La Muette, Drancy un camp aux portes de Paris - Par Valérie Villieu et Simon Géliot - Ed. La Boîte à bulles

Par Christian GRANGE Favori de la rédaction 14 avril 2025 
Drancy, une histoire française. « Oui, il faudra raconter… Mais qui voudra entendre » peut-on lire dans la page 88 de cette BD. « Hommes souffrant de la faim, de l’éloignement, de ces putains de diarrhées qui vous dévorent les entrailles, » lit-on plus loin. « Hommes inquiets pour ceux restés dehors, humiliés par les rires des gendarmes qui s’amusent de les voir se souiller. Hommes prêts à tout pour survivre. Hommes rendus misérables par des mesures absurdes. »

Commandée par L’Office public de l’habitat en 1929, dans le cadre d’une politique d’aménagement urbain de la banlieue parisienne, la Cité de la muette de Drancy, devait apporter des logements modernes, confortables et avec des loyers modérés notamment aux ouvriers et leurs familles.

La guerre va transformer ce premier grand ensemble de logements sociaux en France, en forme de U, proche des gares de Bobigny et de Bourget-Drancy, livré en 1938 seulement, en camps d’internement, d’abord des prisonniers de guerre.

La Muette, Drancy un camp aux portes de Paris - Par Valérie Villieu et Simon Géliot - Ed. La Boîte à bulles
© Valérie Villieu et Simon Géliot - Ed. La Boîte à bulles - 2025

«  La méthode Brunner  [1] consiste à faire de Drancy un camp de concentration sans gardiens SS, en confiant la surveillance externe aux gendarmes français et l’administration de l’« interne » aux détenus juifs. » [Libération]

© Valérie Villieu et Simon Géliot - Ed. La Boîte à bulles - 2025

La BD commence sur un air de Charles Trenet (La Romance de Paris).
Pourtant, si la devise républicaine « Liberté, Egalité, Fraternité », s’affiche toujours sur le fronton des écoles, d’autres affiches fleurissent sur les murs : « Exposition le Juif et la France ».

Le 20 août 1941, Paris dort encore quand les forces de police françaises, aidées du fichier de recensement réalisé un an plus tôt, arrêtent plusieurs milliers de personnes. D’abord « limitées » aux juifs de 18 à 50 ans, les arrestations s’élargissent : 4 232 hommes sont arrêtés entre le 20 et le 25 août 1941, sans distinction d’âge ni de condition sociale :
« - T’as quel âge ? - 16 ans, M’sieur - Tu viens avec moi... »
« Vous vous trompez, je suis sénateur. » Oui, Monsieur Pierre Masse était avocat, sénateur et secrétaire d’Etat sous la Troisième République. Il est déporté à Auschwitz, l’année suivante, le 30 septembre 1942.

© Valérie Villieu et Simon Géliot - Ed. La Boîte à bulles - 2025

Le livre est un épais roman graphique (plus de 300 pages) en gris bleuté froid comme le quotidien des internés, qui tente de montrer l’indicible, de transmettre une mémoire historique.

Parmi tous ceux qui entrent dans le camp de Drancy, Valérie Villieu et Simon Géliot nous racontent les histoires de Béno, Nissim, Jean, Chil, Chana et quelques autres, des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des riches, des pauvres, autant « de victimes de la logique d’extermination nazie – et de ses complicités françaises. Des destins qui se croiseront dans un quotidien rythmé par les rafles et déportations qui emplissent et vident alternativement le camp… » selon les mots de l’éditeur.

Certes les BD témoignant de la guerre sont nombreuses et certaines, mémorables : notamment Il était une fois en France (Sylvain Vallée et Fabien Nury) et l’incontournable Maus de Art Spiegelman).
Pourtant, il ne faut pas passer à côté de La Muette...

« Adieu ! Au revoir peut-être »

Pédagogique, cette BD est unique, essentielle. Elle ne répondra pas aux questions lancinantes, cauchemardesques du « comment cela a-t-il été possible ? », du « pourquoi cette haine monstrueuse ? » contre les Juifs, les Tsiganes, les communistes, les homosexuels, les personnes ayant un handicap mental, les francs-maçons, les avocats... et bien d’autres considérés comme des « sous-hommes » et/ou ennemis du régime.

© Valérie Villieu et Simon Géliot - Ed. La Boîte à bulles - 2025

À partir de janvier 1942 et la mise en place de la « solution finale de la question juive », le camp de La Muette devient un lieu de transit pour les camps de la mort : femmes, enfants, vieillards, hommes valides ou non... Tous partent pour un voyage sans retour, au bout de l’horreur.

Moins de 2000 des déportés de Drancy sont revenus, soit à peine 3%. [INA].
Cette BD est essentielle car elle montre toutes les émotions et les sentiments des internés : l’incrédulité, la peur, le désespoir, l’humiliation… et parfois la solidarité comme le don d’une boîte de conserve vide pour pouvoir boire la soupe fournie ou le creusement d’un tunnel pour s’évader.

On compte 77 convois partis pour Auschwitz-Birkenau (le dernier est parti le 31 juillet 1944, comme le rapporte le dossier documentaire en annexe). La plupart des déportés étaient nés en France. Ils témoignent de l’inimaginable : « J’ai bien entendu dire que les voisins du camps se plaignaient de la lumière des miradors, mais aucune manifestation de contestation au sujet de nos conditions de détention. » témoigne l’un des protagonistes. « Laval, chef du gouvernement de Vichy, propose par « souci d’humanité » de déporter les enfants avec leurs parents » peut-on lire plus loin.

Voilà une BD qui donne un visage et un nom aux victimes anonymes. Elle rappelle la collaboration d’Etat, le naufrage des institutions. Elle détaille avec rigueur et exigence, elle établit historiquement ce qu’a été cette si sombre période où l’humanité de tant d’individus fut niée.

© Valérie Villieu et Simon Géliot - Ed. La Boîte à bulles - 2025

À travers des histoires individuelles, Valérie Villieu et Simon Géliot donnent à voir la vie du camp de La Muette, au nom significatif comme une chape de silence : « Son organisation, son évolution et le quotidien des internés. Un quotidien marqué par la souffrance, la lutte pour survivre mais aussi la solidarité et la foi en un avenir meilleur. »

Un album indispensable, sans manichéisme, peuplé de vies individuelles fracassées par le vent mauvais d’une Histoire qui certes ne se répète pas à l’identique, d’un génocide à l’autre, du Rwanda au prochain. Une histoire de l’humanité, parfois capable du pire.

© Valérie Villieu et Simon Géliot - Ed. La Boîte à bulles - 2025

Voir en ligne : Mémorial de Drancy

Par Christian GRANGE

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Code EAN : 9782849535288

La Muette, -Drancy, un camp aux portes de Paris
Par Valérie Villieu (scénario), Simon Géliot (dessins), Philippe Marlu (couleurs), Annette Wievorka conseils historiques et préface.
Ed La Boîte à bulles- 2025 - 304 pages - 32 euros
Disponible depuis le 3 avril 2025.

[1] Aloïs Brunner, ancien adjoint d’Adolf Eichmann, responsable de la mort de près de 128 000 juifs de France, d’Autriche et de Slovaquie, mort paisiblement à Damas, en 2001.

Pictavita ✍ Valérie Villieu ✏️ Simon Géliot à partir de 16 ans Histoire Documentaire Shoah Paris Drancy Bobigny
 
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