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En 2025, Jérôme Wybon, documentariste et scénariste, a confié à Toni Cittadini la réalisation des Mâchoires de la Peur. Un album en bichromie bleue qui, pour les cinquante ans de la sortie américaine des Dents de la mer, ou Jaws en version originale, revenait sur les coulisses du tournage rocambolesque d’un des films les plus cultes du cinéma mondial. En 2026, ce sont deux albums de bande dessinée qui sortent simultanément pour célébrer les cinquante ans de la sortie du film, sur le territoire français cette fois-ci.
Bien qu’ancien, il est évident que le phénomène des coulisses de grands classiques en BD ait fait des émules depuis le succès retentissant des Guerres de Lucas. Mais les éditeurs de BD ne sont pas non plus à blâmer. Rien que sur les coulisses des Dents de la mer, il existe plusieurs dizaines de livres et une multitude de documentaires. Jérôme Wybon analysait le phénomène en ces termes l’an dernier dans nos colonnes : « Je pense qu’il y a un intérêt évident des lecteurs pour ce genre d’histoires ces dernières années. Mais il faut une histoire forte et un film iconique pour que cette tendance dure. »
Avec Les Dents de la mer, tous les ingrédients sont réunis : un film iconique, des péripéties inédites sur un plateau de tournage et LE réalisateur : Steven Spielberg. Quant au choix du format, il le justifie ainsi : « La bande dessinée permet d’incarner l’action, de l’écrire dans le temps présent et de s’attarder sur des points où, parfois, il n’existe pas d’archives. ». Cela permet ainsi de s’affranchir des contraintes liées aux documents disponibles et surtout des studios de production et des ayants droit, parfois un peu trop tatillons.
Ça rôde en librairie
Pour cette rentrée, deux nouveautés vont devoir coexister dans la baie parfois restreinte des librairies. Deux visions différentes l’une de l’autre, qui le sont tout autant que celle des Mâchoires de la Peur. D’abord, Les Dents de l’enfer par Mahi Grand chez Dargaud. Artiste protéiforme, il n’en est pas à sa première BD. Par ailleurs, Mahi Grand est aussi peintre, sculpteur et surtout scénographe pour le théâtre et le cinéma. C’est avec une bonne connaissance du 7e et du 9e art qu’il s’attaque alors à ce monument.
En adoptant quelques licences poétiques, dont un dialogue spirituel avec Hitchcock, l’auteur prend le parti d’un album incarné. Ici, Steven Spielberg est l’acteur principal et le narrateur. Avec lui, Mahi Grand fait le choix, évident, d’une construction chronologique rythmée par les anecdotes de tournage et leur lot de péripéties. Les autres membres de l’équipage du film sont traités comme des personnages, caractéristique commune avec Les Guerres de Lucas, ce qui les rend immédiatement attachants et supprime une certaine distance proche de l’écriture documentaire.
L’auteur intègre un ton léger et humoristique, notamment en dressant un portrait résigné et décontenancé de Spielberg, que n’ont pas les deux autres versions de l’histoire. Son trait semi-réaliste, rond, efficace et expressif, associé à sa palette graphique ensoleillée, aux couleurs saturées, rappelle indéniablement certaines ambiances du film et prodigue à l’album la même ambition grand public que le blockbuster de 1976.
La deuxième nouveauté sur le sujet de cette rentrée est Le Débutant d’Antoine Schiffers et Damien Maric (Casterman). Bien que le titre de l’album se concentre sur le réalisateur du film, cet album se place peut-être à la synthèse des deux précédents. Les choix scénaristiques sont ici encore très documentés, mais le ton et le regard que portent les deux auteurs sont plus distants que ceux de Mahi Grand. Spielberg est évidemment au centre de l’album et son personnage est plus développé que dans Les Mâchoires de la Peur. On le voit se battre pour son film et surtout défendre des choix artistiques, justifiés par l’exemple de ses maîtres. Cet album retrace le chemin qu’emprunte Spielberg alors âgé de seulement 27 ans.
Graphiquement, Antoine Schiffers, auteur du remarqué Katia, opte pour un trait moins poétique et abstrait. Il est ici réaliste et appliqué, tout en conservant la vie qui le caractérise.
Il est intéressant de voir les différentes versions d’une même histoire. Les artistes s’en emparent et les angles varient. Comme Jérôme Wybon l’an passé, trois nouveaux auteurs ont « imprimé la légende, comme disent les Anglo-Saxons » de l’un des films les plus importants du cinéma moderne. En s’inscrivant dans une longue tradition des secrets de tournage, les coulisses des Dents de la mer continuent donc de nourrir les auteurs. Espérons que ces trois regards parviennent à naviguer dans les eaux troubles d’un marché de la BD et que les lecteurs auront encore assez d’appétit pour retourner à l’eau.
Par Kelian NGUYEN
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Les Dents de l’enfer - Par Mahi Grand - Ed. Dargaud
Le Débutant - Par Antoine Schiffers & Damien Maric - Ed. Casterman
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