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Très bon
21 avril 2026
Chez ActuaBD, nos journalistes aiment eux aussi le frisson d’être les premiers à révéler une histoire extraordinaire au monde entier. Il était alors évident que Globe-trotteuses : Le tour du monde de Nellie Bly et Elizabeth Bisland capterait notre attention. Après sa victoire aux prix Bédéis Causa 2026, nous nous devions d’en parler. Né sous la plume de Julian Voloj et le crayon de Julie Rocheleau, et paru aux éditions Dargaud, l’album entre dans cette catégorie très spécifique des histoires vraies si improbables qu’elles paraissent inventées. Si vous connaissez l’expression « On aurait voulu en faire un film, on n’aurait pas réussi », on est pile dedans.
Mais que raconte cet épais album de 177 pages ? Le récit part d’un postulat simple. Là où, aujourd’hui, on estime qu’une succession d’avions pourrait vous emmener faire le tour du monde en une soixantaine d’heures, et où des croisières dédiées vous proposent de profiter des cinq continents en moins d’un mois, le tour du monde n’a pas toujours été aussi accessible. On se souvient de l’équipage de Magellan qui a mis plus de trois ans (et encore le capitaine est mort en plein milieu), et surtout de Jules Verne qui a marqué la littérature avec son fameux Tour du monde en quatre-vingts jours. Son protagoniste, Phileas Fogg, jongle entre paquebots, trains, et éléphants, pour partir de Londres et y revenir en 80 jours exactement (+1 grâce au décalage horaire, mais chut !).
C’est en lisant ce livre que la première héroïne, Nellie Bly, de son vrai nom Elizabeth Jane Cochran, trouve l’inspiration. Elle fera mieux que le personnage de Jules Verne ! Elle partira de New York le bagage mince, et battra le record de Phileas Fogg ! Avec le succès rencontré grâce à son reportage en immersion dans un asile et les sous du New York World [1], ça ne devrait pas être trop compliqué ! Mais c’était sans compter sur le Cosmopolitan, journal rival du World. Eux aussi veulent marquer l’histoire, et ça ne leur déplairait pas de coiffer le World au poteau. C’est décidé : ils enverront leur propre journaliste concurrencer Nellie Bly ! Et surtout pas un homme, sinon le public crierait à l’injustice ! La journaliste choisie sera une femme qui, drôle coïncidence, s’appelle aussi Elizabeth : Elizabeth Bisland, plus exactement. Sauf que Bisland ne cherche pas à être une aventurière intrépide à la Nellie Bly ! Mais pas le choix. Sous la pression de ses supérieurs, elle accepte et part le jour même. Les deux femmes commencent alors une course contre la montre. Qui va gagner ? Seul le temps le dira ; elles ont 80 jours.
Vous l’avez sûrement deviné à la lecture ce résumé, il se passe beaucoup de choses dans ce livre ! Beaucoup de commentaires que vous trouverez en ligne vous parleront du rythme et de la rapidité du récit, et nous sommes d’accord. Malgré les 177 pages de l’album, les auteurs ont 80 jours à résumer, à travers deux points de vue différents ! Julian Voloj est un habitué des biopics, comme en témoignent son Bobby Fisher (dessiné par Wagner Willian aux éditions Les Arènes) et son Bill Finger (dessiné par Zadok Erez aux éditions Urban Comics), mais même pour lui, les histoires de Nellie Bly et d’Elizabeth Bisland sont deux gros morceaux !
Si l’on devait résumer le livre en un mot, ce serait « rapide ». Le récit va vite, et doit avancer vite pour raconter son histoire, mais on a parfois l’impression que ça va vraiment trop vite. S’il se contentait de raconter de manière mécanique les différentes étapes que traversent les héroïnes, ce serait sûrement plus facile, mais avec le niveau d’intérêt d’une page Wikipédia. À l’inverse, si le livre se concentrait sur une approche plus humaine, en mettant l’accent sur les émotions des personnages, il lui faudrait deux fois plus de pages pour aboutir. Il a donc fallu trouver un entre-deux, qui fonctionne sans être parfait. Pour l’ambition du livre, qui cherche à couvrir une histoire à l’échelle littéralement mondiale, ça reste un bel accomplissement, mais on aurait aimé que les auteurs adoptent une direction vraiment claire, qui mettrait en images ce que le lecteur ne peut pas trouver sur internet. Par exemple, Elizabeth Bisland est confrontée au racisme subi par les immigrés chinois qui passent par le Japon à la fin des années 1870. Mais le livre n’a pas le temps de s’y attarder et limite l’épisode à une seule page dans le voyage de la journaliste.
Nellie Bly et Elizabeth Bisland ne sont pas de simples personnages de fiction qui ne servent qu’à retranscrire le point de vue du lecteur. Ce sont des personnalités historiques dont l’histoire est ancrée dans une époque bien spécifique. En plus d’être un récit de voyage, Globe-trotteuses est aussi une œuvre éminemment féministe. Si Nellie Bly est aussi déterminée à faire le tour du monde en solitaire, c’est aussi pour clouer le bec à son patron, qui estime que seul un homme peut accomplir un tel exploit. Dans le cas d’Elizabeth Bisland, ce périple lui permet également d’échapper au mariage voulu par sa famille. Durant leur voyage, les deux femmes constatent que le sexisme est présent à l’international, peu importe où elles posent le pied. Sans se décourager, les deux journalistes continuent leur périple, et tant pis si les hommes leur font les yeux doux pour s’attirer leurs faveurs : ils pourront toujours servir de marchepied vers le prochain train ! De vraies « Queen » « Girlboss » ! Cet aspect du livre est très réussi, et l’on comprend en quelques pages la détermination dont ces deux femmes sont capables pour atteindre leur but.
Le tout est porté par le style de Julie Rocheleau, pour le moins radical. Sa patte graphique chaotique, qui caricature les silhouettes et simplifie les visages, nous a séduits, même s’il faut admettre que tout le monde n’y sera pas sensible. Les ombres parfaitement noires côtoient les couleurs éclatantes, encadrées par un crayonné nerveux qui renforce la frénésie de l’histoire, le tout avec un découpage audacieux alternant cases de BD de toutes formes, cadres de peinture et cartes médiévales couvertes de monstres marins.
Petit point négatif, cependant : l’illustratrice n’a pas réussi à rendre les deux héroïnes suffisamment distinctes pour qu’on les reconnaisse au premier coup d’œil. Impossible de les reconnaître à leurs vêtements ou à leurs accessoires, qui changent au gré des destinations. La partie la plus complexe à suivre est justement vers le milieu, lorsque les navires des deux journalistes se croisent en Asie. Deux femmes similaires, sur deux paquebots similaires, dans deux pays similaires ! On aurait bien aimé un moyen de les distinguer plus facilement, en associant à chacune une couleur caractéristique ou des attributs identifiables (un chapeau, un parapluie, une coiffure unique, par exemple). Voire même de faire une expérimentation graphique où les pages de gauche racontent l’histoire de l’une, et celles de droite celle de l’autre ! Le style graphique reste néanmoins magnifique et s’inscrit dans la lignée de La Colère de Fantômas. Les limites tiennent plus de l’histoire à adapter, ayant dû résumer trois mois en 177 pages.
Globe-trotteuses : Le tour du monde de Nellie Bly et Elizabeth Bisland est ainsi une très bonne bande dessinée, qui mérite amplement son prix Albéric-Bourgeois. Livre de voyage au rythme frénétique et ouvrage féministe, il met à l’honneur deux journalistes d’exception qui ont tout fait pour prouver au monde entier qu’elles pouvaient dépasser les espérances de Jules Verne.
Par Akira OIKAWA
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Globe-trotteuses : Le tour du monde de Nellie Bly et Elizabeth Bisland, par Julian Voloj et Julie Rocheleau, éditions Dargaud. Parution le 18 octobre 2024. 29,00 €.
[1] Journal new-yorkais possédé à l’époque par l’éminent Joseph Pulitzer, père du journalisme d’investigation moderne et créateur du prix éponyme.