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Pas mal
27 mai 2026
Le livre s’ouvre sur la mort de la mère (« O ») de Désirée Frappier en mai 2021. À partir de cet enterrement, Désirée Frappier remonte le fil d’une enfance rurale marquée par une éducation profondément inégalitaire, des violences familiales tues et une atmosphère de peur et de silence. Le père (« H ») y règne en maître, les filles y sont reléguées, et le frère valorisé. Les prénoms s’effacent derrière la désignation des places dans la fratrie : l’aîné, la deuxième, la troisième, la petite. Cette dépersonnalisation, renforcée par des dessins souvent sans visage ou aux silhouettes minuscules dans de grands espaces vides, crée une sensation d’étouffement et de distance. Le symbole central du récit, un oiseau chanteur mécanique abîmé puis réparé, porte le poids du souvenir et de la manière de s’y accommoder : mémoire fracturée, réparation fragile, voix qu’on retrouve après l’avoir perdue.
Le texte alterne entre souvenirs lumineux qui tournent au cauchemar et réflexions sur l’héritage de cette enfance. Les illustrations en noir et blanc d’Alain Frappier, parfois floues comme des souvenirs qui s’effacent, accompagnent ce mouvement de va-et-vient entre passé et présent.
On ne peut rester insensible à la sincérité brute du témoignage. Désirée Frappier, économe en mots, écrit la maltraitance ordinaire, le sexisme ordinaire, le silence familial ordinaire. Le parallèle avec Les Quatre Filles du docteur March qui tourne au vinaigre est particulièrement réussi.
Pourtant, cette forme hybride – texte poétique dense face à des illustrations souvent autonomes – rend la lecture parfois ardue. Le fil narratif est discret et le lecteur peut se sentir perdu dans cette succession de fragments qui demandent une lecture lente. La forme hybride, entre poème et album illustré, confère une grande singularité à l’ouvrage, même si elle peut déstabiliser le lecteur habitué à une narration plus linéaire. Cela étant, l’ouvrage compte surtout par ce qu’il ose dire : au moment où les récits de résilience et de violences intrafamiliales se multiplient, celui-ci se distingue en donnant une voix à celles et ceux qui, enfants, n’avaient pas le droit de parler. En cela, on ne pourra pas nier la nécessité de ce livre pour son autrice, ni son potentiel cathartique pour bien des lecteurs.
Par Damien BOONE
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