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Globe Trotteuses, le tour du monde à toute vitesse !

Par Akira OIKAWA Très bon 21 avril 2026 
Nellie Bly, de son vrai nom Elizabeth Jane Cochran, est au sommet du monde. Elle vient de publier, en 1887, un article choc sur les conditions de vie dans les asiles new-yorkais, qui l’a rendue célèbre. Mais désormais, elle vise un objectif bien plus ambitieux. Inspirée par Le Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne, paru une quinzaine d’années plus tôt (1872), la journaliste se lance le défi de battre le protagoniste du roman, Phileas Fogg. Elle fera le tour du globe en moins de 80 jours ! Mais c’était sans compter sur un journal rival, le Cosmopolitan, qui veut sa part du gâteau. C’est décidé : le journal enverra sa propre journaliste pour couper l’herbe sous le pied de Nellie Bly ! Commence alors une course effrénée entre deux femmes qui n’ont plus qu’un but en tête : faire le tour du monde le plus rapidement possible. Elles ont 80 jours.

Chez ActuaBD, nos journalistes aiment eux aussi le frisson d’être les premiers à révéler une histoire extraordinaire au monde entier. Il était alors évident que Globe-trotteuses : Le tour du monde de Nellie Bly et Elizabeth Bisland capterait notre attention. Après sa victoire aux prix Bédéis Causa 2026, nous nous devions d’en parler. Né sous la plume de Julian Voloj et le crayon de Julie Rocheleau, et paru aux éditions Dargaud, l’album entre dans cette catégorie très spécifique des histoires vraies si improbables qu’elles paraissent inventées. Si vous connaissez l’expression « On aurait voulu en faire un film, on n’aurait pas réussi », on est pile dedans.

Globe Trotteuses, le tour du monde à toute vitesse !
On aurait voulu en faire un film, on n’aurait pas réussi
© Julian Voloj & Julie Rocheleau - Dargaud

Mais que raconte cet épais album de 177 pages ? Le récit part d’un postulat simple. Là où, aujourd’hui, on estime qu’une succession d’avions pourrait vous emmener faire le tour du monde en une soixantaine d’heures, et où des croisières dédiées vous proposent de profiter des cinq continents en moins d’un mois, le tour du monde n’a pas toujours été aussi accessible. On se souvient de l’équipage de Magellan qui a mis plus de trois ans (et encore le capitaine est mort en plein milieu), et surtout de Jules Verne qui a marqué la littérature avec son fameux Tour du monde en quatre-vingts jours. Son protagoniste, Phileas Fogg, jongle entre paquebots, trains, et éléphants, pour partir de Londres et y revenir en 80 jours exactement (+1 grâce au décalage horaire, mais chut !).

Nellie Bly a rencontré Jules Verne en personne lors de son périple, qui lui a souhaité bon courage
© Julian Voloj & Julie Rocheleau - Dargaud

C’est en lisant ce livre que la première héroïne, Nellie Bly, de son vrai nom Elizabeth Jane Cochran, trouve l’inspiration. Elle fera mieux que le personnage de Jules Verne ! Elle partira de New York le bagage mince, et battra le record de Phileas Fogg ! Avec le succès rencontré grâce à son reportage en immersion dans un asile et les sous du New York World [1], ça ne devrait pas être trop compliqué ! Mais c’était sans compter sur le Cosmopolitan, journal rival du World. Eux aussi veulent marquer l’histoire, et ça ne leur déplairait pas de coiffer le World au poteau. C’est décidé : ils enverront leur propre journaliste concurrencer Nellie Bly ! Et surtout pas un homme, sinon le public crierait à l’injustice ! La journaliste choisie sera une femme qui, drôle coïncidence, s’appelle aussi Elizabeth : Elizabeth Bisland, plus exactement. Sauf que Bisland ne cherche pas à être une aventurière intrépide à la Nellie Bly ! Mais pas le choix. Sous la pression de ses supérieurs, elle accepte et part le jour même. Les deux femmes commencent alors une course contre la montre. Qui va gagner ? Seul le temps le dira ; elles ont 80 jours.

Elizabeth Bisland n’avait pas signé pour ça !
© Julian Voloj & Julie Rocheleau - Dargaud

Vous l’avez sûrement deviné à la lecture ce résumé, il se passe beaucoup de choses dans ce livre ! Beaucoup de commentaires que vous trouverez en ligne vous parleront du rythme et de la rapidité du récit, et nous sommes d’accord. Malgré les 177 pages de l’album, les auteurs ont 80 jours à résumer, à travers deux points de vue différents ! Julian Voloj est un habitué des biopics, comme en témoignent son Bobby Fisher (dessiné par Wagner Willian aux éditions Les Arènes) et son Bill Finger (dessiné par Zadok Erez aux éditions Urban Comics), mais même pour lui, les histoires de Nellie Bly et d’Elizabeth Bisland sont deux gros morceaux !

Nellie Bly, intrépide et bien préparée !
© Julian Voloj & Julie Rocheleau - Dargaud

Si l’on devait résumer le livre en un mot, ce serait « rapide ». Le récit va vite, et doit avancer vite pour raconter son histoire, mais on a parfois l’impression que ça va vraiment trop vite. S’il se contentait de raconter de manière mécanique les différentes étapes que traversent les héroïnes, ce serait sûrement plus facile, mais avec le niveau d’intérêt d’une page Wikipédia. À l’inverse, si le livre se concentrait sur une approche plus humaine, en mettant l’accent sur les émotions des personnages, il lui faudrait deux fois plus de pages pour aboutir. Il a donc fallu trouver un entre-deux, qui fonctionne sans être parfait. Pour l’ambition du livre, qui cherche à couvrir une histoire à l’échelle littéralement mondiale, ça reste un bel accomplissement, mais on aurait aimé que les auteurs adoptent une direction vraiment claire, qui mettrait en images ce que le lecteur ne peut pas trouver sur internet. Par exemple, Elizabeth Bisland est confrontée au racisme subi par les immigrés chinois qui passent par le Japon à la fin des années 1870. Mais le livre n’a pas le temps de s’y attarder et limite l’épisode à une seule page dans le voyage de la journaliste.

Elizabeth Bisland assiste aux conditions de (sur)vie des Chinois qui transitent par le Japon
© Julian Voloj & Julie Rocheleau - Dargaud

Nellie Bly et Elizabeth Bisland ne sont pas de simples personnages de fiction qui ne servent qu’à retranscrire le point de vue du lecteur. Ce sont des personnalités historiques dont l’histoire est ancrée dans une époque bien spécifique. En plus d’être un récit de voyage, Globe-trotteuses est aussi une œuvre éminemment féministe. Si Nellie Bly est aussi déterminée à faire le tour du monde en solitaire, c’est aussi pour clouer le bec à son patron, qui estime que seul un homme peut accomplir un tel exploit. Dans le cas d’Elizabeth Bisland, ce périple lui permet également d’échapper au mariage voulu par sa famille. Durant leur voyage, les deux femmes constatent que le sexisme est présent à l’international, peu importe où elles posent le pied. Sans se décourager, les deux journalistes continuent leur périple, et tant pis si les hommes leur font les yeux doux pour s’attirer leurs faveurs : ils pourront toujours servir de marchepied vers le prochain train ! De vraies « Queen » « Girlboss » ! Cet aspect du livre est très réussi, et l’on comprend en quelques pages la détermination dont ces deux femmes sont capables pour atteindre leur but.

Les héroïnes ne se laissent pas marcher sur les pieds !
© Julian Voloj & Julie Rocheleau - Dargaud

Le tout est porté par le style de Julie Rocheleau, pour le moins radical. Sa patte graphique chaotique, qui caricature les silhouettes et simplifie les visages, nous a séduits, même s’il faut admettre que tout le monde n’y sera pas sensible. Les ombres parfaitement noires côtoient les couleurs éclatantes, encadrées par un crayonné nerveux qui renforce la frénésie de l’histoire, le tout avec un découpage audacieux alternant cases de BD de toutes formes, cadres de peinture et cartes médiévales couvertes de monstres marins.

Les cases de BD côtoient les cadres de peintures
© Julian Voloj & Julie Rocheleau - Dargaud

Petit point négatif, cependant : l’illustratrice n’a pas réussi à rendre les deux héroïnes suffisamment distinctes pour qu’on les reconnaisse au premier coup d’œil. Impossible de les reconnaître à leurs vêtements ou à leurs accessoires, qui changent au gré des destinations. La partie la plus complexe à suivre est justement vers le milieu, lorsque les navires des deux journalistes se croisent en Asie. Deux femmes similaires, sur deux paquebots similaires, dans deux pays similaires ! On aurait bien aimé un moyen de les distinguer plus facilement, en associant à chacune une couleur caractéristique ou des attributs identifiables (un chapeau, un parapluie, une coiffure unique, par exemple). Voire même de faire une expérimentation graphique où les pages de gauche racontent l’histoire de l’une, et celles de droite celle de l’autre ! Le style graphique reste néanmoins magnifique et s’inscrit dans la lignée de La Colère de Fantômas. Les limites tiennent plus de l’histoire à adapter, ayant dû résumer trois mois en 177 pages.

Ça tangue !
© Julian Voloj & Julie Rocheleau - Dargaud

Globe-trotteuses : Le tour du monde de Nellie Bly et Elizabeth Bisland est ainsi une très bonne bande dessinée, qui mérite amplement son prix Albéric-Bourgeois. Livre de voyage au rythme frénétique et ouvrage féministe, il met à l’honneur deux journalistes d’exception qui ont tout fait pour prouver au monde entier qu’elles pouvaient dépasser les espérances de Jules Verne.

Par Akira OIKAWA

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Code EAN : 9782205088731

Globe-trotteuses : Le tour du monde de Nellie Bly et Elizabeth Bisland, par Julian Voloj et Julie Rocheleau, éditions Dargaud. Parution le 18 octobre 2024. 29,00 €.

[1] Journal new-yorkais possédé à l’époque par l’éminent Joseph Pulitzer, père du journalisme d’investigation moderne et créateur du prix éponyme.

Dargaud ✍ Julian Voloj ✏️ Julie Rocheleau tout public à partir de 12 ans Histoire Biopic Livre de voyage BD de reportage Feminisme France Québec (Canada)
 
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