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Les organisateurs des Galons de la BD ont reçu en soumission 97 titres parus entre le 30 septembre 2024 et le 31 octobre 2025 de la part de 32 maisons d’édition. 21 titres ont été retenus et soumis à un jury, présidé par Gilles Ciment, composé de représentants du ministère des Armée et de professionnels de la bande dessinée, dont ActuaBD fait partie.
Les lauréats de chaque catégorie reçoivent des dotations financières et un accompagnement promotionnel. Le prix, organisé par le ministère des Armées en partenariat avec Canal BD a comme objectif de renforcer la visibilité de la bande dessinée comme « vecteur de mémoire et de débat public ».
Hommage à une mère tchétchène
Le Grand Prix doit montrer un lien direct avec le fait militaire (opérations, conflits, enjeux de défense…) et se démarquer par son originalité dans le traitement du sujet et offrir des qualités artistiques et narratives indéniables. Il est doté de 6000€.
Le Grand Prix des galons de la BD 2026 revient à « Katya. La guerre. Partout. Toujours » d’ Antoine Schiffers (Ed. Casterman). Voici ce qu’en disait Anthea Mariani dans les pages d’ActuaBD : « À la veille de la seconde guerre entre la Russie et la Tchétchénie, Katerina, une mère russe expatriée, revient dans son village d’origine pour lever le voile sur la disparition de sa fille, Katya, au cours du dernier conflit. […] Récit poignant sur l’oppression qu’a subie la Tchétchénie aux mains de l’impérialisme russe, « Katya. La guerre. Partout. Toujours » nous parle avant tout de la répétition d’un cycle de cruauté aussi absurde qu’inéluctable. »
Interrogé par notre collaborateur Christian Missa-Dio sur ActuaBD, Antoine Schiffers donnait une des clés de son inspiration : « Je pense que ce sont les femmes, et particulièrement les mères, qui sont en première ligne. Ce sont elles qui affrontent les soldats, qui envoient leurs fils à la guerre, qui récupèrent leurs dépouilles et portent leur mémoire. Lors de la première guerre de Tchétchénie, par exemple, ce sont les mères de soldats russes qui ont mené la contestation. Elles ont manifesté pendant des mois devant le Kremlin pour obtenir des réponses sur le sort de leurs enfants. […] Avec ce récit, j’ai voulu rendre hommage à ces mères, et aussi à la mienne. C’est une femme très courageuse, qui n’a pas vécu d’épreuves aussi terribles, mais qui m’a inspiré. À travers Katya, j’ai voulu transposer la dureté de nos sociétés, notamment occidentales, poussée à son paroxysme dans la guerre. Parce qu’au fond, une guerre reflète toujours la société qui l’a engendrée. Et je trouve essentiel de mettre en avant ce point de vue féminin, trop peu représenté, pour sortir de la glorification du mythe de l’homme-héros qui triomphe sur le champ de bataille. »
L’album avait bien plu à la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, Alice Rufo qui n’a pas manqué de le faire savoir au jeune dessinateur. Lequel, peu au fait des usages, bouscula un discours un peu protocolaire pour faire part de son enthousiasme. Heureusement, la ministre avait de l’humour…
Le rêve éveillé continue pour Antoine Schiffers dont c’est la première BD publiée. En 2023, son projet Katya avait tapé dans l’œil du jury du Prix Raymond Leblanc destiné à un artiste n’ayant jamais été publié. À la clé. une dotation financière et un contrat auprès d’un éditeur. Deux ans plus tard, l’album paraissait chez Casterman. C’est celui qui remporte aujourd’hui une nouvelle récompense.
Une voix pour les oubliés
Le Prix Histoire, doté de 3000€, est aussi une œuvre essentielle qui avait été saluée par ActuaBD. Préfacée par la grande historienne, spécialiste de la Shoah, Annette Wieworka, « La Muette, Drancy un camp aux portes de Paris » par Valérie Villieu et Simon Gélio (Editions La Boîte à Bulles) conte pour la première fois de façon documentée l’histoire de ce camp qui servit de point de départ à la majorité des déportations vers l’Allemagne, princpalement des Juifs, vers les camps de mise à mort nazis.
Christian Grange sur ActuaBD n’avait pas manqué de la saluer : « Pédagogique, cette BD est unique, essentielle. Elle ne répondra pas aux questions lancinantes, cauchemardesques du « comment cela a-t-il été possible ? », du « pourquoi cette haine monstrueuse ? » contre les Juifs, les Tsiganes, les communistes, les homosexuels, les personnes ayant un handicap mental, les francs-maçons, les avocats... et bien d’autres considérés comme des « sous-hommes » et/ou ennemis du régime. […] Voilà une BD qui donne un visage et un nom aux victimes anonymes. Elle rappelle la collaboration d’Etat, le naufrage des institutions. Elle détaille avec rigueur et exigence, elle établit historiquement ce qu’a été cette si sombre période où l’humanité de tant d’individus fut niée. »
Le jury ne sachant dans quelle catégorie mettre cet album, réserva sa mention spéciale aux Sentiers d’Anahuac de Jean Dytar (Editions Delcourt) qui avait reçu déjà le Grand Prix de l’Association de journalistes et des critiques de bande dessinée ACBD : « Que ce soit le graphisme incarnant la civilisation aztèque ou la civilisation espagnole, il en ressort une lisibilité très agréable à l’œil, écrivait Romain Garnier dans ActuaBD. Les subtilités et la diversité du langage graphique employé pour l’album comprennent également tout un jeu sur les couleurs. Elles traduisent parfois l’appartenance à une civilisation en particulier ou le rapport aux croyances d’une des deux cultures des personnages. Comme à son habitude, Jean Dytar a fait preuve d’une réflexion subtile et aboutie sur la meilleure manière de rendre hommage au récit qui a été bâti. Un véritable plaisir de lecture où récit et dessin entretiennent une dialectique passionnante. »
Humour, bandessinée et défense nationale
La surprise de la soirée vint du Prix Jeunesse des Galons de la BD qui est élu non pas par le grand jury mais par des élèves des classes de défense de 4e et 3e qui se sont portés volontaires pour choisir un titre dans une sélection de trois BD retenues par le comité de présélection des Galons de la BD. Ce choix porte sur « un sujet militaire ou mémoriel adapté à un public jeune (âge scolaire) », traitant avec « clarté et pédagogie du récit » des valeurs éducatives de « respect, de mémoire et de citoyenneté ». Il est doté de 3000€.
Leur choix s’est porté sur Petit théâtre des opérations Tome 5 par Julien Hervieux (scénario) & Monsieur Le Chien (dessins) chez Fluide Glacial. Voici ce qu’en disait David Sporcq dans nos pages : « L’Histoire est jalonnée de personnages hors normes. Cette collection consacre son cinquième tome à Adrian Carton De Wiart, un héros sorti de trois conflits (la Guerre des Boers, la Première et Seconde Guerre mondiale) son œil gauche et sa main gauche en moins, couvert de blessures et de décorations.
Un Belge au service de l’armée britannique, « intuable », et que rien ne pouvait arrêter. Cela paraît improbable et pourtant c’est véridique. » Ce héros superlatif a donc séduit le jeune jury présent lors de la cérémonie.
Comme on peut le voir, la sélection comme les lauréats ne ressortent pas d’une bande dessinée de propagande pour la chose militaire. Mais elle amène une réflexion sur celle-ci alors que les menaces s’accumulent aux frontières de l’Europe et que les conflits en cours pèsent tous les jours sur notre quotidien.
Par Didier PASAMONIK Kelian NGUYEN
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