthèse catalytique de l’ammoniac à partir d’hydrogène et d’azote, procédé qui fait de lui un scientifique respecté, riche et bientôt nobélisable.
Peu religieux, Haber rêve, comme beaucoup de Juifs allemands de son époque, de se fondre dans une nation qu’il tient pour bienveillante et favorable aux Juifs. De fait, la République de Weimar leur accorde les mêmes droits qu’aux catholiques et aux protestants. Le destin de Haber illustre parfaitement l’impasse de la symbiose judéo-allemande. Grâce à son incontestable talent, il gravit les échelons d’une société hantée par la question raciale, l’excellence de l’intégration des Juifs suscitant davantage de peurs et de rancœurs qu’elle ne favorise leur acceptation.
Ainsi conseille-t-il à son ami Albert Einstein, prix Nobel de physique 1921 devenu une véritable vedette médiatique, de garder un profil bas alors que ses théories, d’autant plus contestées que leur compréhension est ardue, voire inaccessible au commun des mortels, essuient des campagnes de plus en plus haineuses aux accents antisémites. Hélas pour Haber, comme ce fut le cas pour son ami, l’industriel et homme politique Walther Rathenau, ce « ticket d’entrée dans la civilisation », selon la formule d’Heinrich Heine, cette volonté de surassimilation, d’intégration à tout prix, cet oubli de soi, ce reniement pleinement assumé, ne lui furent d’aucun secours lorsque les nazis arrivèrent au pouvoir.
Tout directeur du Kaiser-Wilhelm-Institut de physico-chimie de Berlin qu’il fût, maintes fois récompensé, décoré et honoré dans le monde entier, ce patriote convaincu, qui fournit à l’armée allemande certaines de ses armes les plus meurtrières, dut fuir discrètement son pays avant de rejoindre Chaïm Weizmann et son projet sioniste, un mouvement qu’il avait jusque-là jugé irrationnel, voire suspect. Einstein, de son côté, choisit la voie de l’exil aux États-Unis. Haber, quant à lui, mourut en 1934, en Suisse, alors qu’il s’apprêtait à émigrer en Palestine.
La saga de David Vandermeulen est une œuvre exigeante, nourrie de sources de grande qualité, rares et souvent inédites. Elle se pare d’atours singuliers : chaque page, réalisée à l’aquarelle et à l’encre teintée de sépia, évoque les actualités cinématographiques de l’époque et mêle de riches récitatifs à des extraits de correspondance. L’auteur oblige le lecteur à s’immerger dans une narration captivante qui restitue toute l’ambiguïté d’une science capable aussi bien de sauver l’humanité que de se métamorphoser en instrument de destruction.
« Haber était un nationaliste allemand exalté qui, toute sa vie, fut entouré d’amitiés juives, nous confiait David Vandermeulen en 2005. Son époque exigeait de lui qu’il choisisse son camp, mais il n’a jamais réussi, et c’est ce qui le mina toute sa vie ; il en mourra d’ailleurs. »
Commencé il y a vingt-deux ans, Fritz Haber de David Vandermeulen demeure l’un des chefs-d’œuvre de la bande dessinée de notre temps.
Par Didier PASAMONIK
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Fritz Haber T. 5/6 : Le Triomphe des vaincus – Par David Vandermeulen - Éd. Delcourt.
Participez à la discussion