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Antoine Schiffers, vous avez choisi de situer l’histoire de votre premier album, Katya - La Guerre. Partout. Toujours en Tchétchénie, un conflit assez méconnu en Europe occidentale. Qu’est-ce qui vous a servi de point de départ pour raconter cette histoire ?
Antoine Schiffers : Mes sources ont été multiples. J’ai découvert beaucoup de documents vidéo grâce à YouTube, ce qui m’a permis d’avoir accès à des témoignages visuels très marquants. C’est un sujet qui me touche depuis longtemps : j’avais 15 ou 16 ans la première fois que j’ai entendu parler de cette guerre, et déjà à l’époque cela m’avait interpellé. En Europe occidentale, peu de gens savaient réellement ce qui se passait là-bas.
En parcourant YouTube, je suis tombé sur des vidéos russophones qui montraient des tranches de vie en Tchétchénie à cette période. Parmi elles, certaines retraçaient le regard de Iouri Chevtchouk, un chanteur punk pacifiste russe qui avait accompagné les troupes fédérales pour comprendre ce qu’il s’y passait. J’ai aussi trouvé beaucoup de documents centrés sur les civils, notamment autour de la disparition de proches recherchés désespérément.
À côté de cela, j’ai mené beaucoup de recherches en ligne, en consultant la presse de l’époque, Wikipédia, divers blogs et autres sources que je pouvais recouper avec mes moyens. Mais dès le départ, mon objectif n’était pas de produire un récit historiographique : raconter en 140 planches une guerre aussi complexe aurait été impossible.
Avec Katya, mon intention était plutôt de raconter cette histoire à travers le regard d’une civile, pour en proposer une lecture plus universelle. Ce qui m’intéressait, c’était de montrer des situations qui, au fond, continuent de se produire ailleurs dans le monde. C’était pour moi une façon d’évoquer la guerre en Tchétchénie sans prétendre en livrer une analyse exhaustive, d’autant que trouver des informations fiables et précises sur ce conflit reste très difficile.
Avez-vous pu échanger directement avec des témoins de ce conflit, ou vous êtes-vous surtout appuyé sur des archives et des documents ?
Non, je n’ai pas travaillé directement sur le terrain. Mes sources étaient principalement des archives et des documents médiatiques, une sorte de synthèse de tout ce que j’ai pu rassembler. J’ai bien rencontré des Tchétchènes, des personnes ayant traversé des drames similaires, mais la matière première de l’histoire vient surtout de ces archives et de ce que j’ai pu glaner moi-même.
L’origine même du récit se trouve dans un témoignage découvert dans l’une de ces vidéos sur YouTube. On y voit un adolescent qui attend l’exhumation de sa sœur dans une fosse commune. Jusqu’au bout, il s’accroche à l’espoir, même vain, qu’elle puisse être encore en vie, avant que la réalité ne s’impose. À ses côtés, il y a une femme voilée d’une quarantaine d’années, presque une figure maternelle, qui tente de le réconforter.
C’est cette scène de détresse qui m’a profondément marqué. Elle m’a semblé à la fois insoutenable et lointaine : je la vivais à travers l’écran, en étant conscient de mon étrangeté face à cette souffrance. J’avais presque le sentiment que ce n’était pas ma place de regarder cela, et pourtant c’est de là qu’est née l’impulsion de raconter cette histoire.
Votre héroïne, Katerina, est une mère qui retourne en Tchétchénie pour retrouver sa fille disparue. Comment avez-vous concilié cette quête intime avec la représentation d’un conflit réel ?
Justement, mon intention n’était pas d’être vague, mais de restituer une atmosphère. Je n’ai pas pris de liberté avec l’Histoire : j’ai cherché à m’ancrer dans ce que l’on pouvait imaginer de la Tchétchénie au moment d’une accalmie très précaire, entre la première et la deuxième guerre. Deux conflits différents dans leur déroulement, mais étroitement liés.
Je voulais surtout éviter de raconter une histoire qui ne m’appartenait pas. Pour être rigoureux, cela aurait exigé un travail beaucoup plus lourd : rencontrer des témoins, multiplier les recherches, entrer dans une démarche quasi journalistique. Ce n’était pas mon objectif. Je voulais une histoire plus personnelle, capable d’évoquer une forme de détresse ou de désespoir universel.
On pourrait dire que Katya est une « fausse vraie histoire » ou, à l’inverse, une « vraie fausse histoire ». Ce paradoxe traduit bien ma démarche.
Katya se rapproche d’autres œuvres comme Amère Russie de Ducoudray et Anlor, mais vous avez choisi un ton plus sombre. Qu’est-ce qui vous a conduit dans cette direction ?
Ce sont des événements éminemment sombres, difficiles à regarder. Peut-être même comparables, dans leur noirceur et le cynisme qui les entourent, à ce qui se passe actuellement à Gaza. C’est une histoire terrible, marquée par une forme de désespoir. L’espoir existe malgré tout, mais il se niche dans l’obscurité, dans la manière dont les personnages continuent d’agir, dans leurs motivations.
J’ai essayé de rester le plus juste possible dans ma manière de présenter ces événements. Oui, c’est sombre et mystérieux de s’aventurer sur ce terrain, mais je crois que certaines périodes charnières exigent que l’on s’y confronte. Parfois, il est nécessaire de dépasser le simple plaisir de raconter pour toucher à quelque chose de plus profond.
Katya reste une fiction, mais ancrée dans une guerre bien réelle. Comment avez-vous trouvé la juste frontière entre fidélité à l’Histoire et liberté de création ?
Pour moi, la fidélité à l’Histoire se joue surtout dans le décor, l’atmosphère, l’ambiance générale dans laquelle baigne le récit, mais aussi dans la représentation des soldats et du matériel utilisé. Beaucoup de gens ont vécu cela, et je voulais leur rendre honneur en retranscrivant cette réalité.
Grozny, par exemple, a longtemps été considérée comme la ville la plus détruite en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. J’ai voulu représenter ce degré de destruction, quitte à accentuer parfois le trait, pour souligner la violence absolue et stérile de cette guerre. Dans ces ruines, il est difficile de trouver la moindre perspective positive : ce n’est qu’après le nettoyage que peut apparaître un léger au-delà.
Concrètement, je me suis beaucoup appuyé sur des photographies, que j’ai soit directement réutilisées, soit adaptées plus librement. Certaines venaient de la guerre de Tchétchénie, d’autres de conflits plus récents comme celui en Ukraine. L’idée était d’intégrer de vrais éléments visuels et de les replacer dans la trame narrative de Katya, pour donner au récit une authenticité sensible.
Ce récit illustre bien l’absurdité de la guerre. Était-ce important pour vous de montrer qu’il n’y a finalement que des perdants, et d’éviter de glorifier un camp plutôt qu’un autre ?
Oui, bien sûr. C’est pour cette raison que je reste volontairement assez évasif lorsque je parle des Russes. Je ne voulais pas en faire une caricature de soldats ou de tueurs, pas plus que je ne voulais enfermer les Tchétchènes dans une image figée. Le conflit en Tchétchénie est une histoire beaucoup trop complexe pour être réduite à des rôles de “gentils” et de “méchants”.
Dans les récits officiels, on parle de “rebelles” pour désigner les Tchétchènes, alors qu’ils défendaient avant tout leur indépendance. Je voulais montrer cela : qu’en réalité, personne n’est sorti vainqueur de cette guerre, et que les victimes se comptent des deux côtés.
À mes yeux, le cœur de l’histoire repose sur cette idée d’une souffrance multilatérale. Cela aurait pu toucher n’importe qui : un enfant, une femme, un homme… toute personne ayant eu le malheur de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment.
Pourquoi avoir choisi la bande dessinée pour aborder un sujet aussi lourd ? Qu’est-ce que ce médium vous a offert que le roman ou le cinéma n’auraient pas permis ?
Tout d’abord, je dirais que la bande dessinée me permet de m’exprimer dans un cadre qui me convient. C’est un médium qui offre une réelle liberté : il n’y a pas de grandes contraintes budgétaires, ce qui est déjà un point essentiel.
C’est aussi un langage intime, qui permet d’aborder des sujets durs avec sobriété, sans tomber dans la surenchère. Le dessin, les couleurs, les trames, l’usage du noir permettent d’accentuer ou d’atténuer les émotions, de proposer des points de vue uniques, souvent très personnels, qui viennent des entrailles.
Contrairement au cinéma, qui reste souvent dans une approche “observatoire”, la bande dessinée fait du lecteur un acteur : il lit, il regarde, il assemble lui-même les images et le texte. On sort ainsi d’une expérience plus passive pour entrer dans quelque chose de plus actif et intime.
C’est ce que j’apprécie : la BD permet de partager une vision intérieure, presque viscérale, de sujets lourds comme la guerre. Elle ouvre un espace où l’imaginaire du lecteur travaille en profondeur. En ce sens, c’est le médium dans lequel je me sens le plus juste pour raconter ce que j’ai envie de dire.
Vos planches laissent souvent une grande place au silence, avec des couleurs très marquées. Peut-on dire que c’est une autre manière de raconter la guerre, par l’atmosphère plutôt que par les mots ?
Oui, je pense. Je n’aime pas dire aux gens ce qu’ils doivent penser. La guerre, c’est un moment où les mots perdent de leur portée. Il y en a trop, c’est assourdissant.
Pour moi, c’est une expérience tellement viscérale qu’elle laisse sans voix. J’ai voulu traduire cela par des planches plus silencieuses, en laissant parfois le dessin parler à ma place. Les mots me semblent trop volatils, tandis que le trait, les atmosphères visuelles, permettent de saisir quelque chose de plus profond, presque de l’ordre du geste humain. C’est ma manière d’exprimer cette réalité.
À travers le personnage de Katerina, vous mettez en avant une figure maternelle, ce qui est assez rare dans les récits de guerre. Pourquoi ce choix, et qu’apporte-t-il selon vous à la mémoire des conflits ?
Je pense que ce sont les femmes, et particulièrement les mères, qui sont en première ligne. Ce sont elles qui affrontent les soldats, qui envoient leurs fils à la guerre, qui récupèrent leurs dépouilles et portent leur mémoire.
Lors de la première guerre de Tchétchénie, par exemple, ce sont les mères de soldats russes qui ont mené la contestation. Elles ont manifesté pendant des mois devant le Kremlin pour obtenir des réponses sur le sort de leurs enfants.
On le voit encore aujourd’hui : dans la plupart des conflits, comme à Gaza, les victimes civiles sont majoritairement des femmes et des enfants. Avec ce récit, j’ai voulu rendre hommage à ces mères, et aussi à la mienne. C’est une femme très courageuse, qui n’a pas vécu d’épreuves aussi terribles, mais qui m’a inspiré.
À travers Katya, j’ai voulu transposer la dureté de nos sociétés, notamment occidentales, poussée à son paroxysme dans la guerre. Parce qu’au fond, une guerre reflète toujours la société qui l’a engendrée. Et je trouve essentiel de mettre en avant ce point de vue féminin, trop peu représenté, pour sortir de la glorification du mythe de l’homme-héros qui triomphe sur le champ de bataille.
Vous avez 28 ans et Katya est votre premier album. Ressentez-vous une responsabilité particulière vis-à-vis des lecteurs en choisissant un sujet aussi dur pour vos débuts ?
Non, je ne crois pas qu’il y ait une responsabilité particulière à porter. Katya est avant tout un récit très personnel. C’était une manière pour moi de faire la paix avec certains démons qui m’habitaient, et qui continuent encore de m’habiter.
J’espère toutefois ne pas me cantonner uniquement à des histoires de guerre, même si j’en ai encore envie. Je voudrais explorer d’autres points de vue, d’autres récits — sans doute eux aussi marqués par une certaine dureté, car c’est souvent ce qui m’attire. Mais je crois que la guerre, malheureusement, n’a pas fini d’exister, et donc pas fini non plus d’être racontée.
Cela dit, j’espère aussi pouvoir donner vie à d’autres histoires, peut-être plus lumineuses, ou en tout cas plus agréables.
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En médaillon : Antoine Schiffers
Photo © DR
À lire sur ActuaBD.com :
Katya - La Guerre. Partout. Toujours, par Antoine Schiffers - éditions Casterman. Album paru le 12 mars 2025. 144 pages, 24.1 x 32.1 cm - Couleur. 25,00 €.
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